Astesan, dans Paris et ses historiens, p
dans l'art d'amour, Ulysse, le plus subtil, et Didon, la reine de Carthage, la beauté elle-même ' !
Il faut toujours avoir ces circonstances à l'esprit si l'on veut comprendre toute la finesse des Lais et du Testament. Car Villon, qui est cependant le meilleur représentant de cet esprit nouveau et réaliste, demeure en même temps imprégné du beau langage qu'Alain Chartier avait mis à la mode ; chaque fois qu'il aura à parler d'amour, de ses anciennes amours surtout, de celles du temps de son adolescence, il prendra naturellement ce ton affecté ^ Il dira, tout comme un autre ' :
Le regart de Celle m'a prins Qui m'a esté félonne et dure :
Sans ce qu'en riens aye mesprins, Veult et ordonne que j'endure La mort...
Celui qui, dans le Testament, s'avoue « l'amant remis et renié », s'écriera à propos d'une Catherine de Vausselles '^ :
Je regnye Amours et despite ; Je deffie a feu et a sang !
La ballade à cette « faulse beauté », nommée Marthe, est du plus maniéré et du plus précieux style ; mais là cependant Villon saura trouver des accents forts et charmants ' :
Ung temps viendra qui fera dessechier,
Jaunir, flestrir vostre espanye fleur...
Las, viel seray ; vous, laide, sans couleur...
Et dans le lai, si célèbre en son temps, légué à Ythier Marchand, où le poète, après tant d'autres, maudit la mort qui lui a ravi sa maîtresse, il y a un vers précieux comme le plus beau des anneaux^ :
Deux estions et n'avions qu'ung cuer...
1. Bibl. de Stockholm, ms. fr. LUI, fol. 141 : ballade « De tous ceux qu'a créez Nature... »
2. W. G. C. Byvanck, Spécimen d'un essai critique, p. 122-123.
3. L., h. 5. — 4. T., h. 60. — 5. T., V. 958-959- 6. T., V. 985. Cf. Deschamps, X, p. lxx.
Certainement Villon n'exprime pas là son tempérament ; et peut-être aussi y a-t-il dans ces imitations d'Alain Chartier une intention ironique ' ? N'empêche que François a beaucoup admiré ses poésies, qu'il laissera plus tard aux amants infirmes pour les consoler.
Ainsi Villon, qui n'était ni de ce temps, ni de ce monde chevaleresque, en demeura quand même influencé.
Il était du peuple de Paris dont il parla le langage. Plus que Rutebeuf, Deschamps, Michault Taillevent, Villon excella dans la juste peinture de la pauvreté et de la misère. Quand il évoque la destinée de ses compagnons de jeunesse, il déclare que les uns sont riches, et que :
Les autres mendient tous nus
Et pain ne voyant qu'aux fenêtres ^.
François était de ces derniers : ce n'est pas là un trait que Ion invente. Il dira plus loin la grande peine qu'on endure à servir les maçons' : il vécut pauvre « de sa jeunesse »,
De povre et de petite extrace 4.
Lui, qui fit un si riche testament, n'avait jamais posssédé « vaillant plat ni escuelle » ^ ; ses habits tombaient par lambeaux ^, et, toute sa vie, il demeurera assailli de cette cruelle entité : « Faulte d'argent ' » !
La sagesse, dans ce cas, est de se soumettre à la destinée, à la Fortune, à Dieu surtout :
Mais aux povres qui n'ont de quoy.
Comme moy. Dieu doint patience ^.
Villon répétera (n'en déplaise à nos esprits forts) ce dicton du pauvre, que nous recueillons à la fois chez Deschamps et
1. W. G. C. Byvanck, Spcciinen critn essai critique, p. i 31-13 3.
4. T., h. 35. — Je suis de paupere regno, a dit Deschamps, V, p. 40.
5. T., V. 1894. — 6. T., V. 2010. — 7. Poésies div., IX, v. 39. — ,8. T., v. 245-246.
le malheureux Michault Taillevcnt, ce mot de Jeanne d'Arc : « Prenez en gré ! » '. Tel est le refrain de la ballade où la Fortune est censée lui parler et le consoler au récit de la fin pitoyable de tant de héros ^ :
« Pour ce, Françoys, escoute que te dis : Se riens peusse sans Dieu de Paradis, A toy n'autre ne demourroit haillon, Car, pour ung mal, lors j'en feroye dix. Par mon conseil prens tout en gré, Villon ! »
Voilà le mot des résignés, des simples et des malheureux : ils voient Dieu et Dieu les voit. Car François a la foi du peuple. Il n'ignore pas qu'il est im pécheur ; mais d'un pauvre, comme lui, on ne peut exiger qu'il soit homme de bien K S'il est triste, si faible, abandonné, c'est qu'il manque d'un peu d'argent 'K Villon sait bien qu'il demeure le plus imparfait de tous, qu'il n'est pas maître en théologie '' : mais cela ne l'empêche pas de voir le Paradis ouvert devant lui, et de louer, comme il convient, le doux Jésus-Christ ^\ Il a la foi de sa bonne femme de mère ; et le repentir sort de son cœur comme les larmes jaillissent naturellement de ses yeux : Dieu absoudra tous les morts ^ Il y a un prince Jésus, qui est notre maître à tous, et peut sauver le pauvre frère humain suspendu à la potence^ :
Prince Jliesus, qui sur tous a maistrie, Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
1. Le Régime de Fortune de Michault Taillevcnt (Bibl. de Stockholm, ms. fr. LUI, fol. 147 vo) ; Procès de Jeanne d'Arc, I, p. 114-116, 150; Deschamps, IV, p. 71 :
Pren donc en gré, fay ton retrait — A pacience débonnaire ; — Car qui de mort se veut retraire — Il convient, m.xugrè c'on en ait, — Prendre confort en son affaire, — Souffrir, dissimuler et taire !
2. Poésies div., XII, v. 37-41. — Cf. Bibl. de Stockholm, ms. fr. LUI, fol. 242 ro : Passe temps Michault.
Povre et vil, s'il n'a pacience — En desespoir tous les jours vit... — De povre homme adcz povre songe,.— De povre saint povre chappelle. .. — Povre homme, ce n'est pas mensonge, — La mort huche, la mort appelle, — A tout sa houe, à tout sa pelle : — Mais la mort fait l'oreille sourde ; — Mal n'est qu'en povreté ne sourde.
6. T., h. 35. — 7. T., h. 151, 152. — 8. Poésies div., XIV, v. 31-45.