‹ François Villon et Jean de MeunChapitre 20 sur 41 · III · texte numérisé non relu

III

1. Cette dénomination de « grand mère » appliquée à la terre, se retrouve également dans d'autres littératures. Our grandam earth; the old beldam earth; dans Shakespeare. First part of King Henry IV (art. LIT. sc. 1), édition A. Dyce, t. IV, p. 247. — Dans Martin le Franc, on trouve « la mere Terre ». L'Estrif de Fortune el Vertu, Bibl. nat.,fr. 1150, fol. 10 vo. (ms. du xve 8.). — Ailleurs, dans son Champion des Dames, il applique à Nuture le qualificatif de « grande mere » :

Nature sui, la grande mere.

(Bibl. nat., fr. 12,476, fol. 56 a), etc.

Une des plus remarquables ballades de Villon, — celle qu'il écrivit à la requête de sa mère pour prier Notre-Dame, et dans laquelle il fait parler avec tant d’onction, de candeur et d'âme « la povre femme », lui le débauché cynique — évoque, dans son ensemble, le souvenir d'un passage du Trésor de Jean de Meun. |

Voici quelques traits de Villon et de Jean de Meun qu'on peut, semble-t-il, rapprocher :

Dame des cieulx regende terrienne, Emperiere des infernaux paluz, Recevez moy, vostre humble chrestienne, Que comprinse soye entre vos esleuz,

Ce non obstant qu'oncques rien ne valuz...

A vostre Filz dictes que je suis sienne ; De luy soyent mes pechiez absoluz...

Vous portastes, digne Vierge, princesse, Jesus regnant, qui n’a ne fin ne cesse.

Le Tout-Puissant, prenant nostre faiblesse, Laissa les cieulx et nous vint secourir,

Offrit à mort sa tres chiere jeunesse,

Nostre Seigneur tel est, tel le confesse,

En ceste foy je vueil vivre et mourir.

Jean de Meun s’adresse aussi à Notre-Dame, avec un sentiment de piété sincère, mais qui est gâté par l’affélerie el l’absence de simplicité, qu'on ne peut juger pleinement qu'en se reportant au texte original : |

Dame du ciel, dame de terre, Dame qui tout clost et enserre...

Tu euz Dieu en ton giron,

Tu as tout en possession. ‘ Nulz sanz toi ne puet Dieu acquerre...

Dame, qui oncques ne sentis Pechié, ne ne le consentis...

Sur trestoutes benoite fame

Tu es à droit nommée dame.

Et pour ce, dame debonnaire,

Que je me vueil cy du tout taire

54 LOUIS THUASNE.

De toy loer, et si ne puis

Toutes tes loenges retraire,

Te supply qu'il te vueille plaire

À prendre en gré ce que je puis...

Les derniers vers, qui suivent, sont alambiqués et détestables ; ‘ils jurent avec les strophes pleines de charme de Villon :

Car je croy vraiement que puis

Que mon cuer ne puet de ton puis

Sachier ce qu’il en vouldroit traire,

Que les coypiaulx et les chappuis

Prendras en gré que j'en chappuis. |

Car ce te plaist qu'on en puet faire (T. 3, p. 393, v. 1584 et sqq.)

S'il y a eu réminiscence, chez Villon, on peut dire que du vil plomb il a su tirer l'or pur, et le diamant du caillou.

Au huitain Lxx1 du Grand Testament, on lit ce vers, qui est une pure cheville, telle qu’on en trouve quelquefois chez Villon, mais qui abondent dans le Roman de la Rose, et dont la Vierge et les saints et saintes du paradis font généralement les frais :

-.. par sainte Marie la belle ! (v. 932)

De même que Jean de Meun pour rimer à bonne ame écrit :

par nostre Dame! (T. 2, p. 343, v. 12434.)

Toujours suivant les besoins de la rime, si en Gains : |

Si m'aist Diex et saint Germains ; (T. 3, p. 19, v. 14453) si en mi

Si m'aist Diex et saint Remi! (T. 3, p. 35, v. 14870), etc.

Il y a tout lieu de penser que l'exclamation de Villon, rappelée ci-dessus, était une expression proverbiale : autrement, elle serait à rapprocher du

Par saincte Marie la belle ! (fol. 63)

de Patelin, et apporterait un argument nouveau à l'hypothèse

faite naguère par le regretté Marcel Schwob à propos du vers 1649 du huitain cxuin du Grand Testament :

Les Mendians ont eu mon oye.

