VII
Texte de Jean de Salisbury. — « Eidem [Alexandro] quoque eleganter et vere comprehensus pirata scribitur respondisse. Cum enim - Alexander interrogaret, quid ei videretur quod mare haberetinfestum, ille libera contumacia : « Quid tibi, inquit, ut tu orbem terrarum ? Sed quia id ego uno navigio facio, latro vocor; quia tu magna classe, diceris imperator. Si solus, et captus sit Alexander, latro erit. Si ad nutum Dionidi populi famulentur, erit Dionides imperator.
Nam quoad causam non differunl, aisi quia deterior est qui rapit improbrius, qui justiciam abjectius deserit, qui mauifestius impugnat leges. Quas enim
Re © nent Gent CARE
1. Cf. ci-dessus, p. 230, n. 4 ; et Vincent de Vit, dans l’Onrmasticon qui fait suite au Lexicon totius lalinitatis de Forcellini (t. VIII, p. 628),au mot Dioniues.
2. Le texte de saint Augustin est donné avant celui de Cæcilius Balbus pour permettre d'imprimer parallèlement le texte de ce dernier et celui de Jean de Salisbury.
8. « Continentia » dans le ms. de Hambourg reproduit par Woelfflin,
ciam abjecti[u]s deseruit'. quam qui manifeslius impugnat leges, quas ego fugio, tu persequeris, ego veneror, tu contempnis. Hoc mee fortunae iniquitas et familiaris rei angustia facit. Si forluna mea succresceret, fierem fortasse melior ; ac tu, quo tortunacior, nequior eris. Miratus Alexander constanciam hominis eum merito arguentis «€ Experiar, inquit, si futurus sis melior, fortunamque mutabo ; non ei ammodo, quod delinquis, sed tuis moribus ascribelur; eumque fecit ascribi milicie, ut possit exin salvis legwibus militare (Caecilii Balbi de nugis Philosophorum quae supersunt (Bâle, 1855, in-4°), pp. 5-6).
ego fugio, tu persequeris, ego uicunque veneror, tu contem-
nis. Me forlunae iniquitas,et rei
familiaris angustia, te fastus intolerabilis et inexplebilis avarilia furem facit. Si fortuna mansuesceret, fierem forte melior.
At tu, quo fortunatior, eo nequior eris.-» Miratus Alexander constantiam hominis eum merilto arguentis: « Experiar, inquit, an futurus sis melior, fortunamque mutabo, ut non eia modo quod deliqueris, sed tuis moribus ascribalur. » Eum itaque jussit conscribi militiae, ul posset exinde salvis legibus militare. » {Polycraticus. Lib. II, cap. XIV, dans MiGNe, Patrologia latina, t. 199, col. 508)".
Traduction française de Denis Foullechat. — « Tres noblement aussi un pirate larron de mer li respondi quant il fu pris et amené devant li. Car Alixandre li demanda pour quoy il empeschoit le chemin de la mer en prenant et pillant les bons marchans de mer et troublant ainsi la mer. Et il, par constant hardiesce, respondi vivement : « Et pour quoy, dist il, troubles tu tout le monde ? Pour ce que je prens et pille à une petite nasselle l'en m'appelle larron,. Et pour ce que tu prens et pilles à grans batailles et à grant route de gens d'armes tu es appellé empereour. Se l'en prent Alixandretout seul, il sera larron. Et se Dyonides a tel pour que tout le peuple li obeisse à son plaisir, Dyonides si sera empereour. Car il n'en ya difference en rien fors que tant que celui est pire qui plus faussement ravit et pille qui plus loing gette justice hors de soy, el qui plus clairement impugne et gerroie les lois. Certes tu persecutes et grieves les loys les quelles je sui et dobte. Et en aucune
4. « Abjertis decuit » dans Woelfflin, mauvaise lecture, pour « abjectius deseruit », du ms. suivi par Jean de Salisbury.
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manière je les honneure et tu les despiles. Fortune dure et fausse et povreté de biens temporelz m'a fait larron. Mais ourgueil imporlable et avarice qui onques ne te pot saouler t’a fait larron. Et se en aucune maniere larron fortune s’adoucissoit vers moy par aventure, je devendroie meilleur. Mais de tant comme fortune est meilleur vers toy, de tant es tu fait pire. » Quant Alixandre ot oy ses paroles, il se merveilla de la constance de tel homme qui ainsy par raison l’arguoit à bon droit. Il li respondi. « Je esprouverai, dist il, se tu en devendras meilleur. Car je remueray fortune a fin que de l’ore en avant se tu faus, il ne soit pas mis sus à fortune, mes à tes mauvaises meurs. » Et lors Alixandre le fisi mettre ou nombre des chevaliers, à fin que il peust gouverner justement selon les loys. » Bibl. nat., fr. 24,287, fol. 95 b- 95 c (ms. du xiv°s.).
