On verra plus loin (p. 145, n. 2) des exemples de ce
genre de plaisanterie.
de vieilles filles que le poète qualifait de « tantes », cousines peut-être de sa mère et sœurs de Guillaume lui-même. Maître Guillame de Villon n’était pas un grand seigneur, mais il était arrivé à une situation honorable : il était bachelier en décret (c'est-à-dire en droit canon); il avait été nommé chapelain de l'église collégiale de Saint-Benoiït Ze Bestourné, et en cette qualité pourvu d'une maison, dite la Porte Rouge, au cloître Saint-Benoit, tout près de la Sorbonne; c'est là qu'il mourut, septuagénaire, en 1468. Ce bon prêtre fut, nous le verrons, le père adoptif de François, et celui-ci lui en a témoigné la plus touchante reconnaissance. Il parle très différemment d’autres parents, qu'il accuse d’être pour lui sans pitié :
Des miens le moindre, je di voir,
De me desavouer s’avance,
Oubliant naturel devoir Par faute d’un peu de chevance.
Il ne dit pas que ses parents avaient d’autres raisons pour lui faire un froid accueil; mais les termes dont il se sert prouvent que ce devaient être des bourgeois, pourvus de l’aisance, et des sentiments, que ce nom comporte.
En 1431, quand François de Montcorbier vit le our dans quelque pauvre maison d’une rue étroite, Paris était sous la domination anglaise. Le duc de Bedford occupait le Louvre. L'Université de Paris était attachée à la cause de Henri VI : la Faculté de théologie venait de décider que Jeanne d'Arc méritait d'être brûlée comme hérétique, relapse, livrée au diable, homicide et rebelle. La haute bourgeoisie
était très partagée; quant à la petite bourgeoisie et au peuple, ils tenaient pour le roi français, ils aimaient la fille héroïque -qui avait commencé la libération de la France et essayé de reprendre Paris, et quand, trente ans après, le poète parisien versait une larme sur
la bonne Lorraine, Qu’'Anglois bruslerent a Rouen,
il exprimait les sentiments au milieu desquels il avait grandi. Au reste la domination étrangère ne devait plus guère se prolonger : en 1436 les Anglais quittaient Paris pour toujours, et Charles VII y entrait l’année suivante.
Nous ne savons quel métier exerçait le père de notre poète. Il mourut jeune, et ne paraît pas avoir laissé d’autres enfants que François : du moins celui-ci ne parle-t-il jamais de frères ou de sœurs. Sa mère, restée seule avec ce fils, se consacra à lui tout entière. Si plus tard il la fit cruellement souffrir par ses écarts et par ses malheurs, il l’aima tendrement à son tour. Il parle d'elle avec une émotion à laquelle se mêle le remords : ma pauvre mère, dit-il,
Qui pour moi eut douleur amere, Dieu le set, et mainte tristesse!
Il la peint en deux traits, « pauvrette et ancienne », ne sachant rien, n'ayant jamais lu lettre, n'ayant pour se soutenir dans sa dure vie que son amour pour son fils et sa dévotion à Notre-Dame. Elle vivait encore en 1461 : voilà tout ce que nous savons d’elle.
L'année 1431 et les suivantes furent pour les Parisiens des années terribles. Jusqu'à la reprise de possession de la ville par les Français, Armagnacs et Bourguignons pillaient et massacraient à qui mieux mieux tout autour de la capitale, tandis qu'à l'intérieur les Anglais faisaient peser sur les habitants une tyrannie d'autant plus violente qu'ils sentaient leur domination près de sa fin. Les gens de métier ne trouvaient plus à gagner leur vie; la maladie se joignait à la disette pour décimer la population. Les choses n’allèrent pas mieux quand les Anglais eurent quitté Paris. Le roi ne faisait dans sa capitale que de courtes apparitions, et la laissait aux mains de gens de guerre qui écrasaient le peuple d'impôts et ne le défendaient pas contre les brigands dont la plupart étaient leurs propres hommes d'armes, non soldés et se payant sur le commun. Les Anglais reparaissaient aux portes de la ville et arrêtaient les convois de vivres. La famine faisait rage plus que jamais. Le Bourgeois de Paris dit en 1438 : « Et pour les courses que les diz larrons faisoient encheri tant pain et vin que peu de gens mengeoïient de pain leur saoul, ne povres gens ne beuvoient point de vin ne ne mengeoient point de char, qui ne leur donnoit : ne mengeoient que navez ou trognons de choux mis a la braise sans pain, et toute nuit et tout jour crioient petis enfans et femmes et hommes : Je meur! hélas! doux Dieu, je meur de faim et de froit! » En cette même année, la peste emportait cinquante mille personnes, et on ne pouvait nourrir les malades entassés à l'Hôtel-Dieu, si bien qu'il en mourait autant de la faim que de
l'épidémie. Les loups entraient dans la ville, et y enlevaient les enfants. Le petit François de Montcorbier avait alors huit où neuf ans, et dut souffrir sa large part de cette misère.
