Me refuser, A
DAVVIEN TE ; Fe)
mina pour l'exil, nanti de ce que les siens avaient pu encore ramasser d'argent.
À partir de ce moment, nous perdons toute trace de notre poète. Il est probable qu'il mourut loin de Paris, avant l'expiration de son temps d’exil, puisque nous n'avons aucun indice de son retour dans la capitale. Rabelais a situé à cette époque de la vie du poète deux anecdotes qu'il met sur son compte. La première, qui se passe en Angleterre, attribue à Villon un bon mot patriotique que l’on avait prêté, au xim° siècle, à Primat d'Orléans, personnage à demi mythique, représentant par excellence de la poésie des « goliards » ou clercs « vagants ». La seconde a plus de chances d’être vraie dans le fond, sinon dans les détails. C’est, comme le montre la précision des renseignements topographiques, une tradition recueillie sur les lieux mêmes. Villon, « sur ses vieux jours », — entendez « dans les derniers temps de sa vie », car il n’eut pas de vieux jours, — se serait retiré en Poitou, à Saint-Maixent, « sous la faveur d’un homme de bien, abbé dudit lieu », et y aurait fait représenter la Passion « en langage poitevin ». Un sacristain des Cordeliers, frère Étienne Tappecoue, ayant refusé de lui prêter (comme cela se faisait d'ordinaire) des vêtements sacerdotaux pour habiller quelques-uns de ses personnages, Villon se serait cruellement vengé de lui : il aurait embusqué ceux qui devaient faire les diables dans son mystère, munis de leurs déguisements bizarres, de leurs cornes, des instruments de leur musique infernale, dans un endroit où le sacristain devait passer, et, se jetant tous à l'improviste au
devant de la jument qui portait le pauvre moine, ils l'auraient tellement effrayée qu'elle aurait renversé son cavalier et l'aurait traîné, attaché aux étriers, jusqu'à ce que son cadavre fût réduit en lambeaux. L'’énorme et souvent féroce gaieté de Rabelais a pu « embellir » le dénouement, qui se réduisit, espérons-le, pour le frère Tappecoue à une chute ridicule. Mais on peut bien croire que Villon, chassé de la région parisienne, eut l'idée de retourner dans ce Poitou dont il avait gardé de si doux souvenirs: il put y perfectionner assez la connaissance qu'il avait déjà du poitevin pour être capable de composer un mystère dans le langage du pays. Saint-Maixent n’est pas loin de Saint-Généroux. Croyons, jusqu'à preuve du contraire, qu'il passa là paisiblement ses dernières années, qui ne durent pas être nombreuses; car il n’est pas probable que l’auteur du Grand Testament, si sa vie s'était prolongée, n’eût pas composé quelque nouveau poème. En 1489 parut à Paris la première édition datée de ses œuvres qui nous soit parvenue. Elle n’était sans doute pas la première, et la première, qui est perdue, et qui fut le modèle de toutes les autres, peut avoir précédé celle-ci de quelques années, Elle ne fut ni donnée ni surveillée par le poète lui-même : il était certainement mort lorsqu'elle fut faite.
Telle fut la vie agitée, criminelle et misérable de François de Montcorbier ou des Loges, dit Villon ou de Villon, poète parisien. Après l'avoir retracée autant que nous l'ont permis les indications fragmentaires et souvent obscures de ses propres œuvres
LA VIE. 75 et des documents contemporains, il nous reste à dire quelle impression générale elle nous laisse sur le caractère du « pauvre écolier ».
Il ne faut le juger ni avec trop de sévérité ni avec trop d'indulgence. Il fut assurément un personnage peu recommandable, fainéant, ivrogne, joueur, débauché, écornifleur, et, qui pis est, souteneur de filles, escroc, voleur, crocheteur de portesetdecoffres. L’excuse qu'il se donne à lui-même, sur la « nécessité », sur « la faim qui chasse le loup du bois », n'est pas recevable, car il n’encourait cette nécessité et ne souffrait cette faim que parce qu'il avait volontairement renoncé aux moyens honnêtes de gagner sa vie qui étaient à sa disposition. Il était naturellement sensuel et ami du bien-être. Ce qu'il regrette le plus, quand il passe la triste revue de ses fautes, c'est de n'avoir pas « maison et couche molle »; ce qu'il envie, chez ceux de ses anciens compagnons qui se sont réfugiés dans les couvents, c'est que
Bons vins ont, souvent embrochez 1, Sausses, brouets et gros poissons, Tartes, flaons, oefs frits et pochez, Perdus, et en toutes façons.
Son idéal est naïvement dépeint dans la ballade des Contredits de Franc Gontier, où il représente la vie qu'il aurait rêvée :
Sur mol duvet assis un gras chanoine, Lez un brasier, en chambre bien natee,
A son costé gisant dame Sidoine, Blanche, tendre, polie et atintee ?,
1. Mis en perce (on ne mettait pas le vin en bouteilles, et on appréciait d'autant plus le vin pris au tonneau que celui-ci était plus fraîchement mis en perce). — 2. Bien attifée.
