‹ François VillonChapitre 12 sur 50 · me nourrit, me gava · texte numérisé non relu

me nourrit, me gava

que sur les rues et les campagnes par lesquelles il vagabondait. Il était lié avec des gens de tout acabit, depuis de hauts et puissants seigneurs jusqu’à des hommes de sac et de corde. Il devait sans doute ses relations élevées ou honorables à maître Guillaume et à ses parents aisés; les autres, il se les était faites lui-même, et elles furent cause de sa perte. Grâce aux « legs » qu'il a faits, dans l’un ou l’autre de ses poèmes, presque à chacun de ceux avec lesquels il fut en rapport en ces années de jeunesse, on peut passer en revue la société hétérogène que le poète fait défiler dans ses vers.

Au sommet nous trouvons un très haut personnage, et précisément le prévôt de Paris, messire Robert d’'Estouteville. Villon était assez lié avec lui pour savoir qu'il avait une dévotion particulière à saint Christophe. La ballade dans laquelle il a célébré l’union de Robert d’'Estouteville avec la belle Ambroise de Loré est sans doute une de ses premières productions, et sûrement une de ses moins bonnes. Si le poète l’a conservée et enchässée dans son Testament, c'est qu'il tenait beaucoup au

gré du seigneur qui atteint Troubles, forfaits, sans espargnier.

L'amitié de celui-ci empécha peut-être Villon d’être impliqué dans l'affaire du « Pet au diable ». Comment était-il entré en relations avec le prévôt? IL rappelle que Robert d’Estouteville avait « conquis » sa femme au pas d'armes tenu en 1446 à Saumur par René d'Anjou. Peut-être faut-il voir dans cette mention une trace des relations angevines de François

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de Montcorbier : il avait pu, à quinze ans, assister à ce pas d'armes et être présenté au brillant chevalier qui, l’année suivante, devait succéder, comme prévôt de Paris, au père de sa jeune femme.

Viennent ensuite des personnages importants, qu'on ne peut pas tous, à vrai dire, ranger parmi les amis de Villon. Tels sont Guillaume Cotin et Thibaud de Vitry, tous deux chanoines de Notre- Dame et conseillers au Parlement : ïi les poursuit de ses quolibets, représentant ces vieillards fort riches comme d’humbles et pauvres clercs. Quant à sire Guillaume Colombel, à Michel Jouvenel et à maître Martin Bellefaye, qu'il désigne pour ses trois premiers exécuteurs testamentaires, il est probable “qu'il ne les connaissait pas plus que Jean de Calais, « honorable homme », dont il dit, ayant trente ans :

Il ne me vit des ans a trente Et ne set comment je me nomme,

et qu'il charge de gloser et amender son testament. Il trouvait plaisant d'investir de ces fonctions burlesques des personnages considérables, qui devaient être fort ébahis quand on leur annonçait, avec des risées, la mission de confiance que leur attribuait ce vaurien inconnu d'eux. Mais plus d’un notable bourgeois de Paris figure parmi les légataires et les familiers du poète : tels Denis Hesselin, élu de Paris, qui fut plus tard prévôt des marchands, Nicolas de Louviers, échevin, sire Charles Taranne, Michaut Culdoue, Ithier Marchant, qui devait jouer un rôle politique considérable, et qui avait fait de notre écolier le confident de ses amours, Jacques Cardon, qui

appartenait à une nombreuse et riche famille parisienne. Puis ce sont d'honorables marchands, comme l'herbier Angelot, l « espicier » Jean de la Garde, le boucher Jean Trouvé, le jeune Merle, changeur. Je ne parle pas de Robin Turgis, le maître de la Pomme de pin, dont on comprend sans peine les relations avec le poète. C’est chez lui sans doute, ou à la Mule, ou aux Trumelières, ou dans d’autres tavernes, que Villon avait lié connaissance avec ces braves bourgeois, qui ne dédaignaient pas d'y boire le bon vin d’Aunis ou d’ailleurs : plus d’un des vers où ils figurent nous désigne l’un ou l’autre comme un buveur intrépide. Tous les rangs se coudoyaient à la taverne dans la société parisienne d'alors, où il y avait entre eux peu de différence de culture, et où d’ailleurs, par les vicissitudes incessantes de ces temps troublés, chaque membre de la société était exposé chaque jour à passer du plus haut au plus bas — ou à l'inverse — de l'échelle sociale.

