‹ François Villon (volume 2)Chapitre 141 sur 402 · Ed. H. Cocheris, p · texte numérisé non relu

Ed. H. Cocheris, p

Le coul nerveux, la pointe ague — Des espaules la vielle argue, — Sa dure et paresceusc poitrine, — Sans mammelles et sans tétine, — Ses peaulx fronciés et soillées, — Vuides comme bourses nioilliées. — Le ventre dur com terre crue — Arée au soc de la charrue, — Les rains seics par grant niaisgresse, ■ — Les cuisses caves par destresce, — Et les genoulx enflez et durs — Comme pierres dont l'en fait murs.

5. Œuvres, VI, p. 40, 211. — Dans les Mystcres, publiés par Jubinal (I, p. 292), il y a un très beau portrait de la Vieille.

6. Pour en citer un exemple, entre mille, on pourra lire la description de la dame de Guillaume au Faucon (Recueil général de Fabliaux, éd. Montaiglon et Raynaud, II,

tous les exemples où ce type se rencontre dans tous les romans du moyen âge (Villon ne va pas le chercher là et le trouve simplement dans le Roman de la Rose'), on n'aura pas fait œuvre fort utile.

A qui fera-t-on croire que le vrai poète, celui que l'émotion transporte, qui veut user envers nous de ses sortilèges, de ses charmes, rythmes et mots enchanteurs ; que celui qui est tout frémissant et bruit comme la feuille au vent, retrouve froidement dans sa mémoire les mots et les exemples de ses devanciers ? Il ne serait qu'un rimeur, ou un érudit. Villon n'était ni l'un ni l'autre. Il avait au moins autant de mots dans son cœur que dans sa tête :

« Qu'est devenu ce front poly ', Ces cheveulx blons, sourcils voultiz, Grant entroeil, le regart joly, Dont prenoie les plus soubtilz ; Ce beau nez droit, grant ne petiz.

Ces petites joinctes oreilles.

Menton fourchu, cler vis traictiz, Et ces belles lèvres vermeilles ?

(( Ces gentes espaulles menues.

Ces bras longs et ces mains traictisses, Petiz tetins, hanches charnues, Eslcvees, propres, faictisses A tenir amoureuses lisses ; Ces larges rains, ce sadinet.

Assis sur grosses fermes cuisses, Dedens son petit jardinet ?

« Le front ridé, les cheveux gris ^, Les sourcilz cheus, les yeuls estains.

Qui faisoient regars et ris Dont mains marchans furent attains ; Nez courbes de beaulté loingtains, Oreilles pendans et moussues.

Le vis pally, mort et destains, Menton froncé, lèvres peaussues :

1. T., V. 493-532. Pour l'explication des quelques mots difficiles, voir ch. V, § 2.

2. Ce grand art n'échappe pas à Marot : Villon (avecques grant artifice) reprent icy par contraires tout ce qu'il a dit aux deux couplet'^ precedeus.

« C'est d'umaine beaulté l'issues !

Les bras cours et les mains contraites, Les espaulles toutes bossues ; Mamelles, quoy ? toutes retraites ; Telles les hanches que les têtes ; Du sadinet, fy ! Quant des cuisses, Cuisses ne sont plus, mais cuissetes Grivelees comme saulcisses.

« Ainsi le bon temps regretons Entre nous, povres vielles sotes, Assises bas, a crouppetons, Tout en ung tas comme pelotes, A petit feu de chenovotes Tost allumées, tost estaintes ; Et jadis fumes si mignotes :

Ainsi en prent a maint et maintes. »

Ces mots-là, où qu'il les ait pris, appartiennent bien à Villon. Un simple exemple montrera encore l'usage qu'il sait faire du Roman de la Rose :

Mieulx me vaulsist en une tour Estre a tousjours emprisonnée Qiie d'avoir esté si tost née,

dit la vieille désespérée. Villon s'emparera de cette idée. Quand ces pauvres femmelettes, qui n'ont rien, en voient de plus jeunes qu'elles se donner aux hommes pour de l'argent :

Hz demandent a Dieu pourquoy Si tost naquirent, n'a quel droit :

Nostre Seigneur se taist tout quov, Car au tencer il le perdroit '.