Boire ypocras a jour et a nuitee, Rire, jouer, mignonner et baiser.
Préfère qui veut à ces délices le pain bis, les oignons et l’eau claire dont Franc Gontier et sa femme Hélène, dans la ballade à laquelle il répond, se contentent pourvu qu'ils aient la verte courtine des bois et le chant des oiseaux! Ce n'est pas le goût de Villon :
Tous les oiseaux d’iei en Babiloine
A tel escot une seule journee Ne me tendroient,
s’écrie-t-il, et il donne pour refrain à sa ballade : 11 n’est tresor que de vivre a son aise!
Mais pour vivre à son aise la première condition à ses yeux est de ne pas travailler : il n'est pas moins paresseux qu'ami du bien-être, et c'est pour cela qu'il n'a pas continué ses études et qu'il a eu recours, pour se procurer les jouissances dont il avait besoin, à des expédients de plus en plus coupables.
Il n'y a rien là qui puisse attirer la sympathie ou même l’indulgence. Mais en condamnant la « mauvaise vie » du poète, nous ne lui refuserons pas les circonstances atténuantes. Il vivait dans un temps où la: moralité publique était tombée au-dessous de ce qu'on peut imaginer. Pendant toute la guerre de Cent ans, et surtout dans sa dernière période, le métier d'homme d'armes et celui de brigand n’en faisaient qu'un : piller, voler, rançonner était habituel à des gens qu'on n’en voyait pas moins figurer honorablement dans les plus hautes charges militaires et même civiles. L'effroyable misère qui sévit sur Paris
LA VIE qe
et sur la France pendant tant d'années avait habitué tout le monde à chercher n'importe quel moyen de soutenir sa vie. La justice, armée contre les malfaiteurs de pénalités excessives, en suspendait sans cesse l'exécution devant les menaces, la faveur ou simplement l'argent. Des hommes condamnés vingt fois pour crimes étaient chaque fois l'objet de grâces que rien ne justifiait et reprenaient leur vie accoutumée jusqu'à ce que la mesure fût trop pleine et qu'un dernier méfait les menât à la potence. Le sentiment de la dignité personnelle était presque aboli : les grands seigneurs trahissaient, se parjuraient, dépouillaient les pauvres; les gens du roi usaient de leur autorité surtout pour remplir leur bourse ; le Parlement, non payé de ses gages, se récupérait sur les plaideurs ; l'Église, dont beaucoup de membres menaient une vie abjecte, exploitait le peuple tant qu'elle pouvait au moyen de ses indulgences vendues à beaux deniers comptants, et donnait entre ses dignitaires le spectacle des luttes les plus éhontées; l'Université vendait ses titres, et les docteurs rivalisaient de cupidité avec les officiers royaux et de grossière débauche avec les écoliers; ceux-ci trouvaient naturel de vivre de « repues franches », et consacraient sans vergogne des poèmes à chanter ces nobles exploits; le peuple, écrasé de tous côtés, se revanchait de son mieux et jugeait légitime toute reprise de ce qu'on lui extorquait. Les mœurs proprement dites n'étaient pas meilleures que la probité : le duc de Bourgogne faisait son entrée solennelle dans Paris entouré de ses bâtards; Charles VII exigeait pour la dame de Beauté les mêmes hons
neurs que pour la reine, et le prévôt de Paris, Ambrois de Loré (le beau-père de Robert d'Estouteville), était publiquement le protecteur des « folles femmes ».
Villon, pour avoir volé et crocheté, ne se sentait pas positivement digne de mépris, bien qu'il éprouvât de ses fautes du regret et de l'humiliation, et ses contemporains ne le jugeaient pas non plus comme nous ferions son pareil. Cela tient en grande partie à ce qu'alors la morale civile ou mondaine n’était pas séparée de la morale religieuse. Enfreindre n’importe lequel des commandements de Dieu, celui qui défend de voler ou mème celui qui défend de tuer et celui qui défend de forniquer, c'était un péché également mortel; et cen’en était pas un moindre, si ce n’en était un pire, d'enfreindre un des commandements de l'Église. Le Bourgeois de Paris, après avoir rapporté toutes les atrocités des Écorcheurs, ajoute, pour mettre le comble à l'horreur qu'il veut inspirer : « Item, ils mangeaient chair en carême, fromage, lait et œufs, comme en autre temps! ». Or tous les hommes sont pécheurs, et tous les péchés se lavent par la pénitence : on ne faisait pas entre eux la différence que nous établissons aujourd'hui. Ce que nous appelons honneur n'existait pas ou était à peine distinct.
