G. T. CXXXVII
1. À rapprocher de ce tableau des « deux têtes en un bonnet » les vers du Triomphe des Carmes (xiv° s.\ cités dans l'Histoire liltéraire de la France, t. XXVIT (1877), p. 135. |
2. C'est vraisemblablement, ainsi qu'on l'a dit (Romaniu, t. XXX — 1901 — p. 387), l'adverbe endemsntres (pendant ce temps-là) qui comptait de nombreuses variantes : endrementliers, endementers, endemestiers, etc. (Gongraov, Lerique); RNDRAEMENTES, (Fureriène, Dict., La Haye, 1727, in-fol.}, — Peut-être aussi pourrait-on voir dans la forme endementes du texte donné par M. Longnon, l'adjectif pluriel démentes avec le préfixe en (comme, par exemple, enameé pour amé, employé par Froissard, — dans Godefroy); « les povres filles endementes » rappelant l'hémistiche « povres vielles sotes » du Grant Testament, vers 526. — À rapprocher de ce inot endementes le vers 448 du xcvi huitain du Grant Testament, vers iniutelligible dans tous les imprimés (sauf celui de Clément Marot) .
Aussi, ces povres famelettes
Qui vielles sont et n'ont de quey,
Quant 11z voient ces pucellettes
Emprunter elles à requoy,
Liz demandent à Dieu pourquoy
Si tost nasquirent, n'à quel droit ?...
(Longnou, p. 38).
Jannet, à propos de ce vers 418, a préféré la leçon « en admenez et en requoy (p. 38) qu'il déclare d’ailleurs ne pas comprendre (Glossaire-index, p. 229). C'est « endemenez »
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poursuit par ce trait à l'endroit des Célestins et des Chartreux :
Aux Celestins et aux Chartreux, Quoy que vie mainent estroite,
Si ont ila largement entre eulx, Dont povres filles ont souffrete...
On ne peut guère voir autre chose, dans ces différentes satires, que des idées similaires. Villon avait lu les traits mordants que Jean de Meun avait décochés contre « les beaulx peres » de l'ordre de saint François et de saint Dominique, etse les rappelait sans doute, en écrivant. Mais Villon n'avait raillé leurs défauts — surtout leurs défauts extérieurs — que comme matière à plaisanterie. Jean de Meun avait poussé plus avant la satire ; son indignation avait fait le vers, et il avait dévoiléavec une vigueur peu commune, et une véritable éloquence leur « façon » tortueuse et leurs ambitions politiques".
qu'il faut lire, ainsi que Sainte-Palaye le fait observer (après Marot) dans son Dictionnaire de l’ancien français : « endemené » ayant le sens de « qui se demène, qui s'agite », et « en requoy » celui de « en cachette », « à l'écart ». C'est « endemenez » qui devait être écrit dans le ms. original; et le mot, déjà archaïque au xve siècle, n'aura pas été compris par le copiste qui lui a substitué « en admenez », ou la métathèse « en edmenez ».
Ce vers :
Endemenez et à requoy
est à rapprocher du vers 242 du Grant Testament (xxxi)
Vivans en paix et en requoy
où le mot « requoy » ale sens de « repos » (requetum pour requietum. — Quant au vers de Villon cité ci-dessus Si tost nasquirent n’a quel droit.
il évoque celui de La Vieille du Roman de la Rose faisant entendre des doléances
semblables :
Lasse ! porquoi si tost nasqui ?
CT. Il, p. 420, v. 13078.)
De même, au souvenir des joies et des amours passées, elle déclare que
Miex me venist en une tor Estre à tous jors emprisonnée Que d'avoir esté si tost née.
1. Cf. Le Roman de la Rose, t. 1, p. 15 (Préface), et plus haut, p. 209.
Fauilx-Semblant les dépeint en un vers de belle envergure:
Gil qui ont tout sans rien avoir.
(T. II, 364, v. 12881.)
Villon qui entendait le fait de « parler de contemplacion sous les courtines », dans le même sens voluptueux que « dame Sidoine » dans la Ballade intitulée : Les Contredilz de Franc-Gontier, se souvenait peut-être d’avoir rencontré chez Jean de Meun le mot de « contemplacion » qu'il a interprété à sa manière.
J. de Meun parle des religieux, à l’origine de l'institution monastique :
Lieus solitaires furent leur habitacion Por entendre au secré de contemplacion.
(T. IV, p. 49, v. 964-965.)
D'ailleurs, Jean de Meun constate que Chasteté
.. Moult a certes d’anemies . Par cloistres et par abbaies.
(T. Il, p. 224, v .9056-9057.)
Villon considérant au charnier des Innocents les têtes entassées Ensemble en ung tas pesle-mesle écrit cette pensée :
Or soutilz mors, Dieu ait leurs ames!
