Balles de plomb
4. T., V. 1999. « Venez à son enterrement ! » : c'est donc le crieur qui parle et termine le récit de sa fin.
5. Cf. A. Franklin, Dictionnaire bislorique des arts et métiers, ad. v. crieurs de corps.
8. Pathelin. N'a il plus rien au pot carré — A boire avant que trespasscr ? — Guille- METTE. Deussiez vous en ce point farcer — Où estes si près de la morte
(Le Testament de Pathelin, p. 143, à la suite de la Farce dans l'éd. de Coustelier).
n'est pas vrai, il n'est pas sincère. 11 commandera la légende de Villon : c'est un mensonge, comme le fut en partie son attitude d'amoureux.
Invinciblement la pensée du lecteur attentif se porte ailleurs.
Car il semble bien plutôt qu'on ait devant les. yeux une scène analogue à celles de ce grand et rude livre, qui vit le jour en ce temps, YArs moriendi, VArt de bien vivre et de bien mourir, et que d'admirables figures rendront bientôt populaire '. Il y a là aussi un malheureux agonisant, les bras amaigris et la figure dolente, gisant au lit de sa dernière sueur. Un drame se noue dont le sujet est une pauvre âme, clairvoyante et en proie au vertige, autour de laquelle tournent les démons tentateurs, les chiens d'enfer. Ils livrent un premier assaut à la foi du mourant et lui cachent le ciel à l'aide d'une couverture; ils désespèrent son espérance. Un démon hideux présente à l'agonisant une grande charte scellée : c'est le rôle de tous les maux que la pauvre créature a commis ici-bas. Ses crimes prennent corps comme par l'eifet d'une incantation maléfique : « Voici tes péchés ! » Le mourant revoit le tendre corps de la femme aimée : le démon la désigne du doigt et on lit sur son rôlet : « Tu as forniqué !» ; et l'époux trompé se dresse, lamentable, devant lui. Le moribond reconnaît le pauvre tout nu que le diable revêt ironiquement de son manteau ; le cadavre de l'homme qu'il a tué et dont le flanc saigne : « Occidisti », dit le démon armé d'un coutelas. Puis il voit encore, assis surune borne, appuyé sur son bâton, le misérable à qui il n'a pas fait l'aumône : « Tu as vécu comme un avare », aboie le démon. Et il lui montre aussi, pour le faire tomber dans le désespoir, son petit enfant, sa femme et ses amis, insinuant que ceux qui le soignent ne pensent qu'à son argent :
Car enfant n'a, frère ne seur, Qui lors voulsist cstre son plcgc ^.
1. E. Mâle, UAit relùrieux de la fin du moyen di^n', p. 413 et s.
Or l'agonisant, dont les cheveux se dressent sur. la tête, s'agite, renverse la table et les tisanes, envoie un vigoureux coup de pied au derrière de l'héritier qui s'empresse à son chevet !
L'ironique Testament de Villon est bien éloigné de l'esprit 'dévot qui inspira ce pieux livret ; mais les figures qu'il évoque sont aussi vivantes. On croit voir au chevet du pauvre Villon, quand il imagina de rendre l'âme, la charmante et cruelle Catherine de Vausselles, Marthe, la simple mère du poète, son bon maître Guillaume, un cortège de héros de jadis et de nobles dames, des belles filles, de gracieux compagnons et de très mauvais enfants. Il semble qu'on ait connu l'évêque cruel, les riches bourgeois qui n'aimaient pas à délier les cordons de leur bourse et singeaient cependant les belles façons des nobles, les faux religieux, les riches chanoines détestés, les financiers remplis d'orgueil, tous ses héritiers enfin que le poète châtiait comme le pauvre moribond de VArt de bien mourir frappait les siens. Autour de Villon hurlaient bien des vices à face d'animaux : Luxure, Gloutonnerie, Paresse, Mensonge, Désespoir, Envie et Violence ; mais au-dessus de son chevet, il voyait le ciel ouvert, des anges avec leurs ailes de plumes, prêts à porter sa pauvre âme (toute âme est précieuse) devant le trône du ciel, sous la forme d'un petit enfant nu, dans le rayonnement doré des neuf ordres. Ainsi advenait-il au moribond repentant, quand on passait dans ses doigts blancs le cierge de l'agonie et qu'il inclinait doucement le chef: alors, comme le montrent si souvent les miniatures de ce temps, il contemplait le Christ saignant, le benoît fils de Dieu qui ne veut pas la mort du pécheur et avait réconforté les pèlerins d'Emmaiis; la Vierge, notre maîtresse, avocate de tant de larrons.
FRANÇOIS VILLOX. - II. 12
îyS FRANÇOIS Villon, sa vie et son temps
S II. — L'art de François Villon.
