Et qui plus est. — 2. M'accouder
amis Regnier de Montigny et Colin des Cayeux;. mais certainement il se permettait des tours qui dépassaient les limites de la légèreté. Il rappelle luimême avec complaisance, dans son poème de 1456, les canards « qu'on soulait prendre », en compagnie de Jean le Loup et de Cholet, dans les fossés, sur le tard, et qu'on cachait, pour rentrer en ville, sous un long tabart descendant jusqu'aux pieds. Bien que Villon soit dit, dans les lettres royales de 1456, n'avoir Jamais été « atteint d'aucun mauvais cas, blâme ou reproche », on peut croire qu'il avait déjà été mené au Châtelet, puisqu'il connaissait la chambre des Trois lits, — la meilleure à ce qu'il paraît, — qu'il demande aux sergents, en 1456, de lui réserver à l'occasion ; il parle aussi de certaine geôlière dont il avait conquis les bonnes grâces. Il remercie ailleurs maître Guillaume de l'avoir « mis hors de maint bouillon », ce qui veut dire sans doute qu'il était allé plus d’une fois le réclamer après quelque équipée malencontreuse.
Le triomphe de maître François était surtout dans une écorniflerie poussée très loin, dans l’art de se procurer des « repues franches ». Il y excellait tellement qu'il faisait, en bon prince, profiter ses amis de son talent. La tradition de ses coups de maître s'était conservée à Paris. Un poème de la fin du xv° siècle, intitulé précisément les Repues franches, lui consacre tout un chapitre, où il est raconté comment il procura successivement, en un seul et même jour, à ses compagnons affamés, du pain, du vin, du poisson, des tripes et du rôt. Sur ces cinq tours, quatre se retrouvent dans le 7yl Ulenspiegel néer-
LA VIE. 43 landais, qui paraissait à la même époque, et la réu-
nion de tous les cinq au profit de Villon est évidemment légendaire. Il était devenu un type en ce genre, et son habileté l'avait rendu plus célèbre que: ses vers. L'auteur des Repues s’écrie avec admiration :
C’estoit la mere nourriciere
De ceux qui n’avoient point d'argent;
A tromper devant et derriere Estoit un homme diligent!
C'était sans doute alors sa seule façon d’être diligent, et il ne dut pas accroître beaucoup, dans ces années de désordre, l'instruction qu'il avait acquise antérieurement.
Il n’est pas indifférent à l'intelligence de l'œuvre du poète de savoir quelle était cette instruction, ce qu'avait appris et retenu, au milieu du xv° siècle, un maître ès arts de l'Université de Paris. Villon, qui écrit pour des écoliers comme lui, a rempli ses poésies d’allusions et de réminiscences, souvent | toutes naturelles, d'autres fois voulues et quelque
peu pédantes, qui nous permettent de nous faire une idée assez juste de ce qu'il avait lu et de ce qui, dans ses lectures, avait pu, non seulement garnir sa mémoire, mais influer sur ses idées.
Il avait appris à la fois le latin classique, autant qu’on le savait alors, et le latin médiéval, langue, à des degrés divers, de l’enseignement et même de la conversation dans le monde des écoles. Le latin était alors le véhicule nécessaire de toute instruction, et qui disait clerc disait latiniste, avec, naturellement, les nuances infinies que ce nom comporte. C'est surtout
par l'intermédiaire du latin que Villon avait acquis la plupart des connaissances historiques, littéraires et autres dont ses poésies portent la trace. Il ressemble en cela à tous les poètes ou écrivains qui, en dehors des simples jongleurs ou des gens du monde auteurs par occasion, composent la suite de la littérature française du xn° siècle au xv°, de Wace et Chrétien de Troyes à Chartier et à Le Franc, en passant par Jean de Meun.
Son instruction religieuse n'était pas bien profonde. Il avait cependant quelque peu réfléchi sur certaines questions théologiques : il intercale dans le Testament une petite digression sur le sort des justes de l’ancienne loi entre leur mort et leur délivrance des enfers, et sur le « sein d'Abraham » mentionné dans l'Évangile, point embarrassant en effet de la doctrine chrétienne. Il connaît « la faute des Bohèmes », c'est-à-dire en quoi consistait l'hérésie des Hussites. Il est au courant des démélés entre les ordres mendiants et le clergé séculier, réglés d’une façon contradictoire par un décret du concile de Latran en 1215 et une bulle de Nicolas V en 1449: (mais on a plutôt ici une trace de ses études en droit canon).