Quant est des corps, ilz sont pourris
qui rappelle ce vers du Roman de la Rose:
Mès chascuns d'eus gist mors porris.
Au troisième huitain de la Ballade pour servir de conclusion, Villon écrit ces vers :
Qui plus, en mourant, mallement L’espoignoit d’Amours l’esguillon .
1. Bibl. nat., fr, 20041, fol. 151 vo, — Sur la lecture de cette strophe, cf. Romania t. XXX (1901), p. 381.
62 LOUIS THUASNE.
Guillaume de Lorris nous montre le Dieu d'Amour lancer une certaine flèche aux amants :
Ele iert aguë por percier (T. I, p. 73, v. 1854).
La même idée exprimée par Villon se retrouve dans Renaut de
Louhans parlant d'e Orpheus ». ;
Car l’aguillon d'amours le point. (Fr. 578, fol. 41 a.)
A noter, en passant, dans la Belle leçon de Villon aux enfans perduz, un vers qu'on retrouve — par pure coïncidence — dans Jean de Meun.
Dido la royne de Cartage
et dans le Roman de la Rose :
Dido, roïne de Cartage !.
et, quelques vers plus haut :
Comment la Royne de Cartage (t. II, p. 431).
Simple coïncidence également ce vers de la Ballade contre les medisans de la France :
Rencoutré soit de bestes feu gectans Que Jason vit, querant la toison d'or,
qui rappelle ce passage du Roman de la Rose :
Jason qui premiers la passa (la mer) Pour la toison d’or aller querre.
Villon dans L'Epilaphe en forme de ballade, fait dans l’Envot la prière suivante :
Prince Jhesus, qui sur tous à maistrie, Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie...
4. Dido, royne de Cartage lit-on également dans Le Champion des Dames de Martin Le Franc (Bibl. nat., fr. 12,467, fol. 63 d). — « Noble Dido » (Poésies attribuées à Villon, p. 164, v. 71). « La noble royne Dido » Boccace, traduction de Laurent de Premierfait (Bibl. nat., fr. 127, fol. 103 c;.
Jean de Meun fait une prière semblable dans son Testament :
Diex, si voir com tu es verité, vie et voie, Deffent moy du deable qui forment me desvoie….. (T. 1V, p. 111, v. 2080.)
Mais il n'y a là que des similitudes fortuites qu'explique la parité du sujet, et dont il est inutile de citer d’autres exemples.
Villon — dans la Ballade intitulée : Les Contreditz de Franc- Gonl£er, tout en ayant à cœur de réfuter la ballade idyllique de Phili ppe de Vitry, se rappelait vraisemblablement aussi le passage du Æoman de la Rose où la vie de l’âge d'or est célébrée avec une ampleur et une abondance de détails qui ne sont pas sans charme etsa ns mérite, bien que tombant souvent dans la prolixité. Villon Sest contenté de prendre quelques traits à cette dissertation en formre, comme semble l'établir la comparaison des deux morceaux :
Sur mol duvet assis, ang gras chanoine, Lez ung brasier, en chambre bien natée,
À son costé gisant dame Sidoine,
Blanche, tendre, polie et attintée :
Boire ypocras, à jour et à nuytée,
Rire, jouer, mignonner et baisier,
Et nu à nu, pour mieulx des corps s’aisier, Les vy tous deux, par un trou de mortaise :
Lors je congneuz que, pour dueil appaisier, Il n’est trésor que de vivre à son aise.
Se Franc-Gontier et sa compaigne elaine Eussent ceste douice vie hantée,
D'ongnons, civoz, qui causent fort alaine, N’acoutazsent une bise tostée.
Tout leur mathon, ne toute leur potée,
Ne prise ung ail, je le dis sans noysier.
S'ilz se vantent coucher soulz le rosier, Lequel vault mieulx : lict costoyé de chaise ? Qu'en dictes vous ? Faut il à ce musier ?
Il n'est tresor que de vivre à son aise.
De gros pain bis vivent, d'orge, d'avoine, Et boivent eau, tout au long de l’année.
Tous les oyseauix d'ici en Babiloine,
A tel escot une seule journée,
Ne me tiendroient, non une iuatinée.
LOUIS THUASNE.
Or s’esbate, de par Dieu, Franuc-Gontier, Helaine o luy, soulz le bel esglantier ;
Se bien leur est, n’ay cause qn’il me poise ; Mais, quoy que soit du laboureux mestier, Il n’est tresor que de vivre à son aise.....
