Qu’elle compense tous les défauts de l’exécution
ment. Sa participation aux folles équipées de ses camarades et la longue cessation des cours contribuèrent à le jeter dans le désordre. Il passait son temps à vagabonder par les rues de son cher Paris, qu'il connaissait dans tous ses recoins et sous tous ses aspects. Rien qu'à relever les rues, places ou monuments cités dans le mince recueil de ses poésies, nous obtenons toute une topographie parisienne du temps et nous pouvons le suivre dans sa vie errante. Nous le voyons au matin dans sa petite chambre du cloître Saint-Benoit, d'où il entendait sonner la cloche de Sorbonne. Il n’y séjournait guère sans doute, et passait plus de temps à la taverne de la Mule, située presque en face. Il errait dans le quartier latin, de la place Maubert, où s’élevait la maison des Carmes, jusqu'au couvent des Chartreux, à Vauvert. Mais bien souvent il franchissait, non sans quelque serrement de cœur, la voûte du Petit-Châtelet, passait le Petit-Pont, où il écoutait les harangères, et, après avoir jeté un regard à l'Hôtel-Dieu, s'arrêtait, quand il avait de l'argent, à la Pomme de pin, la célèbre taverne tenue par Robin Turgis (dans la rue de la Juiverie), où il entamait quelque furieuse partie de dés, à moins qu'il n’entrât en face, au Trou Perrette, faire une partie de paume, ou, plus souvent peut-être, qu'il n’allât rendre visite à la grosse Margot, non loin du cloître Notre- Dame. Puis, passant le Pont au Change, il débouchait, de la sombre voûte du Grand-Châtelet, sur la rive droite, faisait une station, sur la place de Grève, à la taverne du Grand Godet, remontait jusqu’à la tour de Billy et au couvent des Célestins (près
de l'hôtel royal de Saint-Paul), revenait par le quartier du Temple et la vaste « couture » qui le prolongeait, observait la singulière chapelle de Sainte- Avoie, située au premier étage, et se demandait comment on pourrait s’y faire enterrer, se rafraichissait, faute de mieux, quand sa bourse était vide, à la fontaine Maubuée, rue de la Baudroie, traversait la place de Grève et allait causer à quelqu’une des « fenêtres » où se tenaient les « écrivains » de la Pierre-au-Lait, près de Saint-Jacques-la-Boucherie, ou descendait la Seine le long de l’abreuvoir Popin, qu'il rêvait d'emplir de vin pour y désaltérer son ami Jacques Raguier. Cette idée le menait naturellement au cabaret des 7rumelières, près des Halles, où il lui arrivait, pour payer soit son écot, soit ses pertes de jeu, de laisser en gage jusqu'à ses « braies ».
Mais un but favori de ses courses dans ce quartier était le fameux cimetière qui entourait l’église des Saints-Innocents. Arrétons-nous un instant avec lui en ce lieu étrange, où se méêlaient, dans la promiscuité habituelle au moyen âge, les plus graves appels
de la religion et les plus familières préoccupations
du siècle, le grouillement de la vie et le silence éternel de la mort.
Le cimetière dés Innocents occupait le vaste terrain jadis appelé les Champeaux, là où sont aujourd'hui les Halles. Il avait été entouré par Louis VII
d’un haut mur percé de quatre portes. À ce mur
s’adossaient de belles arcades gothiques, formant quatre spacieuses galeries au-dessus desquelles régnaient des « galetas » élevés, prenant jour par de
larges arceaux au remplage trilobé. Le cimetière, qui servait à vingt paroisses et dans lequel, depuis des siècles, étaient venus s’enfouir des millions de
Parisiens, était riche de monuments de tout genre, disséminés au hasard ou pressés les uns contre les autres. Mais l’affluence incessante des nouveaux morts en chassait perpétuellement les anciens. On: les déterrait pour faire de la place, et on entassait leurs os dans les galetas. Bientôt ceux-ci furent combles, et on se mit à remplir les galeries du rezde-chaussée, où s’élevèrent des montagnes d’ossements et des pyramides de crânes. C’est sur l’un des murs de ces galeries que fut peinte, en 1424 et 1425, la célèbre danse Macabré!, qui représentait la mort comme une danse à laquelle tous les humains sont conviés malgré eux. On y voyait trente personnages, quinze ecclésiastiques et quinze laïques, depuis le pape et l’empereur jusqu’au simple elere et à l’ermite, chacun invité par la Mort à faire partie de la grande danse. Nous avons de cette peinture des copies réduites qui nous en donnent très bien l’idée. La Mort est figurée par un squelette, ou, souvent, par un cadavre près d’être un squelette, mais, sauf le crâne, ne l’étant pas encore, et laissant pendre de tous côtés des lambeaux de chair : elle gambade et ricane en saisissant son partenaire par la main; celui-ci a une attitude de surprise effrayée et plus ou moins résistante. Cette vaste fresque remplissait dix arcades, divisées en trois doubles compartiments, dont chacun était occupé par un des personnages et