Migne, Patrologie latine, t. CCXVII, col
2o8 FRANÇOIS VILLON, SA VIE ET SON TEMPS
à sa suite et dans sa danse les humains de toutes les conditions. Ce fut une véritable émotion. Chacun vit ce qu'il ignorait, ou ce que les formules magiques étaient censées faire apparaître devant nous : sa destinée ; mais cette destinée, ce double de l'homme, n'avait qu'une forme, une forme humaine momifiée : c'était son propre cadavre '. La mort se dressait, dans la vision qui frappait Louis d'Orléans, sous l'aspect du squelette brandissant une flèche ; Jean duc de Berry faisait peindre au portail des Innocents la scène où l'anachorète voit les trois morts surgir devant les trois jeunes seigneurs chassant à l'oiseau \ Et bientôt ce sujet sera développé dans le cimetière par la Danse Macabre, qui fut sans doute la représentation peinte de quelque sermon mimé d'un religieux exalté.
Jadis, sur les tombes de cuivre émaillé, de pierre et d'albâtre, qui remplissaient les églises, les monastères, débordaient les chapelles des cloîtres, les salles capitulaires, sur ces dalles qu'on piétinait, on avait vu des rois, des chevaliers, des religieux, des bourgeois, couchés, les mains jointes, les yeux ouverts, le visage jeune et vivant tourné vers l'Orient, attendant avec sérénité la lumière éternelle du jugement. Dès les dernières années du xiii^ siècle, on avait moulé la figure et les mains du défunt. A la fin du siècle suivant apparut le cadavre desséché, la fragile figure de momie dont la pauvre nudité surpasse toute éloquence : car il est bien inutile que le mort nous parle encore, qu'on lise sur des banderolles : a Tu n'es que cendre et tu seras bientôt comme moi un cadavre fétide, pâture des vers », ou « Je suis ce que tu seras... » Dans les livres d'Heures de ce temps, il y avait toujours une brutale et magnifique image représentant la scène de l'enfouissement. La figure de la mort était familière à tous : elle illustrait les prières de chaque jour '.
Ces idées et ces spectacles lugubres, Villon les trouva autour de lui quand il commença de sentir.
1. M. Mâle a été parfois un peu rigoureux dans cette interprétation, à mon sens.