‹ François Villon et Jean de MeunChapitre 5 sur 41 · LOUIS THUASNE · texte numérisé non relu

LOUIS THUASNE

en l'interprétant par cette phrase : « Ils sont (ces doulx regars et beaux semblans) toujours bien reçus chez-moi ; ce qui n'empêche pas qu'ils me manquent lorsqu'ils me seraient le plus nécessaires!. » Paul Lacroix écrit : [ls reviennent de loin comme les voyageurs aux pieds poudreux?. » Antoine Campaux ne donne pas une meilleure explication de ce vers ... Ces beaux semblants si doux et si trompeurs, l'objet de mes regrets, à cette heure, reviennent de bien loin aujourd'hui pour moi, c’est-à-dire sont bien loin de moi.» Pierre Jannet se contente de reproduire l'explicalion de Paul Lacroix‘. M. Bijvanck"® renvoie au proverbe cité par Cotgrave : « C'est le cheval aux quatre pieds blancs — such a one as fails his friend at a pinch », comme qui trompe son ami au besoin. — Cette interprétation, pour être meilleure, n’est pas pleinement satisfaisante; il n'est pourtant pas impossible, sans chercher à rien deviner, de donner le sens vrai de cette phrase.

Il est probable que blancs a été substitué par Villon à poudreus pour satisfaire à la rime. Or piedpoudr'eux, pedepulverosus, au moyen âve, a le sens d'advena, d'extraneus”. Ces doux regards et beaux semblants avec lesquels l'abusait sa maîtresse, Villon les jugeait comme de pures grimaces, comme des manifeslations hypocrites, tout extérieures (extraneae), où le cœur n’était pour rien, et qui lui faisaient défaut quand il eu avait le plus besoin.

Au chapitre XI du livre V, Rabelais met celte phrase dans la bouche de Pantagruel parlant en son nom et en celui de ses compagnons : « Retournans trouvasmes la porte ferrnée : et nous fut dit que là facilement on y entroit comme eu Arverne : à issir estoit la difficulté, et que ne sortirions hors en manière que ce fust sans bulletin et descharge de l'assistance, par cesle seule raison qu'on

1. Œuvre de maïistre François Villon... (Paris, 1832, in-8), p. 66, n. 29.

2. Œuvres complèles de François Villon... Paris, 1854, in-16), p. 11, n 6.

3. François Villon, sa vie el ses œuvres (Paris, 1859, in-8), p. 86.

4. Œuvres complètes de François Villon... Paris, 1873, in-16, 3° édit.), p. 255 (La 1re edit. est de 1867).

9. Essai crilique sur les œuvres de François Villon (Leyde, 1883, in-8', p. 24, n. 2. M. Wolfgang von Wurzbach fait de mème dans son édition de Villon, p.39, n. {1v, 29).

6. Bien qu'on ait pu dire. Cf. Romania, t XXX (1901), p. 338.

1. Cf. Du Caxce, Glossarium à la locution « pede pulverosi » : et GLassonx, Hist, du droit et des institulions de la France (Paris, 1837-1894, 7 vol. in-&e), t. VI, p 481, note, — Pour l'ensemble, P. Hcvezix, Essai historique sur le droit des marchés et des foires (Paris, 1897, in-89., chap. XV, pp. 383 et sqq. ; et particulièrement p. 419, D. Î.

ne s'en va pas des foires comme du marché, et qu'avions les pieds pouldreux. » La phrase signifie que Pantagruel et les siens, qui se trouvaient alors dans un lieu appelé Le Guichet, séjour de Grippeminaud, archiduc des Chats fourrés, devaient, pour pouvoir en sortir, avoir « un bulletin de descharge de l'assistance », une sorte de passeport, de laisscr-passer en leur qualité d'étrangers, de piedpouldreux.

Désespéré de l'indifférence de sa maîtresse, Villon songe à s'éloigner d'elle, et à aller à Angers :

Pour obvier à ces dangiers

Mon mieulx est, ce croy, de fouir.

Adieu ! je m'en vois à Angiers, Puisqu'ell’ ne me veult impartir

Sa grace, il me convient partir.

Par elle meurs, les membres sains;

Au fort, je suis amant martir,

Du nombre des amoureux sains !{(v. 41-48.)

De même l’Amant, percé d'une nouvelle flèche par « le diex d'Amors », fait entendre les lamentations suivantes qui ont, avec le passage cité ci-dessus, une corrélation appréciable :

La grant dolor me renovele De mes plaies de maintenant, Trois fois me pasme en ung tenant.

Au revenir plains et soupire, : Car ma dolor croist et empire Si que ge n'ai mès esperance De garison ne d’alejance.

Miex vosisse estre mors que vis, Car en la fin, ce m'est avis, Fera Amors de moi martir :

Ge ne m'en puis par el partir.

En prévision de sa mort, Villon fait « ce present laiz » :

Premierement, ou num du Pere,

Du Filz et du Saint-Esprit,

Et de sa glorieuse Mere

Par qui grace riens ne perit,

Je laisse, de part Dieul!... (v. 65-69).

De même, dans le Grant Testament :

Ou nom de Dieu, Pere eternel, Et du Filz que Vierge parit, Dieu au Pere coelernel, Ensemble le Saint-Esperit, Qui sauva ce qu’ Adam perit, Et du pery pare les Cieulx...

Jean de Meun commence son Testament dans des termes à peu près semblables.

Li Teslament de maïislre Jehan de Meung.

Li Peres et li Filz et li Sains Esperis,

Uns Diex en trois persones aorez et ‘cheris,

Tiengne les bons en grace et recoust les peris,

Et doint que cilz Traitiez soit à m’ame meris! (T. IV, p.1, v. 1-4.

Page 1