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Or sont ilz mors, Dieu ait leurs ames!
Quant est des corps, ils sont pourris.
Aient esté seigneurs ou dames,
Souef et trendrement nourriz
De cresme, fromentée où riz,
Leurs os sont declinez en pouldre, Auxquels ne chault d’esbatz, ne riz...
Plaise aux doulx Jhesus les absouldre !
Ces vers magnifiques, d'une mélancolie à la fois si poignante et si haute, et d'un réalisme si parfait, se retrouvent, mais bien atténués, chez Jean de Meun, et comme noyés dans l’iuterminable discours de Raison :
Et 8e tu ne scés bien entendre,
Par ces paroles pués aprendre
Que richesces et reverences,
Dignités, honors et poissances,
Ne nule grace de Fortune,
Car je n'en excrpte nesune,
De si grant force pas ne sont,
Qu'il facent bons ceux qui les ont,
Ni dignes d'avoir les richeces,
Ne les honors ne les hauteces...
Fortune ainsinc le pueple vanche Des bobans que vous demenés, Cum orguilleux et forsenés.
Si destruit ele maint prodomme, Qu'el ne prise pas une pomme
Tricherie, ne loiauté, Ne vil estat, ne roiauté ; Ainçois s’en joë à la pelote, Comme pucele nic2 et sote...
Le vers suivant du Testament de Jehan de Meung est comme le sommaire du huitain XXXIX e
Mort est à tous commune, mort est à tous bannière. (T. 4, p. 2, v. 20.)
Dans son Tresor, Jean de Meun revient sur cette idée :
Mort, vielz et jeunes, nous queurt seure, Mort nous prent, nous ne gardons leure ; Mort nous est de necessité, N'est nulz qui a la mort ne queure, Ne qui nullement y sequeure...
Cette citalion suffit pour montrer la distance immense qui sépare le poète Villon du versificateur du xm° siècle qui, dans ce passage, — il faut en convenir — est particulièrement mauvais.
Le mari jaloux, après avoir accablé sa femme de reproches et d'injures, lui dit qu'il a bien tort de la sermonner ainsi, car elle n’en fera rien :
As ribaus, vous irés clamer
Et me porrés faire entamer
La teste, ou les cuisses brisier,
Ou les espaules encisier,
Se jà poes à eus aler ;
Mes 8e g'en puis oïr parler
Ains que ce me soit avenu,
Et li bras ne me sunt tenu,
Ou le pestel ne m'est ostés,
Je vous briserai les costés.
Ami, ne voisin, ne parent,
Ne vous en seront jà garent...
Villon, dépeignant les effets horribles de la mort, termine par trois vers qu'on peut rapprocher des deux derniers de la cilation
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précédente. Il n'y faut voir qu'une corrélation fortuite amenée par des idées analogues. |
Et meure Paris et Helaine, Quiconques meurt, meurt à douleur Telle qu’il pert vent et alaine ;
Son flel se creve sur son cuer,
Puis sue, Dieu scet quelle sueur!
Et n'est qui de ses maulx l'alege :
Car enfant n'a, frere ne seur
Qui lors voulsist estre son plege.
Ballade des dames du temps jadis. — Villon a emprunté une partie des éléments de cette ballade, la plus célèbre qu’il ait écrite, au Roman de la Rose, comme le cadre, du reste, qui, avant lui, avait servi à maint écrivain. Mais d'un lieu commun si souvent traité et repris, il a su en tirer une œuvre exquise, qui suffirait à elle seule à immortaliser son nom.
Dictes moy où, n’en quel pays, Est Flora, la belle Rommaiue ; Archipiada, ne Thaïs, Qui fut sa cousine germaine ; Echo, parlant quand bruyt on maine Dessus riviere ou sus estan, Qui beaulté ot trop plus qu’'humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan!
Où est la tres sage Helloïs, Pour qui fut chastré et puis moyne Pierre Esbaillart à Saint-Denis ?
Pour son amour ot cest essoyne.....
La royne Blanche comme lis Qui chantoit à voix de seraine...