Voici le passage de Jean de Meun :
Jadis au tens des premiers peres
Et de nos premeraines meres,
Si cum la letre le tesmoigne,
Par qui nous savons la besoigne, Furent amors loiaux et fines,
Sans convoitise et sans rapines ;
Li siècles ert moult precieux, N'’estoit pas si délicieus
Ne de robes, ne de viandes ;
Il coilloient ès bois les glandes
Por pain, por char et por poissons, Et cherchoient par ces boissons,
Par vaus, par plains et par montaingnes, Pommes, poires, noiz et chastaingnes, Boutons et mores et pruneles, Framboises, freses et ceneles,
Feves et poiz, et tex chosetes,
Cum fruis, racines et herbetes ;
Et des espis des bles frotoient,
Et des roisins ès chans grapoient, Sans metre en pressouer, n’en esnes.
Li miel decoroient des chesnes,
Dont habundainment se vivoient,
Et de l'iave simple bevoient,
Sans querre piment ne claré, N'onques ne burent vin paré,
N'iert point la terre lors arée,
Mès si cum Diex l’avoit parée
Par soi meïsmes aportoit
Ce dont chascups se confortoit.
Ne queroient saumons, ne iuz,
Et vestoient les cuirs veluz,
Et faisoient robes de laines,
Sans teindre en herbes ne en graines, Si cum el venoient des bestes,
Covertes ierent de genesles,
De foillies et de ramiaus
Lor bordetes et lor hamiaus,
Et fesoient en terre fosses,
Es roches et es tiges grosses
Des chesnes crués se rebotoient, Quant les tempestes redotoient...
Et quant par nuit dormir voloient, En leu de cuites aportoient
En lor casiaus monceaus de gerbes, De foilles, ou de mousse, ou d'’erbes ; Et quant li airs iert apaisiés,
Et li tens cler et aesiés,
Et li vens mol et delitables,
Si cum en printens pardurables, Et cil oisel chascun matin S’estudient en lor latin
A l'aube du jor saluer
Qui tout leur fait les cuers muer:
Zephirus et Flora sa fame,
Qui des flors est deesse et dame, Cil dui font les floretes nestre, Flors ne congnoissent autre mestre :
Car par tout le monde ensement, Les vont cil et cele sement,
Et les forment et les colorent
Des colors dont les flors honorent Puceles et valez proisiés,
De biaus chapelez renvoisiés,
Por l’amor des fins amoreus ;
Car moult ont en grant amor eus, De floretes lor estendoient
Les coustepointes qui rendoient Tel respiendor par ces herbaiges, Par ces prés el par Ces ramaiges, Qu'il vous fust avis que la terre Vosist emprendre estrif el guerre Au ciel d'estre mielx estelée, Tant iert par ses flors revelée.
Sor tex couches cum ge devise, Sans rapine et sans convoitise, S'entr'acoloient et baisoient
Cil cui ligeu d'Amors plaisoient ;
Cil arbre vert par ces gaudines,
Lor paveillons et lor cortines,
De lor rains sor eus estendoient
Qui du soleil les deffendoient.
Là demenoient lor haroles,
Lor geus et lor oiseuses foles
Les simples gens asseürés,
De toutes cures escurées.
For de mener jolivetés
Par loiaus amiabletés.
N'encor n’avoit fet roi ne prince
Meffais qui l'autrui toit et pince.
Trestuit pareil estre soloient,
Ne riens propre avoir ne voloient.
Bien savoient cele parole
Qui n’est mençongiere ne fole :
Qu'onques Amor et seignorie
Ne s’entrefirent compaignie,
Ne ne demorerent ensemble ;
Cil qui mestrie, les dessemble.
(T. IL, p. 194, v. 8394-8441.)
Une idée similaire et dans l'expression et dans la coupe du vers est à signaler dans la Belle Leçon de Villon aux enfans perdus, et daos le portrait de l’Amant ; le poète débute par ces vers :
Beaulix enfans, vous perdez la plus Belle rose de vo chappeau
qui font songer aux suivants du Roman de la Rose :
Li ot s’amie fet chapel De roses, qui moult li sist bel...
Ce chapeau était une guirlande ou couronne qu'on se mettait sur la tête, et particulièrement les voluptueux et les débauchés. Langlet Du Fresnoy cite ce passage du Roman de Lancelot. « Qu'il ne fut jour que Lancelot, ou hiver ou été, n’eût au matin un chapeau de fresches roses sur la tête, fors seulement au vendredi et aux vigilles des haultes fêtes, et tant que le kareme duroit. » Cf. sa note insérée, par l'éditeur du Roman de la Rose, t. II, p.155, n. 1.
Phanie explique à son père Crésus le songe qu'il avait eu, et lui prédit qu’il sera pendu au gibet. Quelques vers rappellent, mais de
bien loin, l'admirable évocation que la même idée avait inspirée à Villon :
Freres humains qui après vous vivez...
