‹ François Villon (volume 2)Chapitre 139 sur 402 · Ibid. I, p. 301 ; V, p. 51 ; VI, p. 93 ; X, p. Lxxxiii · texte numérisé non relu

Ibid. I, p. 301 ; V, p. 51 ; VI, p. 93 ; X, p. Lxxxiii

Salomon, les Samson, les César, les Aristote, que saura-t-on vraiment de plus ' ?

N'est-il pas évident que dans la ballade des Dames, par exemple, la beauté du morceau réside surtout dans la légèreté bruissante des rimes aine et is (un bon poète comme Charles d'Orléans l'a déjà prouvé) % dans ce mystère des sons propre à suggérer des figures imprécises (on y rencontre même un homme, Alcibiade, tenu d'ailleurs communément pour une femme) ', dans ce raccourci où un seul mot évoque toute l'antiquité grecque et romaine, toutes les héroïnes des chansons de geste ? Et ces délicieuses et équivoques figures sont en quelque sorte mises en valeur par deux personnages historiques : Héloïse et Jeanne d'Arc, « Jeanne la bonne Lorraine » qui fut brûlée l'année même où Villon vint au monde :

Dictes moy ou, n'en quel pays,

Est Flora la belle Rommaine,

Archipiades, ne Thaïs,

Qui fut sa cousine germaine ;

Echo parlant quant bruyt on maine

Dessus rivière ou sus estan.

Qui beaulté ot trop plus qu'humaine.

Mais ou sont les neiges d'antan ?

Ou est la très sage Helloïs, Pour qui fut chastré et puis moyne Pierre Esbaillart a Saint Denis ?

Pour son amour ot cest essoyne.

Semblablement, ou est la royne Qui commanda que Buridan Fust geté en ung sac en Saine ?

Mais ou sont les neiges d'antan ?

1. Sainte-Beuve s'est piqué à ce jeu (Causeries du Lundi, XIV). — Voir Wilmotte, La tradition littéraire, p. 162-163.

2. Ou vieil temps grant renom couroit Mais, au derrain, en son demaine De Creseide, Yseud, Elaine La Mort les prist piteusement ; Et mainte autres, qu'on nommoit Parquoy puis veoir clerement Parfaictes en beaulté haultaine. Ce monde n'est que chose vaine !

(Ed. Guichard, p. 6^).

3. Archipiada par E, Langlois dans les Mélanges de Philologie Romane dédiés à Cari Wahlund, Mâcon, 1896 ; L. Thuasne, op. cit., p. 22 et s.

FRANÇOIS VILLON, SA Vilî ET SON" TEMPS

La royne Blanche comme lis Qui chantoit a voix de serainc ', Berte au grant pie, Bietris, Alis, Haremburgis qui tint le Maine 2, Et Jehanne la bonne Lorraine QjLi'Englois brûlèrent a Rouan ; Ou sont ilz, ou, Vierge souvraine?

Mais ou sont les neiges d'antan ?

Prince, n'enquerez de sepmaine Ou elles sont, ne de cest an, Que ce reffrain ne vous remaine :

Mais ou sont les neiges d'antan 3 ?

Plus encore que la ballade des Dames, celle des « Seigneurs de jadis » n'est qu'un lieu commun. Que de fois nous les avons lus ces développements sur le sort des héros du passé '• ! Eustache Deschamps n'avait-il pas, lui aussi, indiqué le procédé dont usera Villon, mêlant les personnages de l'antiquité aux preux du moyen âge ?

Prince, et ou est Oliviers et Rolans,

Alixandre, Charles li conquerans,

Artus, César, Edouart d'Angleterre ?

Hz sont touz mors, et si furent vaillans.

Et se tu es bien ce considerans,

Toy mort, n'aras fors que vij piez de terre !

1. Chanter comme une sirène était une façon de dire proverbiale f Roman de la Rose).

2. Arembourg, fille unique d'Hélie, comte. du Maine, qu'épousa Foulques d'Anjou en 1104. (A. Longnon estime que Villon l'a trouvée mentionnée dans les Gesta poiitificum Cenoinaueitsiiitn : « Aremburgls, filia Comitis Helia;, quam patcrno jure coniitatus Cenomanensis contingebat »).