« Archipiada» eslun nom quia fort embarrassé les commentateurs jusqu'au jour où M. Ernest Langlois, dans une piquante dissertation‘, a établi d'une façon indiscutable que l'Archipiada de Villon |
1. Mélanges de philologie romane dédiés à Carl Wahlund (Macon, 1896, in-8e).
n'était autre qu’'Alcibiade qui fut pris communément pour une femme durant le moyen âge. Saint Thomas a prèté l'appui de son nom à la propagation de cette étrange méprise‘ dans le prétendu commentaire sur le De consolatione philosophiae de Boëce, qu'on lui a longtemps altribué; et cette erreur, grâce au palronage illustre de l'Ange de l'École, se maintint, — malgré la réfutation de Josse Bade, à la fin du xv° siècle — jusqu'au milieu du siècle suivant ; tant il est vrai que
1. Saint Thomas (qui n'est d'uilleurs qu'un prête-nom), n'est pas l'auteur de cette siogulière méprise ; en effet, Notker, dans son commentaire de Boëce rédigé en haut allemand à la fin du x° siècle ou au commencencement du xit, écrit : « Vuir ne vuizén vuer diu scûna Alcibias vus t6h cndoge ratiscôen däz si Herculis mdoter vuare, vuanda er Alcides biez », dont la traduction littérale est : « Nous ne savons qui était la belle Alcibiade, mais beaucoup conjecturent qu'elle était la mère d'Hercule, car il {ce dernier) était appelé Alcide, » Althochdeutsche dem Anfange des XIter Jahrhunderts angehôürige Uebersetzung und Erlaüterung der von Boelius de Consolatione Philosophiae, herausgegeben von E. G. Graff (Berlin, 1837, in-8°), p. 127 (ms. 825 de la Stifisbibliothek de Saint-Goll). J'ignore quel est le premier propagateur de cette erreur qui doit dater du x® siècle, car Alfred le Grand, dans s1 traduction en anglo-saxon du De Consolalione de Boëce {ix® siècle), désigne très nettement Alcibiade comme un homme, et comme un homme illustre. King Alfred's anglo-saxon version of Boelius de Consolaltione Philosophiae, wilh an english translation and notes by 3. S. CarDace (Londres, 1829, in-8°}, p. 180 (texte anglo-saxon), p. 181 (traduction anglaise); — de l'édition publiée par Samuel Fox (Londres, 1861, in-8e), pp. 116-117. — Le mot anglosaxon « Etheling » qu’emploie Alfred le Grand, s'applique aux hommes de haute naissance et est l'attribut particulier des hommes de sang royal (cf. le glossaire anglo-saxon de la 6e édition de Beiwulf publiée par Moritz Heyne, et revue par Adolf Socin, Paderborn, 1896, ia-8°, p. 135). Le mot « Etheling » répond aux mots allemands « Edeliog » vir nobili genere natus; « Adelung » vir nobilis (Cf. le Deutsches Wôrterbuch des frères Grimm, Leipzig, 1854, in-8e). — Chaucer, dans sa traduction de Boëce {xiv° 8.\, suit de si près le texte latin qu'on ne peut se prononcer sur le sexe qu'il prête à Alcibiade : « For so as Aristotil telleth that yif that men hadden eyen of a brest that hizt Lynx, so that the lokyng of folk myztle] percen thoruz the things that withstonden it, who so lokid than in the entrailes of the boily of Alcibiades that was ful fayr in the superfice with oute, it shulde sem2 rygt foule, » Chaucer's translation of Boetius’ de Consolatione Philosophiae by Richard Harris (Early English Text Society}, Londres, 1868, in-8°, p. 81 (même page dans la réimpression de 1886). À rapprocher de cette traduction de Chaucer une traduction anonÿme française de la première moitié du xv® siècie : « Car, si comme dit Aristote, se les hommrs eussent yeux de linx, si que leur regars perçasl les choses contrestans, qui regarderoit dedens les entrailles du corps Alchipiadès, qui tres bel estoit en la superfice dehors, il apperroit trop lait. » (Bibl. nat., fr. 1098, fol. 52 101. — On sait que le « noble Geolfroi Chaucier » a traduit en vers anglais des fragments du Roman de lu Rose, mais pas celui où se trouve le passage d’ « Alcipiadès »,
29 LOUIS THUASNE.
L'homme est de glace aux vérités Il est de feu pour les mensonges !.
Mais il s'en faut toutefois que cette confusion ait été générale, ainsi qu’on en aura bientôt la preuve.
Voici le texte de Boëce, le commentaire supposéde saint Thomas, et la rectification de Josse Bade.
Texte de Boëce. — « Quod si, ut Aristoteles ait, linceis oculis homines uterentur, ut eorum visus obtantia penetrarent, nonne introspeclis visceribus illud Alcibiadis superficie pulcherrimum corpus, turpissimum videretur ? » III, 8.
… Commentaire de saint Thomas. — Nota quod Alcibiades mulier fuit pulcherrima quam videntes quidam discipuli Aristotelis duxerunt eam ad Aristotelem ut ipsam videret : qua visa, dixit : Si homines.… ?