Le moyen âge a surtout apprécié dans la poésie l'allégorie et la morale. Il a conservé les formes et les idées des auteurs de la décadence latine : le Songe de Scipion, la Psychomachie de Prudence ont fourni le cadre d'un nombre infini de compositions de ce temps. La fiction du Songe fut presque l'unique forme dont on usa en poésie jusque dans les premières années du xvi'^ siècle \
La forme du Testament demeura, elle aussi, un legs de la décadence latine, et l'on pourrait suivre, jusqu'au début de la Renaissance, la double évolution de ce genre : testament à la fois réaliste et burlesque, d'une part, testament tout moral et allégorique, de l'autre^.
Il est de peu d'intérêt pour l'étude du Testament de François Villon de faire l'histoire d'un genre qu'il devait modifier complètement ' ; d'ailleurs le pauvre écolier ne fut jamais un
1. E. Lauglois, Origines et sources du Roman de la Rose, p. 55. La fin des Lais se présente encore sous la forme d'un songe.
2. W. G. C. Byyanck, Spécimen d'un essai critique, p. 1 15-122 ; Marcel Schwob, François Villon, notes et rédactions, p. 134-140 ; Canipaux, François Villon, sa vie et ses œuvres, p. 16-32.
3. Le grant Testament de Taste Vin roy des pions (buveurs) [17 mars 1489] (Montaiglon, Anciennes poésies françaises, III, p. 77); Le Testament de Pathelin, à la suite de la Farce (éd. Coustelier, p. 109) [peu après 1489 ?J ; Le Testament Fin Ruhy de Turcquie maigre marchant [1509-15 14?] (Montsàglon, Ane. poésies françaises, XIII, p. 1-9) ; Le Testament de Jenin de Lesche qui s'en va au mont Saint-Michel [1514-1525 ?] (Ihid., X, p. 372) ; Le Testament du hault et notable homme iwmuu' Ragot [gueux] (Ibid., V, p. 147, vers 1533) ï ^^ Testament de Levraiilt [pièce Bordelaise] (Ibid., X, p. 128, fin xvie s. ?). — Le Testament de Monseigneur des Barres, capitaine des Bretons [peu après 1488], qu'on allègue parfois, n'est vraiment qu'une complainte historique {Ibid., p. 102), de même que le Testament du gentil Coçois (du gentil Ecossais, c'està-dire du pillard), Bibl. Nat., fr. 24315 ; au type de la complainte populaire appartient le Testament du Vert Jannet qui fut pendu au Neuf Marché [Rouen, 1537] ; ce n'est d'ailleurs qu'un discours. — Le Testament de la Guerre de J. Molinet se rattache plutôt à la tradition des Testaments moraux.
grand lecteur de librairie. Tout au plus dirons-nous qu'il a connu le Testament moral de Jean de Meung (il le cite de mémoire et croit se référer au Romande la Rose ') : et cet ouvrage, très souvent copié et imprimé dans les dernières années du xv^ siècle sous le titre de Codicille et testament, suggéra à Pierre Levet, le premier éditeur de Villon, le titre qu'il imposa à ses œuvres : Le grant testament Villon, et le petit. Son codicille. Le jargon et ses balades ^ Le Petit Testament se nommait en réalité les Lais \ et Villon ne composa jamais de codicille : testament et codicille, c'était là au surplus une formule courante du style d'alors.
L'œuvre de Jean de Meung demeure sans rapport avec celle de François Villon. Il n'en est pas de même du Testament que le pauvre Eustache Deschamps écrivit sous forme de lettre, tandis qu'il était malade ^. Il laissait, par exemple, sa servante à son curé, son coffre vide d'argent aux ordres Mendiants, aux Franciscains ses vieilles culottes, au roi de France, ce qu'il possédait déjà, le château du Louvre, le Palais et la Tour du Bois. Quant à sa sépulture, Deschamps la choisissait, comme le fera Villon, (( en l'air ». Il est impossible de ne pas reconnaître dans ces petits vers du Champenois l'esprit et déjà parfois la forme du Parisien. Eustache Deschamps fut d'ailleurs son maître en poésie ; Villon le connaissait parfaitement :
Et s'ay lessié à mon curé Ma pucelle s, quant je mourré...
Je lesse aux Ordres Mandiens Mon grant escrin où il n'a riens,
2. Voir G. Brunet, Manuel du Libraire. — Sur cette formule. Cf. Rabelais, IV, ch. 21. — « Et est codicile appelle une addition que fait le testateur avec l'ordonnance du testament... il est de telle auctorité que par le codicille peult estre ung don en testament augmenté ou diminué sans ce corrompre le testament... et doit le codicile conformer le testament en tous ses aultrcs termes » {Somme Rural de Jean Bouteiller).
3. Cependant le poète se plaignait déjà que ses contemporains eussent nommé Testament les Lais (T., h. 65). On lit dans le Teslameni de fin Ruhy (Montaiglon, Ane. poésies, françaises, XIII, p. 9):
Depuis qu'ay fait mon test.iniciit et l.iys.