Schwob rapprochait ce vers des deux vers suivants de Patelin, et y voyait une allusion, Villon n'ayant jamais — et pour cause — laissé aucune oie aux Mendiants :

Et si mangerez de mon oye, (v. 300),

malgré son legs à ces derniers (P. T. huitain xxx11) :

Me fais tu manger de l'oë. (v. 1577).

G. Paris trouvait cette explication « solide et intéressante ». « Elle prouverait, ajoutait-il, que Villon avait lu ou vuü jouer Patelin dès 1461 ?. »

Villon, à l'exemple de Jean de Meun, a daubé sur les moines. Aussi écrit-il :

Maistre Jehan de Mehun s'en moqua De leur façon, si fist Mathieu.

Et il ajoute aussitôt :

Mais on doit honnorer ce qu'a Honnoré l’eglise de Dieu.

D'ailleurs les traits isolés de Villon contre les moines, comme plus lard, ceux de Rabelais, ne sont pas bien méchants. Tout autre est la satire cinglante de Jean de Meun qui, par la bouche de Faux-Semblant, dévoile l’hypocrisie et les autres vices des ordres religieux. Cette différence ressortira de la comparaison des passages empruntés à Villon et à Jean de Meun.

1. Il en est de cette oïie, comme de celle qu'il laissait « en pur don » à Jaquet

Cardon son ami :

Et tous les jours une grosse oye (P. T. v. 125) ;

car il déclare, ailleurs, ne rien donner à ce dernier (G. T. v. 1776). | 2. Romania,t. XXX (1901), p. 392. |

56 LOUIS THUASNE.

Villon dans la ballade « à s'amye » écrit ces vers :

Mieulx m'eust valu avoir esté sercher Ailleurs secours, c'eust esté mon onneur.

Rien ne m'’eust sceu hors de ce fait hasier ; Trotter m’en fauit en fuyte, à deshonneur.

Haro,'haro le grant et le mineur !...

A l’aide, à l’aide, le grand et le petit ! Dans les différentes significations du mot « haro » qui sont relevées dans le Glossaire de Du Cange au mot Haro, Harou, on trouve des exemples de cette dernière acception. D'autre part, dans Le Roman de la Rose, le Jaloux reproche à sa femme sa conduite suspecte :

. Et quant vois à Romme ou en Frise Porter notre marcheandise, Vous devenez tantost si cointe, Car ge sai bien qui m'en acointe, Que par tout en va la parole; Et, quant aucuns vous en parole Porquoy si cointe vous tenés En tous les leus où vous venés, Vous respondés : hari! haril!

C’est por l'amor de mon mari.

(T. IL, p. 200, v. 8907-8916.)

Hari, est une forme dialectale pour haro. Il signifie également ici, à l’aide ! au secours ! mais dans un sens ironique facile à saisir, et sur lequel ne se méprenait pas le malheureux époux de la dame. Le Duchat observe, dans son commentaire sur Rabelais, que le mot hary ! était employé en Languedoc pour exciter les änes à marcher'. Les deux derniers vers cités :

1. Ea commentant ce passage de Gargantua (I, 11): « Ce petit paillard tousjours tastonnoit ses gouvernantes cen dessus dessous, cen davant darriere, barry bourriquet ! » Œuvres de Rabelais (Amsterdam, 1711, in-8\, t. 1, p. 67etn. 7. — Ciogar, dans le poème de Baldo, après avoir entendu les doléances de Zambello dont la vache avait été emportée par les deux religieux, fait une sortie épique contre les moines :

« Horum fratorum cumulatio tanta fiebit Quod sine soldatis christianica terra manehit. Non erit aequoreis qui reuium «ucat in undis ;

Non qui martellet ferrum ; qui tecta covertet : Non qui per.terras cridet, oh spazza caminum ;

Vous respondés: hari! haril!

C'est por l’amor de mon mari...

rappellent les suivants de Villon :

Il faut qu'ilz vivent, les beaulx peres, Et mesmement ceulx de Paris.

S’ilz font plaisir à nos commeres,

I1z ayment ainsi leurs maris.

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