Villon ne se sentit donc, à aucune époque de sa vie, tombé dans l’abjection morale à laquelle serait
1. Il était alors défendu, en carème, de manger du laitage et des œufs aussi bien que de la viande : on devait se contenter de poisson et de légumes cuits à l'huile ou au craspois (graisse de baleine),
condamné de nos jours un homme conscient et convaincu de vols avec effraction, sans parler d’escroqueries de moindre importance. Il comptait sur la Vierge Marie, qui était « le château, la forteresse » où il réfugiait son âme, pour lui faire obtenir sa grâce de Dieu, comme elle avait fait à Théophilus et à Marie l'Egyptienne. Car la piété en lui ne fut jamais éteinte, et, dans les moments où elle le reprenait, il se repentait de tout son cœur, quitte à retomber dans son vice dès que l’occasion le tentait, Cet état de sa conscience, en le préservant de la dégradation morale où il n'aurait pas manqué de tomber, lui permit de rester poète, et aussi de conserver les bons sentiments qu'il exprimait avec la même candeur que ses souhaits peu éthérés de bonheur, son infâme contentement dans sa vie de ribaud, ou les remords qui lui déchiraient le cœur dans le fond de sa prison quand il se voyait vieux à trente ans, si chargé de péchés et si dénué d’espérances.
Ces bons sentiments étaient, — outre sa piété, intermittente mais réelle, — d’abord sa sincérité même, l'humilité avec laquelle il avouait ses torts, puis sa tendresse pour sa mère, qu'il s’accuse d’avoir fait tant souffrir, sa reconnaissante affection pour son « plus que père » Guillaume de Villon, sa sympathie pour les misères humaines qu'il avait si profondément sondées, et enfin son patriotisme. Oui, ce gibier de potence aimait la France : trente ans après la mort de Jeanne d'Arc il la pleurait encore, et dans un jour d’indignation, à propos de quelque incident du jour, il écrivait une ballade, trop empreinte de la
rhétorique du temps, mais vibrante, où il accumulait tous les supplices les plus affreux pour y vouer celui
Qui mal voudroit au royaume de France.
C'était done une nature qui, si elle manquait d'énergie et de délicatesse, ne manquait pas de bonté ni même d'une certaine noblesse. Ce qui le perdit, outre sa paresse et son goût du bien-être, ce fut surtout sa faiblesse et son extrême mobilité. Il « suivait » avec docilité et admiration ces « gracieux galants » dont il avait, trop Jeune, fait la dangereuse connaissance, et qui l’entrainèrent après eux dans le mal. D'autre part il était par excellence l'homme des impressions vives et momentanées : il était ce que nous appelons aujourd'hui un « impulsif ». Nous voyons dans ses vers avec quelle rapidité il passe d'un sentiment à un autre, d'un ton au ton opposé, d'une prière à une grimace, d'une réflexion grave ou triste à une plaisanterie obscène. Sa poésie, en cela encore, est l’image de sa vie. Par cette faiblesse et cette mobilité, e’était vraiment un enfant. « Je ris en pleurs », dont on a fait sa devise, est la devise des enfants. Il le sentait lui-même. Il se promet d'être « homme de valeur » quand il sera «hors d'enfance », et il a trente ans! Il ne fut jamais « hors d'enfance », et c'est ce qui diminue singulièrement sa responsabilité. Il fut toujours à la merci de l'impression du moment, du compagnon qui le dominait, de la femme qui le fascinait, de l'occasion qui le tentait, pleurant les chaudes larmes de l'enfance quand sa faute lui attirait un chàtiment, prêt à les oublier aussitôt et à recommencer de plus belle. Lui-même, surpris de ces contradic-
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tions de sa nature, de ces impulsions qui le jetaient d’un extrême à l’autre sans qu'il pût s'expliquer comment, il composait une ballade sur ce refrain :
Je cognois tout, fors que moi mesmes!
Mais s’il n’arriva pas à acquérir la maturité virile, il apprit dans l’expérience, trop complète, qu'il fit de la vie, à la comprendre et à la peindre sous tous ses aspects. De ses fautes même, et des souffrances matérielles et morales qu'elles entraînèrent pour lui, sortit ce que sa poésie a de plus neuf, de plus personnel et de plus vivant. Si, docile aux leçons de son sage protecteur, il eût sérieusement poussé ses études et eût été finalement pourvu de quelque grasse dotation, il aurait vécu « à son aise », mais il n'aurait sans doute rimé que des œuvres banales, pompeuses ou futiles comme celles de la plupart de ses contemporains et comme quelques-unes des siennes ; il n’aurait pas fait pénétrer dans notre âme l’aiguillon qui déchirait la sienne; il ne serait pas devenu le premier poète moderne. Les fautes de Villon, comme on l’a dit avec esprit, nous ont fait perdre un honnête homme dans le passé et nous ont donné un grand poète pour toujours. Nous devons donc être indulgents pour elles; car, suivant la remarque de Th. Gautier, « les bons poètes sont encore plus rares que les honnêtes gens, — quoique ceux-ci ne soient guère communs ».