Voir t. I, p
venir de Robert d'Estouteville, il faut avouer que celle des Langues venimeuses, dédiée à François Perdrier, a bien de la verve et de l'esprit; que les Contredits de Franc Gontier, très spirituels aussi, à considérer la situation d'Andry Couraud qui en hérita, sont l'un des plus étonnants morceaux du Testament. Il y a autant d'art, autant d'cà-propos, plus de verve encore dans la ballade des Femmes de Paris, mise sous l'invocation de Mademoiselle de Bruyères'. Bien qu'elle soit cynique, c'est un morceau magnifique que la ballade dédiée à la Grosse Margot. Autant d'art et de meilleurs sentiments se montrent par contre dans la belle leçon aux Enfants perdus et dans la ballade de « bonne doctrine». Celle de « mercy », très vraisemblablement un souvenir des annonces que faisaient aux décès les crieurs de corps, est d'une étonnante imagination. . Dans tous ces morceaux intercalaires, l'art de Villon n'a jamais été surpassé. Un instinct, d'une merveilleuse sûreté, lui a toujours suggéré le mot rare et juste que rien ne, peut remplacer. Il a excellé à trouver un refrain plein de sens et sonore, à user des rimes les plus riches et dans un juste rapport musical avec ce qu'il veut évoquer en nous. Tout ce qu'a dit Marot à ce sujet sera éternellement vrai : Villon a non seulement mérité le « chapeau de laurier » entre les poètes de son temps, mais il restera, dans la ballade, le maître de tous les poètes à venir.
\ Et quand on aura démontré cette vérité, que beaucoup de ces ballades sont des morceaux en quelque sorte typiques, que Villon y développa des thèmes traités bien avant lui, on n'aura fait que prouver ce que l'esprit d'un grand artiste peut tirer d'une matière banale.
Personne ne peut contester que Villon ne doive beaucoup à cet excellent et rude poète que fut Eustache Deschamps. Parfois aussi, dans l'esprit plus que dans la forme, il semble qu'il y ait
I. Cf. le Dit des feiiiiues de diverses nations dans le recueil Robertet (Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 8 vo). Epoque de Charles VIII; l'Avocat des Daines de Paris, dans Montaiglon, Anciennes poésies françaises, XII, p. 8.
en Villon comme un écho de ce pauvre homme, Rutebeuf, le trouvère parisien du temps de saint Louis, haineux aux ordres, dévot à la Vierge, à Théophile, à l'Egyptienne, graveleux souvent, et qui a usé avec un art si sûr de la languepopulaire '. Mais Villon a-t-il lu Rutebeuf? C'est peu probable: il était paresseux de lire et le vieil auteur semble avoir été bien délaissé. Pour Deschamps du moins la question n'est pas douteuse. On crut longtemps que les poésies du Champenois étaient tombées après lui dans l'oubli, sa grande œuvre nous ayant été conservée par un manuscrit que l'on tenait pour unique. C'est Là un point de vue que des études plus récentes ont modifié ^ Bon nombre de manuscrits de la fin du xV^ siècle contiennent encore les ballades les plus célèbres d'Eustache Deschamps; un manuscrit de Villon nous prouve que le public les goûtait dans le même temps, malgré leur langue un peu dure et archaïque \ Villon apprécia mieux que personne ces vigoureuses ballades réalistes de son prédécesseur; il eût signé très volontiers ce portrait du vieux prêtre montant un vieux cheval, et dont les paupières si rouges nous rappellent un trait de l'oraison pour Jean Cotard •*. La ballade des Langues venimeuses est une imitation directe de la ballade des Langues
1. Ed. Jubinal. Voir, par exemple, l'admirable boniment du Dit de î'Herberie.
2. M. Gaston Raynaud (t. X), qui a terminé l'édition commencée par M. Queux de Saint-Hilairc, a corrigé très heureusement le point de vue de son prédécesseur, de Crapelet et de Tarbé (le ms. fr. 840 est seulement le manuscrit de Deschamps le plus complet). Cf. aussi ]l. Picot, Notes sur quelques hallades d'Eustache Deschavips ancieiinevient imprimées, dans Romania, no 54, p. 281.