Peut-on rien imaginer de plus tragique que ce silence de Dieu aux plaintives questions d'anciennes débauchées ?

La ballade à la Grosse Margot n'est, elle aussi, qu'une imitation de ces ballades grotesques des pays du Nord, que l'on nommait « sottes chansons » ". Certaines de ces pièces remon-

2. Sur tout ceci, voir Marcel Schwob, Le Parnasse satyrique, p. 10-15..

taient au xiv^ siècle, et l'une d'elles présente des rapports évidents avec la ballade de la Grosse Margot. Il s'agit d'une dame,

Orde et punaise, Torte, bossue, borgne, naine et cnquaise.

L'amant se plaint :

Mais a le fie, pour ce que ne l'cncroque. De ses gros puings qu'elle a hideus et fors M'ahert...

Elle l'égratigne et le mord ; sitôt qu'il a quelque répit, il s'en va, joyeux, se cacher dessous la clôture, pour réparer sa mauvaise cotte. Ils mènent tous deux une triste existence :

En tel déduit m'a fait jusqu'à la cloque Vivre maint jour.

Elle a faim, et son amant aussi ; ils bâillent :

Lors me maudit, et dit que je la moque.

Et je luy donne, ainsi que j'ay amors.

Du puing sur l'ueil et de mon panth à broquc.

Et quant je dy que c'est jeux et depors.

Elle respont que c'est bien ses acors.

Lors me dit : <f Doulx amis, or me baise. »

Et quand je l'oy, je suis tout aussi aise.

Que s'un charron venoit à tout son mail

Qui me deist : « Defens toy, je t'assail ! »

Une autre de ces pièces, qui peut dater de 141 5, nous offre des gentillesses analogues ' :

Face meselle, atout teste tengneus^ Yeux renversez et le menton rongneux, Les dens puans, la narine morveuse. Le col flestry, langaige desdaigneux.

Le sain ridé plus que tripe de vaque Porte la dame en qui mon cuer se flaque,

I. Parnasse salyrique, p. 134-135. Cf. E. Ldnglois, Recueil d'arts de seconde Rhétorique, p. 38 ; P. Champion, Rondeaux, ballades cl autres pièces joyeuses, p. 7.

196 FRANÇOIS VILLON, SA Vlli ET SON TEMPS

Et s'est cncor maistraissc du bordel,

Si m'est adviz que roy suis, par saint Jaque,

Qiiant je me puis logicr en son hostel...

Elle me fiert sur le chief d'une maquc Et je li dis : « Suer, tu faiz bien et bel ! » Ainsi convient que d'amour la raplaquc...

11 y avait donc une tradition de grotesque que Villon a pu recueillir, peut-être en Picardie ou en Flandre (il a nommé deux fois Lille, Saint-Omer et Douai), ou bien à Paris dans quelque manuscrit poétique, ou par quelque autre moyen d'information. De ce cette forme convenue qu'était la sotte chanson, Villon a fait sa ballade à la Grosse Margot.

Mais qu'il s'agisse de la Grosse Margot, de la belle Heaulmière, de n'importe quel sujet, Villon transforme toute convention par le sens exceptionnel qu'il a de la réalité, par ce besoin qu'il éprouve de parler seulement de lui, et de ce qu'il a vu. Ainsi la belle Heaulmière, c'est bien la Vieille du Roiiuin de la Rose ; mais c'est certainement aussi une ancienne belle marchande de Paris qu'il a pu connaître, toute chenue : la Grosse Margot, c'est la paillarde des sottes chansons du Nord, ou l'équivoque enseigne parisienne ; mais c'est surtout la fille qu'il a aimée '.

Voilà la grande nouveauté de Villon : de la réalité, il tire l'accent vrai et touchant de sa poésie. C'est par ce côté qu'il rejoint le vieux Rutebeuf ; qu'il reste une anomalie dans un temps où la poésie fut très rarement l'expression lyrique de sentiments individuels*.

Tout est vrai chez Villon : aussi, chez lui, tout est-il passionné, pathétique et violent.

On a vu que cette forme artificielle du Testament existait avant lui et qu'il l'a renouvelée par le goût qu'il eut de la réalité. Car Villon n'a nommé dans cette fiction que des légataires

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