Texte latin de Jacques de Cessoles . — Et ideo refert Augustinus de Civitale Dei quod erat quidam Dyonides nomine qui cum una galea mare validissime infestabat, capiens homines et expoliens eos. Cumque multis temporibus sic transeuntibus fuisset infestus, regi Alexandro de ipso nunciatumest. Quodquidem Alexander intelligens, fecil parari diversas galeas ac Dyonidem insequi, captumque sibi presentari mandavit. Cumque sic factum fuisset, interrogavit Alexander Dyonidem dicens : « Quare te habet mare infestum? » Respondit Dyonides : « Propter et te orbis terrarum ? Sed quia id facio uno solo navigio latro vocor. Quia tu vero hoc idem facis uavium classe, diceris imperator. Sed si fortuna mansuesceret, fierem quoque melior ; ac contra quanto tu fortunatior tanto deterior es. » Alexander dixit : « Fortunam tibi mutabo, ut non asscribatur fortune malicia tua sed meritis. Et sic factum est ut qui prius erat pirala et latro maris, fieret princeps et justicie mirabilis amator. » (Bibli. nat., lat. 16,246, fol. 113a, revu sur le lat. 10,137 fol. 1024).
Traduction de Jean Ferron. — « Pour ce racompte saint Augustin en un livre qu'il fist qui est intitulé de La cilé de Dieu, qu'il esloit ung larron de mer à cui l’on ne povoil durer qui avoit nom Dyonides, et lant faisoit de mal que les complaintes en vindrent
1. Sur ce dernier et ses deux traducteurs, Jean Ferron et Jean de Viguay, cf. l'Histoire littéraire de la France, t. XXV, p. 9 et sqq.
à Alexandre: si le fist prendre et admener devant lui, et li demanda : « Pour quoy es tu si noiseux el cruel en mer? » Et il respondi : « Pour autant comme tu es au monde; mais pour ce que le mal que je fais, je le fais en une galée ou en deux, pour ce m'appelle l'on larron ; mais pour ce que tu le fais à grans nefs et à grant povoir, pour ce t'appelle l'on empereur. Mais se fortune estoit pour moy, je devendroy preudomme et meilleur; mais toy tant plus seras en bonne fortune, tant seras tu pire. » Alexandre lui dist : « Je te mueray ta forlune si que tu nedies plus que ce que tu feras soit par pouvrelé, mais par ta mauvaitié. » Et le fist riche homme, et ce fut celui qui puis fut bon prince el bon justicier‘. » (Le livre sur le jeu des Eschacs. Bibl. nat., fr. 578, fol. 74b.)
Traduction de Jean de Vignay. — « Et de ce dit saint Augustin une autorité ou livre de la Cité de Dieu. Il estoit ung homme qui estoit nommé Dyomedès qui couroit par la mer en une gallée, et prenoit et desroboit les gens. Et quant il eut esté long temps robeur en mer et roboit les gens qui passoient, tant que ces choses furent dictes à Alixandre, et il fit apareiller pluseurs gallées et commanda que Dyomedès sist fust enfui et prins et amené à luy. Et quant ce fut faict, Alixandre luy demanda et dist : « Pour quoy tourmentes tu ainsi la mer et robbes les bonnes gens ? » Et Dyomedèsluy respondit : « Pourquoy tourmentes tu toutes les terres du monde; et pource que je desrobbe la mer à une gallée je suys appellé larron, mais toy qui faictz ainssi à tes grandes compaignies, tu es appellé empereur. Et si amendoys ta vie et ta maniere seroit faict meilleur, mais tu faiz au contraire. Car de tant que es plus en fortune ; de tant es tu pire. » Et Alixandre luy respondit : « Je muiray ta fortune si que tu ne apropriras pas ta malice à fortune mes à les desserles. » Et ainssi fut il faict que celuy qui premierement estoit robeur de mer fut faict prince et ayma merveilleusement droiture?. » {Bibl. nat., fr. 24,435, fol. 16 r° et vo.)
1. À la fio du ms. : « Explicit le livre des moralitez sur le jeu des eschacs translaté de latin en françois par frere Jehan Ferron de l'ordre des freres prscheurs de Paris », fol. 101a. — La traduction de Jean Ferron porte la date du 4 mai 1347, à la fin de la dédicace.
