‹ François Villon (volume 2)Chapitre 142 sur 402 · Voir ch. V (suite · texte numérisé non relu

Voir ch. V (suite

2. Marcel Schwob, François Villon, iiites et rédactions, p. 135.

réels, des gens qu'il a fréquentés, qu'il aima ou qu'il détesta. Au fur et à mesure qu'il les évoquera, ils nous apparaîtront avec leur vrai visage, leur geste, leur langage, comme ils se montraient à l'esprit du pauvre poète. Et ils se présenteront à lui groupés, suivant le milieu où il les a connus : en sorte que la place où Villon les nomme fournit déjà une indication dont il y a lieu de tenir compte pour les identifier. François les bafoue, les maudit ; par antiphrase il les caresse et les griffe.

Nous suivons la pensée du poète, ses associations d'idées, en quelque manière la direction de son regard.

Mais, de ce testament, Villon fera surtout une confession : il y mettra toute sa vie passée, le Paris qu'il a connu jadis et perdu depuis cinq ans qu'il erre à travers la France. Avec la même acuité de vision qu'il porte sur les choses, le poète lit clairement dans sa conscience. Rien n'égale en mouvement, en passion, en vérité, en beauté pathétique, cette sorte de grand soliloque qui forme le préambule du Testament, et dans lequel Villon maudit l'évêque cruel, célèbre le roi qui l'a délivré, dit son repentir et sa misère, nous parle de la mort et de la volupté, et insulte à nouveau l'évoque qui l'a enferré. Jamais tant de sincérité n'avait été mise au service de tant d'art : jamais une forme raide et convenue de poésie ne servit à exprimer autant de liberté.

On éprouve encore un grand et secret plaisir à feuilleter l'un de ces nombreux manuscrits poétiques où sont conservées les compositions de la seconde partie du xV^ siècle, un peu avant l'âge des odieux rhétoriqueurs et de leur ennuyeuse érudition'. Des vers, des ballades, des rondeaux, pense avec dédain le grave historien! Et cependant ces poésies, bonnes ou mauvaises, nous disent les rêves, les opinions collectives ou les idées particulières d'une génération, d'une époque, d'une race même quand ce

I. Par exemple à la Bibl. Nat., les ms. fr. 1719, 2375 (prc-sentant des rapports avec le ms. fr. LUI de Stockholm), 2206, L,' Jardin de Plaisance, etc. Cf. Marcel Schwob, Ititroduction au Parnasse satyrique.

198 FRANÇOIS VILLON, SA VIE ET SON TExMPS

sont des chansons historiques : elles nous instruisent de ce que les chroniqueurs ont négligé de nous apprendre. Leurs auteurs osent y parler d'eux-mêmes, rire, moraliser, prophétiser. Et ces vers forment souvent le meilleur tableau que nous possédions de la société de ce temps, les romans d'aventure n'étant alors que des féeries, la farce existant à peine encore.

Quand nous ouvrons un de ces recueils, postérieurs de quelques années à Villon, nous remarquons bientôt que la poésie de cette époque reflète deux aspects de la société. Ces manuscrits nous oflrent presque toujours deux collections distinctes et souvent même juxtaposées : nous y entendons deux voix bien différentes.

La tradition courtoise est exprimée par l'amant classique, le charmant, le dolent, le loyal amoureux. Il demeure fidèle au printemps, à la rosée, à la nature, aux oiseaux qui chantent, aux buissons fleuris, aux ruisseaux qui baignent les près, aux fêtes de mai. 11 est triste, malheureux, victime d'une dame sans merci qui le regarde de ses yeux froids et lui sourit de ses lèvres menteuses, et à qui, l'imprudent, il a donné en garde son cœur! Il rit et il pleure tout ensemble; il tombe en langueur et feint d'impossibles douleurs ; tour à tour las, mélancolique, il est le banni de Plaisance, de Tristesse, la victime de Fortune et de Danger. Il meurt à chaque soupir, fait le guet sous la fenêtre de la chambre de sa maîtresse et rend des dévotions étonnantes à la serrure de sa porte ; il va, il vient, trotte, déraisonne, met sa robe à l'envers ; il rit des yeux et pleure du cœur. Mais, de ses grands malheurs, il se console toujours par de petites chansons, à la façon de maître Alain Chartier ou de Charles d'Orléans.

Un monde nouveau fait entendre sa voix âpre et réelle par la bouche du pauvre homme orgueilleux et du clerc. Eux, ils vantent l'amour franc, la santé, la jeunesse, le bonheur d'avoir de l'argent, et raillent au surplus les bourgeois parvenus qui supplantent alors les nobles. Leur parole n'est que trop vraie, et même cynique. Tout le bonheur d'ici-bas, c'est de tenir

son amie dans ses bras, « entre deux draps sentans lavende et rose », d'avoir une chambre chaude. On s'y donne des baisers sur la bouche ; on regarde le beau teton de sa dame quand elle se lace le matin; on fait l'amour, a corps contre corps ». Ce monde-là aime les équivoques, les obscénités aussi ; on y caricature d'étonnantes filles de péché, des vieilles, des noires, des moricaudes. Et ces pièces sont bien dirigées contre l'idéal amoureux et chevaleresque, contre la loyauté : elles enseignent qu'avec de l'argent on arrive à tout, qu'en amour les réalités priment le sentiment.

Ce dualisme est ancien certes ; il rend les deux aspects de la nature humaine : la bête et l'ange. Le Roman de la Rose, qui fut vraiment la Bible poétique du moyen âge, nous a proposé tout cela avec les tendances esthétiques et morales si différentes de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung. Les auteurs des Cent Ballades, Christine de Pisan, Alain Chartier, Martin le Franc, Charles d'Orléans dans les compositions de sa jeunesse, ont tenu pour cet idéal de courtoisie : Eustache Deschamps, Villon, Baude ont développé l'autre tendance, et mis à son service leur verve réaliste ' .

Moment poétique entre tous où l'on peut confondre les temps, les civilisations, mêler les héros de la Bible à ceux d'Homère, les Grecs et les Romains aux figures des chansons de geste, les preux et les preuses aux personnages de Boccace et même aux contemporains % où les morts d'hier et ceux du lointain passé fraternisent, où Virgile est tenu pour un prophète ! Les héros ne sont plus que des types, des miroirs de l'humanité : Samson c'est l'homme le plus fort, Salomon, le plus sage, Hector, le plus courageux, Absalon, le plus beau, Alexandre, le plus généreux. Octave, le plus riche et le plus heureux. Job, le plus patient, Aristote, le plus sûr des philosophes, Virgile, le meilleur astronome, Ovide, le plus expert

1. Pierre Champion, Rondeaux, ballades et antres pièces joyeuses du XV^ siècle, tirage à part de la Revue de Philologie française, 1907, p. 6-7.

Page 1