‹ François VillonChapitre 9 sur 50 · Dans le. — 2, Si je m'étais voué à de bonnes mœurs · texte numérisé non relu

Dans le. — 2, Si je m'étais voué à de bonnes mœurs

il avait passé régulièrement par les épreuves imposées aux écoliers : il avait été reçu maître ès arts précisément à l’âge où il était permis de l'être, et on ne voit pas qu'il eût négligé par sa faute ce qui pouvait le mener à avoir « maison et couche molle ».

Ce fut sans doute à cette époque qu'il joignit ou substitua aux deux noms patronymiques qu'il portait indifféremment, et sous l’un desquels (Montcorbier) il figure dans les registres de la Faculté des arts, le nom de son protecteur Guillaume Villon ou de Villon. C'était une facon de se classer honorablement, et sous un patronage respecté, dans la famille universitaire.

Mais la maïtrise ès arts n'était qu'un degré très inférieur de l'échelle qu'il s'agissait de gravir. Les maîtres ès arts passaient de la Faculté des arts dans l'une des autres et avaient encore bien des années à y séjourner avant d'atteindre les hautes positions qu'ils ambitionnaient. François de Montcorbier entra-t-il dans la Faculté de théologie, avec l'espoir de devenir un grave docteur de Sorbonne? Je pencherais plutôt à croire qu'il suivit l'exemple de Guillaume de Villon et se fit inscrire à la Faculté de décret : nous trouvons dans ses poésies des traces assez marquées de la connaissance du droit canon. Mais ilne prit pas cette étude au sérieux, et c’est alors qu'il s’habitua à « fuir l’école ». Il n’en restait pas moins « écolier », c'est-à-dire étudiant; c’est le ütre qu'il se donne en 1456, en 1457 et encore en 1461 ?.

1. C'est ce titre qui empêche de croire qu'il eût abandonné l'Université et fût entré dans la basoche, comme

C'était une population singulièrement tumultueuse que celle des écoliers ou « suppôts » de l'Université de Paris. Il y en avait de tous les pays de l'Europe, tous jargonnant le latin médiéval, langue internationale où ils parvenaient tant bien que mal à se comprendre et à comprendre leurs maîtres. Les uns étaient déjà des hommes faits, — car on n'arrivait guère avant quinze ans d'études à être docteur en théologie ou en décret (les Facultés des arts et de médecine n'avaient pas de docteurs), — les autres des enfants, car la Faculté des arts comprenait, on l’a vu, les écoles les plus élémentaires. Ils n'étaient soumis, en leur qualité de clercs, qu'à la justice ecclésiastique; mais ils vivaient dans de perpétuels conflits avec la police et la justice royales. Les mattres les soutenaient d'ordinaire dans ces conflits, et employaient contre l'autorité laïque une arme à laquelle celle-ci était presque toujours obligée de céder : la suspension non seulement des leçons, mais des prédications dans les églises. Il y avait d’ailleurs entre l’Université et le pouvoir royal des différends de tout genre, dus à la violation réelle ou prétendue, par celui-ci, des privilèges de cellelà : un de ces différends avait amené, en 1444 et 1445, une « cessation » de six mois et, à la suite, de longs désaccords, qui furent enfin réglés par le légat du pape le 1°" juin 1452, au moment même où François de Montcorbier venait d’être reçu maître ès arts.

l'avaient fait certainement plusieurs de ses anciens camarades. Mais il est probable qu’il trouva parfois quelques ressources dans des travaux faits pour le Palais ou l’officia-

lité (voir plus loin, p. 37, note).

Si les maîtres avaient accepté la sentence du légat, les écoliers n'avaient pas désarmé : ils continuaient la guerre, guerre à la fois burlesque et sanglante. Ils ne se contentaient plus de leurs tapages habituels dans le quartier dont ils étaient les maîtres absolus. Ils s'étaient avisés, en 1451, d’arracher de terre et de transporter dans leur domaine, au Mont Saint-Hilaire (derrière la place Maubert), une grosse pierre, sans doute d'origine préhistorique, qui se dressait de temps immémorial devant un hôtel situé en face Saint-Jean en Grève et appartenant à la veuve de maître Girard de Bruyères, en son vivant notaire et secrétaire du roi. Gette pierre avait reçu de quelque légende née de l'humour populaire le surnom de « Pet au diable ». Madame, ou, comme on disait alors d’une femme de sa condition, mademoiselle de Bruyères se plaignit à l'autorité de l'enlèvement de ce palladium qui faisait la gloire de son hôtel. Les gens du roi reprirent la pierre et la portèrent, pour plus de sûreté, dans l'enceinte du Palais même; mais les écoliers, qui dans toutes leurs équipées avaient pour alliés le peuple non moins écervelé des basochiens, envahirent le Palais, s’'emparèrent triomphalement de la pierre, et la scellèrent avec du plâtre et des barres de fer à l'endroit qu'ils lui avaient assigné. Ils la couronnèrent de fleurs, qu'ils renouvelaient chaque dimanche, et toutes les nuits ils dansaïent autour d'elle au sondes flûtesetdes tambourins.Ils avaient fait de cette pierre une espèce de fétiche, et contraignaient tous ceux qui passaient devant, et surtout les officiers royaux, à une bouffonne cérémonie d’allégeance.

