Ibid., III, p
3. Bibl. Nat. fr. 1889, fol. 120 vo {Les Vii^ilks des vtors).
FR.WÇOIS VILLON. — II. 1/j
Pour nulle riens n'y toucheroient :
Car ilz leur semble qu'ilz seroient Mors de poisons et puantiscs, Tant est de grant infection L'homme mort. Quel perfection A Nature en corps humain mise !...
Et les prebstres qui chanteront En criant Requiem, penseront Combien ilz en aront d'argent :
Et voz hoirs mectront tous en peine Leurs serviteurs, qu'on leur ameine Tost ung notaire ou ung sergent !...
De vous ne sera plus mémoire :
Il fauldra faire l'inventoire De tout ce qu'aquesté avés, Soit argent, maison ou vaisselle :
Mais n'y aura cellui ne celle Qui chaille lors ou vous serés !...
Ypocras et Galien, qui furent Si bons medicins, et tant sceurent Entre les maistres anciens, Si n'ont il sceu culx secourir.
Qu'il ne leur ait fiiillu mourir, Et eulx et tous leurs paciens...
Il y a là certainement des accents d'une violente poésie. Dans cette matière, tragique et banale, Villon surpassera Deschamps qui ne sait pas se borner, Nesson qui nous soulève le cœur, à la fin '. Il triomphe une fois de plus par le miracle ^ de son art, par la vision puissante et rapide qu'il a de la réalité. Quelques vers de Villon sur la mort ont fait négliger tous ceux de ses prédécesseurs, comme les petits pleurants de Claus Sluter ont fait oublier les pleurants de tous les tombeaux. Et
I. Je citerai encore une belle ballade de la Moit (Bibl. Nat., fr. 1707, fol. 26):
Moy qui suis Mort, à tous humains, lùiycnt fort, soient près ou loings,
Fais assavoir, comme Déesse, Dansent, chantans, menans liesse,
Q.ue je tieng leur vie en mes mains. Voisent chasser aux cerfz, aux daings.
Fi de leur orgueil et richesse ! Prennent perdris, m.iinent en lesse
Ou est Arthus, bu est Gauvains^ Chiens et lévriers, cela u'opresse
Hector qui tant eult de proesse ? Ma grant vertu...
Chasteaulx, villes ne forteresse, Prince, comme dame et mcstressc,
Contre moy ne leur peult valoir : Autant m'est le blanc que le noir
dui que je veulx, prins et delesse Au pas, quant l'ame le corps lesse
En terre pourrir et manoir. En terre pourrir et manoir.
LE TESTAMENT ^lî
peut-être Villon n'a-t-il parlé si fortement de la mort que parce qu'il avait beaucoup aimé la vie r
Se tu n'as tant que Jacques Cuer Mieux vault vivre soubz gros bureau Povre, qu'avoir esté seigneur Et pourrir soubz riche tombeau * !
Ce qui fliit la beauté de sa triste vision, c'est qu'elle est toute
réelle, mais d'une vérité si générale cependant que chacun de
nous peut la vérifier. Voici d'abord le souvenir donné aux
camarades disparus (or nous avons tous pleuré de jeunes amis
défunts) * :
Ou sont les gracieux gallans Qjue je suivoye ou temps jadis, Si bien chantans, si bien parlans.
Si plaisans en faiz et en dis ?
Les aucuns sont mors et roidis, D'eulx n'est il plus riens maintenant : Repos aient en paradis.
Et Dieu saulve le demourant !
Nous l'avions entendu trop de fois ce développement banal sur la mort inéluctable : mais est-il une façon plus saisissante de dire que le iils suivra le père, que la mère aussi y passera, tendant le bras à l'enfant ' ?
Si ne suis, bien le considère,
Filz d'ange portant dyademe
D'estoille ne d'autre sidère.
Mon père est mort, Dieu en ait l'ame !
Quant est du corps, il gist soubz lame.
J'entens que ma mère mourra,
Et le scet bien la povre femme,
Et le filz pas ne dcmourra.
Je congnois que povres et riches, Sages et folz, prestres et laiz, Nobles, villains, larges et chiches, Petiz et grans, et beaulx et laiz,
Dames a rebrassez coUetz, De quelconque condicion, Portans atours et bourreletz, Mort saisit sans exception.
On avait abusé du cadavre, du spectacle de la pauvre momie dévorée par les vers. Au surplus ce n'est pas là le drame de la mort. Avec un sûr instinct, un sentiment juste que nous retrouverons dans l'admirable livret populaire de FArs moriendi, Villon transpose cette scène au lit de l'agonisant : ce trait réaliste, qu'on a prodigué avant lui et après, Villon le réserve pour ce qu'il avait le plus aimé, pour ce qu'il trouve de plus aimable dans ce monde, le tendre corps de la femme ' :
Et meure Paris ou Helaine, Quiconques meurt, meurt a douleur Telle qu'il pert vent et alaine ; Son fiel se crevé sur son cuer.
Puis sue, Dieu scet quelle sueur !
Et n'est qui de ses maux l'alege :
Car enfant n'a, frère ne seur, Qui lors voulsist estre son plege.
La mort le fait frémir, pallir,
Le nez courber, les vaines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Joinctes et nerfs croistre et estcndre.