3. Voir des imitations de ce beau morceau dans le ms. de la Bibl. Nat., fr. 17 19, fol. 166 v" ; d'Octovien de Saint-Gelays, ms. fr. 12783, fol. 104 ro (Henry Guy, dans la Re-vuf d'Hist. litl., 1908, p. 217).

4. Nota de vanitate inuiidi... — Die ubi Salomon, olim tam nohilis, — Vel S,iinpson ubi est, dux invincibilis, — Et pulcher Absalon, vultu mirabilis^ — Aut dulcis Jonathas, multum aniabilis ? — Quo César abiit, celsus iniperio ? — Q.uo dives splendidus totus in prandio ? — Die ubi Tullius, clarus eloquio, — Vel Aristotelis, summus ingenio ?

(Jacopone da Todi : Cur mundus militât sub vana gloria). 5. Œuvres, III, p. 66.

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Ailleurs, dans une ballade que connaissait certainement Villon, Deschamps disait la mort égale pour tous ' :

Ou est Artus, Godeffroy de Buillon, Judith, Rester, Pénélope, Arrien, Semiramis, le poissant roy Charlon, George, Denys, Christofle, Julien, Pierres et Pois, maint autre crestien,' Et les martirs ? La mort à tous s'applique... Tuit y mourront, et li fol et li saige.

Mais Deschamps ne saura pas se borner ; il voudra montrer naïvement toute son érudition.

Ecoutons maintenant Villon. Ses héros, il va les prendre dans la réalité même, parmi ces grands, disparus entre 1456 et 146 1 : le pape Calixte III Borgia (7 le 8 août 1458), Alphonse V d'Aragon (7 le 28 juin 1458), Charles, duc de Bourbon (7 le 4 décembre 1456), Arthur, le connétable de Richemont (7 le 26 décembre 1458), le roi Charles VII (7 le 23 juillet 1461), le roi d'Ecosse, Jacques II (7 le 3 août 1460), le roi de Chypre, Jean III de Lusignan (7 le 26 juillet i458),Ladislas, roi de Bohème (7 le 23 novembre 1457), Du Guesclin (7 le 13 juillet 1380) entré tout vivant dans la légende % le comte dauphin d'Auvergne', le

1. Ibid., p. 185. — Jean Réguler, le bailli d'Auxerre, a dit de même (éd. P. Lacroix, p. 166) :

Ou est Artus, ou est Hector de Troyc — Ou sont les preux qui crièrent : Montjoj'e ! — Charlemaigne et sa grant seigneurie — Ou est Paris qui en amours eut joye — Ou est Hélène, la belle simple et coyc — Alexandre et sa chevalerie — Vespasian, qui conquesta Surie, — Et Facinquam qui fut en Lombardie — Sallisbury qui fut si vaillant conte — Ou est Boece et Chaton et Tobie — Ou sont ilz tous ? Leur puissance est faillie — Et somme néant à. la fin de mon compte.

2. On a vu que Louis d'Orléans, dans la grande salle du château de Coucy, avait fait représenter les Preux (t. I, p. 145). Trois appartenaient à la race juive : Josué, Judas Macciiabée et David ; trois étaient de sang païen : Hector, Jules César et Alexandre : aux trois preux chrétiens, le roi Arthur, Charlemagne et Godefroy de Bouillon, il fit ajouter Du Guesclin (Astesan, dans Paris et ses historiens, p. 559-563). Sur les images populaires, représentant les neuf preuscs, on verra bientôt Jeanne d'Arc (Voir t. I, p. 145 n.)