De plus en plus excités, ils imaginèrent ensuite un divertissement qui leur semblait des plus ingénieux. C'était depuis longtemps un sujet fort goûté de leurs plaisanteries que les belles enseignes sculptées qui pendaïent aux maisons des riches bourgeois. Une petite pièce facétieuse de ce temps a pour thème le mariage des Quatre fils Aimon, auxquels on trouve quatre fiancées, et aux noces desquels on fait figurer nombre de personnages, d'animaux ou d'objets également représentés sur des enseignes. Les écoliers de 1452 voulurent mettre en action cette belle idée. Ils décrochèrent de nuit, — non sans péril, car l’un d'eux tomba de l'échelle et fut grièvement blessé, — la Truie qui file des Halles et l’'Ours de la Porte Baudoyer, et prétendirent les marier ensemble, avec le Cerf pour prêtre et le Papegaut pour cadeau de noces. Ils parcoururent les rues en bruyant cortège nuptial. Quand leur tapage faisait apparaître aux fenêtres quelque tête inquiète de bourgeois, ils eriaient : « Tuez! tuez! » et répandaient l'épouvante dans les quartiers paisibles. Ils s’amusèrent aussi à détacher les crocs auxquels les bouchers pendaient leur viande; ils volèrent des poules à Saint-Germaindes-Prés; ils enlevèrent de force, — déclarèrent les gens du roi, —une jeune femme à Vanves (mais l’Université protesta plus tard que la jeune femme était venue de son plein gré) : « toutes lesquelles choses, dit dans son enquête le lieutenant du prévôt de Paris, sont détestables, et ont provoqué la clameur du peuple ».

Robert d’Estouteville, prévôt de Paris, —le même que Victor Hugo a mis en scène dans sa Notre-Dame,

— se décida enfin à intervenir. Le 9 mai 1453, il occupa la Montagne Sainte-Geneviève, reprit la pierre, les enseignes et les crocs, et arrêta une quarantaine de mutins. Aussitôt le recteur, suivi d'un millier de maîtres et écoliers, alla réclamer les prisonniers. Le prévôt voulut bien les rendre; mais, comme la procession universitaire revenait en triomphe, il y eut entre elle et les archers échange d'injures, puis de coups ; un écolier fut tué, des cleres furent malmenés, et le conflit prit un caractère des plus aigus. L'Université suspendit les cours et les prédications pendant neuf mois, de mai 1453 à février 1454. Finalement, cette fois encore, elle obtint satisfaction : douze archers durent faire amende honorable, et l’un d’eux, qui avait menacé le recteur, eut le poing coupé.

Si jai, brièvement, raconté ces échauffourées, c'est qu'elles semblent avoir exercé une influence décisive sur la vie de François de Montcorbier et avoir même éveillé son génie. Il est à croire, étant donnée sa nature ardente et indocile, qu'il prit une part active aux fredaines de ses camarades. Il s’en fit en tout cas l’historiographe. Un des legs du 7'estament nous apprend qu'il avait composé un « roman » du Pet au diable, qui devait être le récit comique des événements de 1451-1453. C'est au vénérable maître Guillaume de Villon lui-même qu'il laisse ce mirifique ouvrage, avec le reste de sa bibliothèque :

Je lui donne ma librairie,

Et le romant du Pet au Diable; Lequel maistre Gui Tabarie Grossa, qui est hons veritable;

Par cayers est sous une table :

Combien qu’il soit rudement fuit, La matiere est si tres notable Qu’elle amende tout le mesfait 1.

Le mot « roman », — qui à l’origine désignait tout ouvrage écrit en français, — ne s’employait

. plus guère au xv° siècle qu'au sens moderne de fic-

tion en prose (sauf dans le titre, traditionnellement conservé, du Roman de la Rose). L'expression « par cahiers », etla plaisanterie des derniers vers, imitée des formules habituelles aux auteurs de romans en prose de l’époque, conduisent à la même conclusion. L'ouvrage de Villon, qu'il ne publia pas et qui s’est malheureusement perdu, était sans doute une sorte de chronique burlesque où figuraient les principaux héros de la guerre soutenue par les écoliers contre les bourgeois et la prévôté. C’est pendant cette guerre que Villon dut faire connaissance avec « mademoiselle de Bruyères », dont il raillait quelques années plus tard les sermons d'inspiration biblique.

On a remarqué aussi que toute une série des plaisanteries de Villon roule sur ces enseignes pari-

siennes qui avaient joué un si grand rôle dans les

divertissements « détestables » des écoliers de 1453.

Il s'amuse dans ses Zais (1456) à léguer à ses

compagnons quelques-unes des plus célèbres. Cette veine de facéties se retrouve dans le 7'estament,

mais beaucoup moins accentuée.

Ces années étaient précisément celles où le jeune maître ès arts aurait dû travailler le plus sérieuse-

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