Corps femenin, qui tant es tendre,
Poly, souef, si précieux,
Te fauldra il ces maux attendre ?
Oy, ou tout vif aller es cieulx.
Enfin s'il doit évoquer, lui aussi, la scène du cimetière, la représentation rituelle de tous les livres d'Heures, c'est dans un vrai cimetière que Villon nous transportera, aux Innocents; ces émouvants charniers, il les évoquera pour nous, là même où il a pu voir le Dit des Trois Morts et la grande Danse Macabre qui enseignaient le néant de toutes grandeurs ^ :
2. « Hec pictiira decus, poiiipaiii hixumqiie reUi^at... En ce miroir chascun peut lire. » Texte de la danse Macabre.
Icy n'y a ne ris ne jeu '.
Que leur vault avoir eu chevances, N'en grans lis de parement jeu, Engloutir vins en grosses pances, Mener joye, festes et dances, Et de ce prest estre a toute heure ?
Toutes faillent telles plaisances, Et la coulpe si en demeure.
Quant je considère ces testes Entassées en ces charniers, Tous furent maistres des Requestes, Au moins de la Chambre aux Deniers, Ou tous furent portepanniers :
Autant puis l'ung que l'autre dire, Car d'evesques ou lanterniers Je n'y congnois riens a redire.
Et icelles qui s'enclinoient Unes contre autres en leurs vies.
Desquelles les unes regnoient Des autres craintes et servies, La les voy toutes assouvies.
Ensemble en ung tas, peslemesle.
Seigneuries leur sont ravies ; Clerc ne maistre ne s'y appelle ^.
Or sont ilz mors, Dieu ait leurs âmes ! Quant est des corps, ilz sont pourris.
Aient esté seigneurs ou dames, • Souef et tendrement nourris De cresme, fromentee'ou riz.
Leurs os sont déclinez en pouldre Auxquels ne chault d'esbatz ne ris. Plaise au doulx Jhesus les absouldre !
Cette vision serait pour nous un peu forte. Mais dans son amertume résident la consolation et l'espérance du pauvre :
Si ne crains plus que rien m'assaille Car a la mort tout s'assouvit ?.
2. Villon se souvient des Vigilles des mors de Pierre de Nesson, Bibl. Nat., fr. 1889, fol. 128 : Regarde es os d'ung cimetière ... — Tu les trouveras tous pareulx. — Ceulx des povres et des grans maistres. — 3. T., v. 223-224.
Villon s'apaisera à la pensée que tant de papes, de rois, de seigneurs ont disparu avant lui ' : ce chemin sans issue, s'il vit repentant, n'est autre que la Voie de Paradis.
Nous n'avons pas de portrait de Villon. L'image qui est censée le représenter, figurant dans l'édition de 1489, n'est qu'un passe-partouf. Le même personnage, rasé et à longs cheveux, vêtu d'un court manteau, portant chapeau, bourse et dague à la ceinture, chaussures carrées, se retrouve dans le Compost des Bergers ' : ce n'est ni un clerc, ni même un contemporain de Villon. En tête d'une ancienne édition des Repues Franches on voit bien un clerc à figure rase, à cheveux courts, coiffé d'un bonnet, portant robe longue et écritoire à la ceinture : il tient un livre d'une main et de l'autre une banderolle où se lit le nom de F. ViUow^. Mais ce n'est là encore qu'une image banale employée ailleurs pour représenter Virgile ^ !
A défaut aussi de cette facétieuse représentation à l'encre qu'il avait demandé à ses héritiers de tracer au-dessus de sa
I. T., h. 34, 38, 40, 41-42. — Il y a, dans un poème important, Le Miroiter de la Mor/ (British Muséum, ms. Lansdowne 380, fol. 95), un souvenir des beaux vers de Villon :
Ou sont les princes de la terre ?
Ou est Alixandre Dalier,
Celui qui tant voulut conquerre,
Ou est le bon roy d'Engleterre
Artur et son courage fier,
Et Lancelot, bon chevalier.
Oui fut garde de son honneur ?
Ils sont mors comme ung laboureur !
Charlemaigne, roy des François...
Ils ont logis aussi petit
Et aussi bien par dedens terre
Oue celui qui va son pain querre.
Et le grant renommé Pompé
Oui aux Romains fict tant de biens...
Celui qui les [Alpes] passa
Hannibal, le duc de Cartaige,
Douloureusement dévia
Ou sont les preuses de jadis ?
Ou est d'Elaine le beaulté ?
Tu n'as donjon, chasteau ne fort Qui te puisse garder...
Damp abbé ne sera laissié Avec la dame de ses biens...
La face est taincte et apalléc.
Et les yeulx crevez en la teste ; La parolle lui est faillie, Car la langue ou pallaiz se lie ; Le poulx se tressault et hallecte :
La vie fuit, la mort est preste...
Il n'a nerf qu'a rompre ne tende...
Tu n'as dame ne mignon A qui gaires de toy chaura...
Tu n'as parens ne iils ne fille...
Tu es seul, le mallureux !
Par le venin qu'on lui donna...
2. Bibl. Nat-, Rés. Ye 245 ; A. Claudin, Histoire de V Imprimerie, I, p. 440. — Il semble cependant que ce dessin ait été fait spécialement pour le Villon de Levet.