Le monde de l'Université proprement dite est, chose singulière, à peine représenté, sauf par Guillaume de Villon et par maître Pierre Richier, qui non seulement était professeur à la Faculté de théologie, mais dirigeait un important collège, appelé le « collège Richier ».

Le poète paraît avoir eu ses plus nombreuses accointances, ce qui étonne d’abord, dans le monde juridique et policier {. Il connaît maître Pierre Basanier, « notaire et greffier criminel », maître Jean

1. C’est ce qui peut contribuer à faire croire qu’il gagnait quelque argent en travaillant pour des procureurs ou des notaires (voir ci-dessus, p. 24, note).

Mautaint et Nicolas Rosnel, examinateurs au Chàtelet, puis des procureurs au Châtelet comme Fournier et Genevois, des avocats comme maître Guillaume Charruau et maître Jacques Raguier, ou de simples cleres attachés à la même juridiction, comme maître Jean le Cornu, et surtout des « sergents » comme Perrenet Marchant (dit le bâtard de la Barre), Jean Raguier, Denis Richier, Vallette, Michaut du Four : ceux-ci, avec qui l’écolier indiscipliné avait sans doute eu plus d’une fois maille à partir, devaient néanmoins le ménager à cause de ses relations avec le prévôt de Paris, leur chef, comme il était celui du capitaine d’archers Riou.

Villon ne manquait pas non plus d'amis dans la justice ecclésiastique : en tête il faut placer le bon maitre Jean Cotart, son «procureur en cour d'Église», qu'il a rendu immortel dans une de ses ballades les mieux frappées, puis le « promoteur » maître François de la Vacquerie, et le procureur maître Jean Laurens, qui ne devait certainement d'avoir « ses pauvres yeux si rouges » qu'au péché de ses parents qui avaient trop bien bu. Tous ces graves personnages, notre écolier les rencontrait sans doute souvent dans les tavernes, ainsi que des officiers royaux comme maître Pierre de Saint-Amant, clerc du Trésor du roi, ou les frères Jean et François Perdrier, fort bien placés tous les deux, dont l’un est traité par Villon de « compère », et qui avaient fait preuve envers lui d’une infatigable libéralité.

Il y rencontrait des gens qui lui plaisaient sans doute davantage, ces « gens d’esprit, un peu étourdis », auxquels il devait faire appel en 1461 du

fond de sa prison, et qui, dans ce Paris déjà si grand et si difficile à surveiller, cherchaient à mener une vie de plaisir au moyen de toutes sortes d’expédients. C'étaient des gentilshommes disqualifiés, comme Philippe Brunel, seigneur de Grigny, ou Regnier de Montigny, « noble homme », qui avait déjà en 1456 plus d'un crime sur la conscience et finit en 1457 par être pendu à Montfaucon. Puis c’étaient des clercs comme Gui Tabarie, auquel Villon faisait « grosser » son roman du Pet au diable, ou même des prêtres comme Thomas Tricot, — car dans l'étrange société du moyen âge les prêtres perdaient trop souvent, nous en verrons tout à l'heure plus d’un exemple, tout souci de leur dignité professionnelle et ne se gênaient pas pour fréquenter les tavernes, les tripots et de pires lieux encore. Enfin parmi les amis de Villon dès cette époque, pour ne citer ici que ceux qu'il nomme lui-même, figuraient des aventuriers de bas étage comme Casin Cholet et Jean le Loup, et ce Colin des Cayeux qui, dès 1450, était signalé en justice comme « larron, crocheteur, ribleur et sacrilège incorrigible », et qui devait, nous l'avons vu, être pendu à la suite d'une expédition à Montpipeau dans laquelle il avait peut-être son ami Villon pour complice.