Vous nous voyez cy attachés cinq, six La pluye nous a buez et lavez, Et le soleil desechez et noircis
Puis ça, puis là, comme le vent varie, A son plaisir sans cesse nous charie.….
Mais il faut relire la pièce pour en sentir toute la poésie. Rien de tel dans Jean de Meun :
Biau pere, dit la damoisele, :
Ci a dolereuse novele :
Votre orgueil ne vaut une coque, Sachiés que fortune se moque.
Par ce songe poés entendre Qu'el vous vuet faire au gibet pendre; Et quant serés pendus au vent, Sans couverture et sans auvent, Sus vous plovra, biaus sires rois, Et li biaus solaus de ses rais Vous essuera cors et face...
Fortune au gibet vous atent, Et quant au gibet vous tendra La hart au col, el reprendra La bele corone dorée Dont vostre teste est coronée..
Au premier huitain de La Ballade de l'appel de Villon, dernière
pièce du Codicille (qui rappelle Le Codicile de maislre Jehan de Meung), et où se lisent ces vers :
Toute beste garde sa pel; Qui la contraint, efforce ou lie, S'elle peuit, elle se deslie...
On pourrait y voir une réminiscence du Roman dela Rose. Amis
expose que | Qui de fame vuet avoir grace,
Mete la tous jors en espace, .
Ja cum recliuse ne le tiengne.
68 LOUIS THUASNE.
Autrement, il se méprend singulièrement :
C’est cil qui por aprivoisier, Bat son chat et puis le rapele Por le lier à sa cordele ; Mès se le chat s’en puet saillir, Bien puet cil au prendre faillir...
Un autre passage dont Villon pouvait s'être souvenu est celui où La Vieille montre l’ « exeinple du povoir nature »,
Li oisillons du vert boscage,
Quant il est pris et mis en cage,
Norris moult ententivement
Leans délicieusement,
Et chante, tant cum sera vis,
De cuer gai, ce vous est avis,
Si desire il les bois ramés
Qu'il a naturelment amés,
Et vodroit sor les arbres estre,
Ja si bien nel’ saura l'en pestre :
Tous jors i pense, et s’estudie
À recouvrer sa franche vie.
Sa viande à ses piez demarche,
Por l’ardor qui ses cuers li charche,
Et vet par sa cage traçant,
A grant angoisse porchaçant
Comment fenestre ou partuis truisse,
Par quoi voler au bois s'en puisse...
Dans la Ballade du concours de Blois que Villon composa durant son séjour à la cour de Charles d'Orléans (1457), et où il sut, dans ce tour de force puéril — il s’agissait d'écrire dans le même vers une proposition contradictoire, — émettre des idées personnelles, et terminer par une requête qui ne fut d’ailleurs pas écoutée, il réussit à faire œuvre de poète‘. Ce genre de poésie avait été fort goûté au douzième et au treizième siècle, et Jean de Meun en avait donné un exemple curieux dans son Roman de la Rose. Vil-
4. Cette ballade se trouve dans le maouscrit des poésies de Charles, duc d'Orléans, père de Louis XII, et d’autres poètes du temps. Bibl. nat., fr. 1104, fol. 40 a.
lon dut se le rappeler, lorsqu'il fut invité par le duc à faire une ballade conçue dans ce genre conventionnel. Il suffira de citer le
premier dizain et de donner un échantillon de Jean de Meun.
Ballade du concours de Blois.
Je meurs de seuf au près de la fontaine, Chault comme feu, et tremble dent a dent; En mon païs suis en terre loingtaine; - Lez un brasier frissonne tout ardent ;
Nu comme ung ver, vestu en president ;
Je ris en pleurs, et attens sans espoir ; Confort reprens en triste desespoir ;
Je mw'esjouys et n'ay plaisir aucun ; Puissant je suis sans force et sans povoir; Bien recueilly, debouté de chascun.....
Si ingrate que fût la besogne à laquelle il se voyait astreint, le poète s’y revèle encore puissant, et sait nous intéresser. Le passage suivant que Jean de Meua met dans la bouche de Raison tout hérissé de pointes et de jeux de mots ridicules, fait ressortir davan-
tage la supériorité de Villon.
Amors ce est paix haïneuse, Amors est haïne amoreuse;
C'est loiautés la desloiaus,
C'est la desloiauté loiaux ;
C'est paor toute asseurée, Esperance desesperée ;
C’est raison toute forcenable, C’est forcenerie resnable.....
C'est langor toute santeive,
C'est santé toute maladive ;
C'est fain saoule en habondance, C'est convoiteuse soffisance ; C'est la soif qui tous jors est ivre, Yvresce qui de soif s’enyvre..... C'est ris plains de plors et de lermes.....
(T. 2, p. 13, v. 4306 et sqq.)