LE PETIT TESTAMENT DE MAISTRE FRANÇOYS VILLON
Dans le premier huitain du Petit Testament, Villon cite le témoignage de Végèce, et dit
Qu'on doit ses œuvres conseiller Comme Vegece le raconte. (Vers 5, 6.)
Si l'on considère, en ce préambule, l'introduction de ce Vegèce Sage rommain, grant conseiller (v. 7)
comme une simple plaisanterie, il n°y a pas lieu à recherche. Mais si l'on interprète, comme je crois qu'on doit faire, l'expression ses œuvres conseiller par « soumellre ses œuvres au jugement, au conseil d'autrui », (et le contexte
Ou autrement on se mesconte (v. 8)
semble donner raison à cette interprétation), cette allégation prêlée à Végèce est bien réelle : on lit, en effet, au début du Prologue du Livre de Chevalerie traduit par Jean de Meun, cette phrase : |
1. Le numérotage des vers permet de se servir également de l'édition du Roman de la Rose donnée par Francisque Michel (Paris, 1864, 2 vol. in-12). — L'édition de Méon est encore la meilleure qui existe, en altendant l'édition critique et définitive à laquelle travaille actuellement M. Ernest Langlois. — Un texte éclectique des œuvres de Villon (sans les variantes des manuscrits et des imprimés) a été donné par M. le Dr Wolfgang von Wurzbach d'après l'édition de M. Longnon, et en mettant à profit les études critiques publiées par Gaston Paris, sur ce dernier ouvrage, dans la Romania, t. XXX (1901), pp. 352-392 : Die Werke Maistre François Villons mit Einleilung und Anmerkungen, horausgegeben von D' Wocrüaxe vox \WVurzsacx : Erlangen, 1903, in-80),
2. Bibl. nat., fr. 1230, fol. 1 d. — Voici l'erplicit de cet ouvrage : « Cy fine le livre Vegece de l'Art de Chevalerie que nobles princes Jehan conte d'Eu fist translater de latin en françois par maistre Jehan de Meun. En l'an de l'incarnacion nostre Seigneur. M. CC. quatre vias et quatre. » Fol, 45 b.
« Li ancien ont esté coustumier de metre en escript les choses qu'il pensoient qui fussent bonnes à savoir et en faisoient livres, puis si les offroient as princes : Car se li empereres ne les eust avant veus et coufermez, il ne fussent pas receus ne mis en auctorité. »
[IUITAIN III
Villon voulant briser
La tres amoureuse prison Qui souloit son cuer debriser. (11, v. 15-16.)
déclare qu'il confie aux dieux le soin de sa vengeance.
Je le feis en telle façon,
Voyant Celle devant mes yeulx Consentant à ma desfacon,
Saus ce que ja luy en fust mieulx; Dont je me deuil et plains aux cieulx, En requerant d'elle vengence
A tous les dieux venerieux,
Et du grief d'amours allegence (v. 17-24).
De même la nymphe Écho, désespérée des dédains de Narcisse, demande à Jupiter, avant de mourir, de vouloir la venger :
Si en ot tel duel et telire, Et le tint en si grant despit, Que norte en fu sans lonc respit; Mès aincois qu’ele se morist, Ele pria Diex et requist Que Narcisus au cuer ferasche, Qu'ele ot trové d’amors si flasche, Fu asproiés encore ung jor, Et eschaufès d’autel amor Dont il ne peüst joie atendre ; Si porroit savoir et entendre Quel duel ont li loial amant Que l'en refuse si vilment.
6 LOUIS THUASNE.
HuiTAIN IV
Villon, parlant de la perfidie de sa maîtresse, écrit ces vers :
Ces doulx regars et beaux semblans
De tres decevante faveur,
Me transpersent jusques aux flans,
Bien ilz ont vers moy les piez blans
Et me faillent au grant besoing! (v. 26-30).
D'autre part, dans le Roman de la Rose, on voit Abstlinence Contrainle s'adresser ainsi à l’Actleur.
Sire, dist Contrainte-Astenence,
Por faire nostre penitence |
De fin cuer net et enterin
Sommes ci venu pelerin;
Presque tous jors à pié alons,
Moult avons poudreus les talons. (T.11,p.339, V.12358-12363.)
Le sens, dans ce dernier cas, n’est pas douteux. Les {alons poudreus sont pris au propre : au contraire, dans Villon, les piez blans sont pris au fixuré. Avant de considérer celte expression en elle-même, il faut voir le sens qu'elle emprunte au contexie. Or il est certain que Villon, parlant des sentiments de tendresse qu'affectait d'avoir pour lui sa « fausse » maîtresse, déclare qu'ils étaient simulés, mensongers, hypocriles. Il s'en explique plus à plein dans
1. Cette expression « faillir au besoing » se trouve dans Le Roman de la Rose : Quant li sens au besoinis te faut (L I, p. 197, v. 6810)
et n’a cessé d'être en usage jusqu'au xvue siècle. On peut rapprocher du vers de Villon la phrase suivante qu'il avait pu lire à Blois, dans le recueil des poésies du duc Charles ® d'Orléans. Au cours du « Discours prononcé en presence du Roy Charles VIL par Charles, duc d'Orléans, au sujet du procès criminel de Jean IT, duc d’Alencon, en l'an M.CCCC.LVI », Charles écrit cette phrase (il avait été fait prisonnier en faisant son devoir) : « Eu quoy je me confortoye que Dieu m'en sauroit gré, et aussi que tous ceulx de royaume de France estoient par ce obligez à ne me faillir quant besoing seroit. » Bibl. nat., fr. 1104, ful. 49.— On relève également cette expression dans le Quadriloge invectif d'Alain Chartier que Villon connaissait bien : « .., si que le pain lui fault au plus grant besoing. » Œuvres (Paris, 1489, in-fol.), fol. h 6 a. De même, daus Rabelais : « El donne ordre que ces precieux oeuvres de supererogalion, ces beaux pardons au besoing ne nous faillent », dit Homenas, dans Pantagruel, 1V, 53.
les huitains LV-LIX du Grand Testament (V. 673-712), et dans la ballade de Villon à s’Amye (V. 942 et sqq.) :
Se celle que jadis servoie
De si bon cueur et loyaument, Dont tant de maulx et griefz j'avoic, Et souffroie tant de torment,
Si dist m’eust, au commencement, Sa voulenté — mais nennil, las — J’eusse mis paine aucunement,
De moy retraire de ses las.
Quoy que je luy voulsisse dire, Elle estoit preste d’escouter, Sans m’'acorder ne contredire ; Qui plus, me souffroit acouter, Joignant d'elle près s'accouter.
Et ainsi m'aloit amusant,
Et me souffroit tout raconter, Mais ce n’estoit qu'en m'abusant.
Abusé m'a et faict entendre Tousjours d’ung que ce fust ung aultre...
Ainsi m'ont amours abusé, Et pourmené de l’uys au pesle... (v. 672 et sqq.)
Enfin, dans la ballade de Villon à s’amye, le poèle revient sur ce douloureux sujet :
Faulse beaulté, que tant me couste chier, Rude en effect, ypocrite doulceur, Amour dure, plus que fer, à mascher.…. (v. 942 et ssq.)
Prompsault s'est complètement mépris sur le sens, pourtant facile à saisir, de ce vers :
Bien ilz ont vers moy les piez blans,