‹ François Villon et Jean de MeunChapitre 23 sur 41 · LOUIS THUASNE · texte numérisé non relu

LOUIS THUASNE

Ce dernier vers rappelle — de loin — celui de Villon

: Je ris en pleurs {

qui exprime si excellemment le caractère de sa poésie. 1. Depuis Homère, cette pensée a souvent été exprimée dans les autres littératures suivant leur génie propre. Dans les derniers vers de son célèbre sonnet :

O voi che per la via d'Amor passate

(qui, à la vérité, est une ballade) Dante écrit :

Sicché, volendo far come coloro Che per vergogna celan lor mancanza Di fuor mostro allegranza,

E dentro dallo cor mi struggo e ploro.

La Vita nuova (Florence, 1857, in-8°, édition de Pietro Fratricelli) Opere minori, t. 11, p. 63. (Quant aux quatre premiers vers de cette pièce, ils ne sont pas, comme serait tenté de le croire Leclerc (Hist. litt. de la France, t. XXIV, p. 559), une réminiscence, soit de Rutebeuf, soit d'un des romans de Tristan, mais ils sont traduits directement — comme le dit Dante — du prophète Jérémie.) — Villon se rappelait peut-être ce vers d'Alain Chartier :

Plourer ens et rire dehors !

Le Débat du Reveille matin (Œuvre d'Alain Cnanrign, édition donnée par Du Chesne (Paris, 1617, in-40), p. 498); qu'on retrouve sous la forme d'un véritable aphorisme dans Shakespeare : |

And some that smile have in their hearts, I fear, Millions of mischiefs. (Julius Caesar, Act. IV, Sc. 1.)

Le vers de Villon a donné lieu à de méchantes imitations qu'on lit dans Le Jardin de Plaisance (Paris, Vérard, in-fai., fol., 5 d. — circa 1505) :

Ma bouche rit et ma pensée pleure, Mon œil esjoge et mon cueur mauldit l'heure... (fol. 61 a). Et, dans une autre ballade :

Je ris souvent en grant destresse, Je faiz semblant d'estre joyeux ; Je m’esbats sans avoir liesse, Je chante et mon cueur est piteux.. (fol. 105 c). Vers de mirliton. — On connaît enfin ce trait de Musset (qui semble quelquefois s'être rappelé Villon) :

C'est qu'on pleure en riant, (Namouna, sixtain xvi) ; et ces deux alexandrins du Fragment d'Octave :

Ah! s'il est vrai qu'un œil plein de joie et de flamme Cache des pleurs amers et des nuits de sanglots...

(Al. de Musser, Œuvres complètes, Paris, Charpentier 1882, gr. in-8o, p. 39), etc. — On pourrait également signaler ce vers de Guillemette, dans Patelin

Par ceste ame je rie et pleure Ensemble.

Mais il n'est pas établi que la farce de Palelin soit antérieure à la publication du Grant Testament de Villon (cf. ci-dessus p. 206, n. 2).

Dans Le Dit de la naissance Marie d'Orléans avec l'épigraphe de Virgile: Jam nova progenies celo demittilur alto, Villon a imité, on peut l'assurer presque avec certitude, un curieux passage du Roman de la Rose.

O louée Conception Envoiée ça jus des cieulx... !

idée que Jean de Meun avait exprimée ainsi :

... Es bucoliques Virgile Lisons ceste vois de Sebile, Du saint Esperit enseignie Ja nous ert novele lignie Du haut ciel ça jus envoiée...

On sent que Villon, dans cette pièce plus que médiocre, est mal à l'aise, et qu'il se bat les flancs pour célébrer la naissance de la jeune princesse. Rien d'étonnant qu'il ait cherché ailleurs ce qu'il sentait lui manquer en lui.

1. Ce dit, de même que la Double Ballade sur le même sujet, figurent dans le manuscrit des poésies de Charles, duc d'Orléans, Bibl. nat., fr. 1104, fol. 28 c et sqq. — Il ne paraît guère douteux que Villon, lors de son pasage à Blois, ait eu communication du recueil où le duc Charles d'Orléans avait fait transcrire les compositions mises au concours parmi les poètes de son entourage (1456). Sans rien affirmer, toutefois, voici deux rapprochements entre le texte de Villon et le ms. fr. 1104. Dans la Ballade que Villon feist a la requesle de sa mere pour prier Notre-Dame, le premier vers débute ainsi : |

Dame des cieulx, regente terrienne, Emperiere des infernaux palus... (G. T. v. 873-874).

Dans le fr. 1104, {ballade 122}, le premier vers est : Royne des cieulx, et du monde maitresse... (Fol. 32 b.) Dans la Ballade des Seigneurs du temps jadis, le vers Le gracieux duc de Bourbon. (G. T. v. 361.) rappelle celui de Charles d'Orléans : | ù Mon gracieux cousin, duc de Bourbon. (Ballade 81, fol. 34 b.)

— L'expression de Villon relevée ci-dessus, in/fernaux palus, se retrouve dans le

+ Roman de la Rose La palu d'enfer... (T. I, p. 317, v. 10873.)

et les deux mots palus et Tantalus, à la rime. (T. III, p. 225, v. 19480-1.) Mais ce ne sont là que de simples coïncidences relevées à titre de curiosité.

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Dans cette même pièce, Villon termine le huitième huitain par

ces Vers : | | Ad ce propos ung dit ramaine :

De saige mere saige enfant, qui rappelle ce proverbe du Roman de la Rose : Tel la mere, tele la fille! (T. II, p. 238, v. 337$),

où l’on retrouve ce distique latin que relève en note Langlet du Fresnoy :

Vera quidem res est, patrem sequitur sua proles, Et sequitur leviter filia matris iter. (Jbid. n. 1.)

Dans Le Debat du Cuer et du Corps de Villon, en forme de Ballade, on remarque, au début, une expression charmante de vérité et d'observation. « Le Cuer » s'adressant au « Corps » lui dit:

Force n’ay plus, substance ne liqueur, Quand je te voy retraict ainsi seulet, Comme povre chien tappy en reculet.

Guillaume de Lorris, voulant dépeindre Povrelé, la représente qui Cum chien honteus en ung coignet Se cropoit et s’atapissoit.

Le modèle était bon; l'imitation de Villon, semble-t-il, est meilleure encore. Villon, dans ce même Débat, — dans le quatrième dizain — expose ses idées sur la liberté humaine qui n'est pas contrariée par la prescience divine, cite sur cette même liberté une pensée qu'il attribue à Salomon, discute sur l'influence des planètes, et raisonne sur l'astrologie. Ce curieux passage est un souvenir de la confession de Nalure dans le Roman de la Rose.

Quelques rapprochements établiront le bien-fondé de cette appréciation.

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