On pense bien qu'à une telle bande de « gracieux galants » ne manquait pas la compagnie de femmes dignes d'eux. On en voit défiler dans les vers de Villon toute une procession édifiante, depuis « la petite Macée d'Orléans », à laquelle il gardait rancune d’avoir eu « sa ceinture », jusqu'à la grosse Margot, qu'il a chantée dans une ballade trop

célèbre, en passant par Jeanneton, par Catherine de Vausselles, dont la trahison lui avait valu un beau jour d’être battu « comme le linge au ruisseau », par Denise, qui l'avait (en sa qualité de clerc) assigné en cour d'Église pour l'avoir injuriée, et par sa « chère Rose », qu’il avait aimée follement, mais qui préférait au cœur du poète

Quoi? une grant bourse de soie, Pleine d’escus, parfonde et large.

A la catégorie de Margot, quoique peut-être d'un ordre un peu plus relevé, appartenaient encore Marion l'Idole et Marion la Peautarde, pour laquelle on faisait des chansons, et la grande Jeanne de Bretagne. Particulière aux mœurs du temps (mais on la retrouve encore chez Regnier) était la condition de demi-prostitution où vivaient, avec la tolérance plus ou moins consciente de leurs maris, de petites bourgeoises comme la belle gantière, la gente saucissière, Blanche la savetière, Guillemette la tapissière, Catherine la boursière et Jeanneton la chaperonnière, toutes émules de la belle heaumière, dont Villon a exprimé les regrets sur sa décadence avec un si saisissant réalisme. Toutes ces femmes étaient de celles qui « n'aiment que pour l'argent » et que « l’on n'aime que pour l'heure ».

Mais le poète, tout en se livrant à ces amours vulgaires où l’entrainait l’ardeur de ses sens, paraît avoir eu en ces années un amour sérieux, qu'il garda longtemps dans son cœur. Le chantre cynique de Margot a trouvé les traits les plus délicats pour peindre ces doux entretiens où il se complaisait

auprès de celle qu’il aimait et qui le laissait toujours espérer ce qu'elle n'avait pas l'intention de lui accorder jamais :

Quoi que je lui voulsisse dire,

Elle estoit preste d’escouter,

Sans m’acorder ne contredire;

Qui plus, me soufroit acoter

Joignant d’elle, près m’acouter ?,

Et ainsi m'aloit amusant,

Et me soufroit tout raconter; Mais ce n’estoit qu’en m’'abusant.

Elle lui prodiguait même de « doux regards et beaux semblants » qui le pénétraient jusqu’au cœur; mais quand il voulut les « prendre en sa faveur », elle lui déclara qu'il s'était complètement mépris, et il vit qu'il n'avait plus d’autre ressource que de la fuir. Toutefois il ne l’oublia pas : cinq ans après il se rappelait encore les douces heures de jadis, et c’est toujours en pensant à celle qu'il servait « de bon cœur et loyalement », et qui lui avait été si cruelle, qu'il prétendait mourir « en amour martyr » et avoir été occis par le dard d'Amour. Il faut faire dans tout cela une part aux formules courantes de la poésie du temps; mais je crois qu'on ne peut méconnaître à certains passages l'accent d'une émotion sincère.

Au milieu de toutes ces distractions et dans une compagnie si mêlée, le jeune maître ès arts « fuyait l’école », où il aurait pu trouver un gagne-pain, et en vint à se faire des ressources d'autre manière. Nous ne savons si dès cette période Villon alla jusqu'au crime, comme l'avaient fait depuis longtemps ses

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