Peu à peu les choses s’améliorèrent : les bandes d'Anglais ne parurent plus; les gens de guerre furent mieux disciplinés (quoique des « écorcheurs » aient encore terrorisé la ville en 1439, 1440 et même 1444). On rouvrit les portes, qui, sauf d’étroits guichets, avaient été murées. On osa sortir de la ville sans crainte d'être dépouillé, rançonné ou tué. La culture reprit dans les campagnes, et l’approvisionnement de la cité put arriver régulièrement. A partir de 1445 environ, l’ordre fut rétabli et la prospérité commença à renaître. Mais on comprend tout ce qu'avait dû endurer, dans cette période épouvantable, la pauvre mère du futur poète.
Elle fut probablement aidée dans sa lourde tâche par ses parents, surtout par Guillaume de Villon. Le jeune François montra certainement de bonne heure la vivacité de son intelligence et sa facilité pour l'étude, et Guillaume songea dès lors à en faire un clerc, ce qui dut remplir la veuve de joie et d'espérance. Quand l'enfant eut quitté les petites écoles de la Cité et commencé à suivre, — ce qu'on faisait vers l’âge de douze ans, — les leçons de la Faculté des arts, où on apprenait surtout, par des ‘méthodes aussi imparfaites que lentes et laborieuses, la grammaire latine, avec un peu de logique et de rhétorique, maître Guillaume le prit chez lui, dans sa maison du cloître Saint-Benoit : l’écolier était ainsi tout près des locaux variés où se faisaient les cours.
Il n'avait plus qu'à suivre la filière dans laquelle il était entré, et qui pouvait le mener très loin.
La société du moyen äge, si aristocratique dans son organisation laïque, offrait à tous, dans l'Église et ce qui s'y rattachait, un accès aux plus hautes situations. L'Université, qui n'était qu'une des formes ou, si l’on veut, une des dépendances de l'Église, garnissait de ses anciens « suppôts » tout ce que nous appelons aujourd'hui les carrières libérales. Il n'était si petit écolier qui ne püût aspirer soit à devenir évêque et cardinal, soit à plaider ou à juger au Châtelet et au Parlement, soit à entrer dans les conseils du roi et à gouverner les finances de l'État. Il était donc tout naturel que, dans une famille pauvre, quand un enfant se faisait remarquer par son intelligence et son goût du travail, on le dirigeit vers l'Université, soit avec les plus hautes ambitions, soit avec le simple espoir qu'il se fit une situation honorable et aisée : la vocation proprement religieuse n'entrait guère en ligne de compte. Tous ceux qu'on lançait ainsi dans la lutte n’arrivaient pas, bien entendu, au succès. La plupart s’arrêtaient à quelqu'une des étapes de la longue route. Les uns se faisaient simplement prêtres ou moines, allaient desservir les innombrables paroisses de campagne ou entraient dans quelque cloître où ils trouvaient, suivant leur inclination, une vie contemplative et sanctifiée ou une grasse fainéantise. D’autres n'arrivaient pas jusque-là, et, n'ayant reçu que les ordres mineurs (qui leur permettaient le mariage), trouvaient dans leur connaissance de l'écriture et du latin un gagne-pain plus ou moins précaire, se fai-
sant copistes, libraires, clercs de notaire ou de procureur, bedeaux, messagers, sergents de justice, etc. D'autres enfin ne tiraient même pas de leurs études négligées des ressources suffisantes pour vivre : livrés à la paresse et à la débauche, ils devenaient très vite des « déclassés »; le mot est nouveau, mais la chose est ancienne, et cette plaie des sociétés modernes était peut-être plus vive et plus envenimée au xv° siècle que de nos jours. N'ayant gardé de leur instruction qu'un certain affinement d'esprit, ils devenaient d’abord des parasites, puis des escrocs, des faux monnayeurs, et finalement de vrais « cambrioleurs » ou des voleurs de grand chemin. Tel fut le sort de plus d’un des compagnons de notre poète, et, il faut l’avouer, tel fut le sien. Il énumère, dans une de ses ballades les plus vivantes, toute cette clique à la fois famélique et débauchée, toute cette « bohème » confinant à la « pègre » {on a bien le droit d'employer l’argot en parlant de lui), à laquelle il appartenait lui-même et qu'il connaissait à fond. Porteurs de bulles papales (d’indulgences plus ou moins authentiques), pipeurs aux dés, tailleurs de faux coins, larrons, joueurs de brelan, de « glic », de quilles, et, à côté d’eux et plus innocents, sonneurs de luth, de cymbale et de flûte, chanteurs, faiseurs à prix d'argent de moralités ou de farces, tous ces compagnons n'ont qu'une pensée, qu'ils réalisent par tous les moyens : gagner de l'argent; mais de toutes leurs peines et de toutes leurs ruses,
Ou en va l'argent? que cuidez?