2. Jean de Vignay exécuta sa traduction entre 1318 et 1350. Paulin Paris accorderait la priorité à celui-ci sur Jean Ferron : « Les deux traducteurs, dit-il, ne se doivent rien l'un à l'autre; leur travail diffère complètement. » Les manuscrits françois de la Bibliothèque du roi, t. V, p. 17. — On vient de voir Jacques de Cessoles et ses deux
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A l’examen de ces différents textes, on voit tout d’abord que le prototype utilisé ou reproduit par Cæcilius Balbus avait été connu de saint Augustin et de Cicéron. Le « mare haberet infestum » figure également dans le fragment de Cicéron, dans le passage de saint Augustin et dans le Polycraticus. De même le « quo tu orbem terrae » du texte de Cicéron se retrouve, et plus exactement encore, dans la réponse du pirate, telle que la donnent Cæcilius Balbus, saint Augustin et Jean de Salisbury. Villon a connu la traduction du Livre des Échecs faite par Jean de Vignay. Les formes « Dyomedès », « Alixaudre », qu'il a reproduites telles quelles, ne laissent pas de doute à cet égard. Quant à la forme fautive de « Dyomedès » adoptée par Jean de Vignay, alors qu'il avait sous les yeux la lecon correcte « Dyonides » du texte latin de Jacques de Cessoles, elle doit être attribuée moins à un lapsus imputable à la négligence qu'à la pensée qu'il croyait ainsi corriger l'original". En effet, le nom de « Dyonides » ne lui disait rien à l'esprit, tandis que celui de « Dyomedes?» qui avait été porté par uombre de personnages de la mythologie et de l’histoire et qui intervient fréquemment dans les fables d'Hyginus, si célèbres au moyen âge, . Jui aura paru le seul correct*. D'ailleurs le copiste du inanuscrit
traducteurs attribuer à saint Augustin l'origine de leur récit qui, en réalité, est tiré du Polycraticus de Jean de Salisbury. Voici maintenant Raoul de Presles, dans sa traduction de la Cité de Dieu de saint Augustin, qui allègue ce dernier et Jean de Salisbury, mais aussi Aulu-Gelle : « Et quant est de l'exemple du maistre des larrons qu'il dit (saint Augustin) que Alixandre fist prendre, Johannes Sableriensis en parle en son " tiers livre ou .nuie. chappitre de Policraticon. Et ot nom Dyonides. Et racompte que apres ces parolles eues entre Alixandre et li, ce Dyonides sot dire à Alixandre que se il avoit chevance par laquelle il se peust vivre sans rober, il verroit bien commeut il se mueroit. Auquel Alixaudre respondi que il l'essaieroit, et verroit se il pourroit muer sa fortune en mieux, et le retinst devers luy, et li bailla estat ; lequel se porta si bien de puis, que il fu un des bons chevaliers que il eust, Et de ceste response parle plainnement Gellius en son livre De noctibus Atlicis, » Bibl. nat., fr. 6271, fol. 31 c. — Aulu-Gelle ne dit pas un mot de cet épisode que Raoul de Presles lui attribuait vraisemblablement de mémoire : or l’on sait à combien d'erreurs ce mode de citations est sujet. .
1. Même chose s'était produite au sujet d'« Alcipiadès ». Cf. ci-dessus, p. 21.
2. Cf. l'Onomasticon de Vincent de Vit à la suite du £exicon de Forcellini, au mot Diouepss, !. VIII, p. 626. — Jean de Vigaay, au début de sa traduction, parlant des inventeurs du jeu des eschecs, avait eu à ciler « Dyomedès » : « ... El pour certain il fu trouvé en Babilonne, et fu porté de Caldée en Grece si comme Dyomedès le raconte en ces diz anciens. » Fr. 24,435, fol. 8*o.
3. Hyaixi Fabulae (Leipzig, [1857], in-8°, éd. Bernard Bunte), à l'Index.
latin avait eu un semblable scrupule. Si l’on ouvre le ms. latin 10,131 de la Bibliothèque nationale, on voit qu'il avait d’abord écrit Dyomedes ; il a ensuite barré l'e après l’m, et mis un point sur le troisième jambage -de l', ce qui fait Dyonides. En manchette, il a écril De Dyonide, etemployé la même forme dans les trois autres endroits où le pirate est nommé par son nom.
D'autre part, les idées développées dans le XIXe huitain du Grant Testament de Villon n'ont pas leur analogue dans le texte de Jacques de Cessoles, mais existent suffisamment explicites dans le passage du l’olycralicus : « Me fortunae iniquitas et rei familiaris angustia, te fastus intolerabilis et inexplebilis avaritia furem facit ». Il en résulte que Villon avait lu ce texte latin ou la traduction française dont on retrouve le souvenir dans ses vers.
On peut donc conclure que Villon a emprunté la matière de son récit à la traduction francaise de Jean de Vignay pour l’ensemble, et à Jean de Salisbury pour le huitain, auquel il vient d'être fait allusion. Mais de celte anecdote, qui était dans le domaine public, et qu'on retrouve dans des textes du temps*, Villon s'est si bien assimilé les traits, et a su les exprimer d'une touche si personnelle et si vivante, qu'on oublie ses devanciers pour se rappeler seulement ses vers. | | |