Il cite un certain nombre de personnages de l’An-
cien Testament, mais ce ne sont guère que les plus
connus, ceux dont le nom et l'histoire avaient pénétré même dans le public profane : Mathusalem, Noé, Loth, Jacob, Samson, Job, David, Amnon et Thamar, Absalon, Salomon, Nabuchodonosor, Holopherne, Jonas. Le seul nom un peu moins vulgarisé est celui du roi des Mèdes Arphaxad (Alphasar), qui figure
au début du livre de Judith. Mais la citation qu'il fait des psaumes XCI et CVIII, de l’Ecclésiaste et du livre de Job prouve que le poète était familier avec certaines parties de la Bible.
Du Nouveau Testament il ne cite également que des noms que ne peut ignorer aucun chrétien : saint Jean-Baptiste, Hérode, Judas, Malchus, la Madeleine. Comme tout le moyen âge français, il appelle « Architriclin » le marié des noces de Cana, par une méprise sur le sens du mot architriclinus {maître d'hôtel).
Ce qui dans ses poésies se rapporte à l’histoire de l'Église est moins encore. Il nomme Simon le Magicien et plusieurs saints, Étienne, Martial, Victor, Georges, Christophe, Dominique. Remarquons seulement que dans la prière qu'il met dans la bouche de sa mère il lui fait rappeler la grâce accordée par l’intercession de la Vierge au clerc Théophilus et à Marie l'Égyptienne : c'étaient là des légendes que pouvait connaître la pauvre femme qui « onques lettres ne lut », car elles étaient l’une et l’autre souvent représentées sur les bas-reliefs, les peintures ou les vitraux des églises.
Il est plus versé dans l'antiquité, telle qu'on la connaissait de son temps, et les nombreuses allusions
qu'il y fait montrent bien que ses œuvres étaient des-
tinées à des clercs comme lui. Il cite Aristote et les commentaires d’Averroës, qu'on s'était remis à lire dans l’école après qu'ils avaient été proscrits pendant longtemps; Donat, dans le livre duquel 1! avait appris la grammaire latine; Valère « le Grand », c’est-à-dire Valère Maxime, auquel, par une erreur de mémoire, il attribue une anecdote qu il avait lue
dans Jean de Salisbury ; Végèce, dont il allègue plaisamment l'autorité pour régler sagement ses affaires; Macrobe, qui passait pour un profond philosophe ; Caton, c’est-à-dire l’auteur des distiques moraux si en vogue durant tout le moyen âge. Il avait sans doute entendu l’un de ses maîtres, en commentant Boëce, faire d’Alcibiade, donné comme modèle de beauté dans un passage traduit d'Aristote, une très belle femme, d'où l « Archipiada », longtemps énigmatique, qu'il a chantée parmi les « dames du temps jadis ». Il y fait figurer Dido à plus juste titre, et il emprunte pour un de ses poèmes une épigraphe à Virgile. Il connaît à fond Ovide, auquel il a pris tout ce qu'il sait de mythologie : Juno, Vénus, Phébus, Mars, Proserpine, Cerbérus (qu'il gratifie de quatre têtes), Dédalus, Écho, Tantalus, Éolus, Glaucus, Narcissus et Orphéus, « le doux ménétrier » : on voit que la plupart de ces noms n'étaient pas encore francisés. Pour ceux qui se rapportent à la guerre de Troie, Jason, Priam, Hector, Paris, Hélène, Troïle, Cassandre, il pouvait les connaître par les divers ouvrages français sortis du poème de Benoit de Sainte-More.
L'histoire de l'antiquité lui fournit moins de souvenirs que la littérature. I1 connait vaguement Sardanapale, auquel, sous le nom de
Sardana, le preux chevalier, Qui conquist le regne de Cretes,
il fait jouer auprès de ses femmes le rôle d'Hercule
auprès d'Omphale, De l’histoire ancienne il cite”
Alexandre, Lucrèce, Scipion, César et Pompée; il