3. Béraud III, dauphin d'Auvergne, mort en 1426 ? Sa fille Jeanne épousa, cette année-là, Louis de Bourbon, comte de Montpensier, et lui apporta le titre de dauphin d'Auvergne (Anselme et Moréri) ; Gilbert, fils de Louis, porta aussi du vivant de son père le titre de « comte dauphin d'Auvergne ». Voir, le 13 octobre 145 1, une opposition du comte de Montpensier et du duc de Bourbon à un jugement du Parlement relatif au comté dauphiné d'Auvergne (Arch. Nat., X'» 8304, fol. 552). — Villon a

bon « fou duc d'Alençon », Jean II, qui était bien en vie comme lec( feu dauphin » devenu le roi Louis XI, mais que l'on considérait comme mort, en tant que pair et duc, puisqu'il avait été condamné comme traître à Vendôme, le lo octobre 1458 :

Qui plus, ou est le tiers Calixte,

Dernier dccedé de ce nom.

Qui quatre ans tint le papalistc ?

Alphonce le roy d'Arragon,

Le gracieux duc de Bourbon,

Et Artus le duc de Bretaigne,

Et Charles septiesmc le bon ?

Mais ou est 'le preux Charlemaigne ?

Semblablement, le roy Scotiste Qui demy face ot, ce dit on, Vermeille comme une amatiste Depuis le front jusq'au menton ?

Le roy de Chippre de rcnon, Helas ! et le bon roy d'Espaigne Duquel je ne sçay pas le nom ?

Mais ou est le preux Charlemaigne ?

D'en plus parler je me désiste ; Ce monde n'est qu'abusion.

Il n'est qui contre mort résiste Ne qu'y treuve provision.

Encor fais une question :

Lancelot le roy de Behaignc, Ou est il ? Ou est son tayon ? Mais ou est le preux Charlemaigne ?

Ou est Claquin le bon Breton ?

Ou le conte Daulphin d'Auvergne Et le bon feu duc d'Alençon ?

Mais ou est le preux Charlemaigne ' ?

Villon a-t-il eu conscience qu'un monde chevaleresque finissait avec la génération de ces disparus ? Vers le même temps, Chastellain le suggère, quand il évoque emphatiquement, à la

pu nommer ce personnage non seulement comme Parisien (t. I, p. 221), mais encore parce que G. de Villon avait du bien à Sancerre (Marguerite de Sanccrre fut la belle-sœur de Béraud II).

I. Les imitations de ce beau morceau sont nombreuses. Cf. Le Pas de la Mort de Chastellain ; un sermon de Menot, cité par A. Campaux, op. cit., p. 154.

suite de Boccace, ces mêmes princes, pleins de gloire et d'infortune'. Mais il importe d'admirer avec quel art Villon sait, par l'épique refrain de sa ballade, rejeter dans le lointain le plus poétique ces défunts illustres dont le monde vient de s'entretenir. On n'ignore pas qu'Alphonse, le roi d'Aragon, ce grand homme de guerre, si riche, était mort à Naples au milieu de prodiges, tandis que sa longue galère s'abîmait dans le port et que sa grande salle couverte de peintures croulait sur son trône ^ Ladislas de Bohème, c'était le lointain et puissant vainqueur des Turcs, qui trépassa alors que ses étranges ambassadeurs étaient venus à Tours pour chercher Madeleine, la fille du roi, et l'emmener comme épouse à leur maître ' ; Calixte, le prédicateur de la croisade + ; le roi Charles VII, le grand Charles, le victorieux Charles, mort de faim dans la solitude, la mélancolie, la terreur des poisons ' ; et Jacques II, qui avait bien le visage en feu, « the kyng of Scotts with the rede face », celui-là qui avait péri devant Roxburgh Castle, emporté par l'éclatement d'un gros canon ^ On voyait dans Bourbon, vieux martyr de la goutte', un autre Paris ou un Absalon ; dans Arthur, le grand connétable, tout camus et lippu, qui n'avait régné sur la Bretagne que quinze mois ^ un nouveau Du Guesclin. François Villon sait cela, comme tout le monde : mais est-il un trait plus charmant, plus désolé, plus ironique que celui-ci ?

Helas ! et le bon roy d'Espaigne Duquel je ne sais pas le nom?

1. Ed. Kervyn de Lettenhove, II, p. 151 ; Le Temple de Boccace, t. VII, p, 75 et s.

2. Voir la chronique de J. Du Clercq, éd. de Reiffeuberg, II, p. 320-322.

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