Tout aux tavernes et aux filles!
Ailleurs, mais en atténuant quelque peu ce qui touche la dernière catégorie, il nous dépeint très bien les divers groupes entre lesquels se sont répartis ses compagnons d’études : les uns sont morts, ils sont en paix,
Et les aucuns sont devenus,
Dieu merci, grans seigneurs et maistres; Les autres mendient tous nus
Et pain ne voient qu'aux fenestres;
Les autres sont entrés es cloistres
De Celestins ou de Chartreux...
Il serait difficile de donner une idée exacte de ce qu'était alors l'Université de Paris. Elle n'avait pas de local central. Avec ses différents « collèges », ses auditoires épars, ses églises, ses couvents, les maisons où logeaient les maîtres, les écoliers, et tout le peuple bigarré qui les servait ou leur servait, elle occupait, on le sait, presque toute la rive gauche de la ville, dont la muraille partait à peu près de l'endroit où est aujourd'hui l’Institut pour faire un grand arc et retrouver la Seine à l'endroit où commence la Halle aux vins; dans ce demi-cercle était enfermée la Montagne Sainte-Geneviève, le « quartier latin » par excellence.
On commençait jeune à appartenir à l'Université : en fait, toutes les écoles en dépendaient plus ou moins. La Faculté des arts avait pour limite finale le grade de maître ès arts, qui était le plus haut qu'elle conférât, et qu'il fallait posséder pour être admis dans la Faculté de théologie ou dans celles de médecine et de décret {il n'y avait pas à Paris de Faculté de droit civil); mais elle n'avait pas, à vrai
dire, de limite initiale. Pour être reçu bachelier ès arts, il fallait prouver une certaine connaissance du latin, tel qu'on l'employait alors comme langue semivivante, et cette connaissance se prouvait surtout oralement. Pour recevoir la licentia docendi, que donnait le titre de maître ès arts, il fallait être bachelier depuis trois ans et être agréé par les examinateurs. L'examen portait sur la grammaire latine et la logique, sujets à peu près exclusifs de l'enseignement de la Faculté. La plupart du temps cette épreuve était peu sérieuse : les examinateurs recevaient sans difficulté les candidats qui leur étaient recommandés, et ils ne s’offensaient nullement qu'on leur offrit des présents pour s'assurer leur bienveillance. Nous ne pouvons donc garantir que François de Montcorbier, qui fut bachelier en mars 1449 et maître dans l’été de 1452, eût suivi les lecons avec assiduité et travaillé de manière à satisfaire son digne protecteur. Nous sommes toutefois porté à croire que ces premières années de vie universitaire furent celles que le futur poète employa le mieux. On a souvent cité à l'encontre de cette opinion les vers dans lesquels il s’écrie :
Hé! Dieu, se j'eusse estudié
Ou 1 temps de ma jeunesse folle
Et a bonnes meurs dedié ?,
J’eusse maison et couche molle,
Mais quoi ! je fuioie l’escolle,
Comme fait le mauvais enfant!
Mais ce remords doit s'appliquer à la période qui suivit sa réception comme maître. Jusque-là, en effet,