III. — Le sens du Testament
Le Testament est-il un poème ayant une « portée sociale », comme on le dit ? Est-ce une satire, un pamphlet dirigé contre des gens de finance ? Pourquoi de si violentes attaques ontelles pu être produites contre de puissants personnages, comme furent certains des légataires de Villon ?
Pour répondre à ces questions, il est utile de jeter un coup d'œil sur la société en France au moment de l'apparition du Testament.
Le premier aspect qui frappe notre regard est un grand trouble. La France victorieuse de l'étranger', la France enfin sortie de sa misère, et riche, nous présente le spectacle du renversement de toutes les valeurs morales. Nous assistons à la fin d'un monde chevaleresque, que la guerre n'entretient plus, et qui d'ailleurs, cà la guerre, était déjà failli. Le Petit Saintré se charge de faire son oraison funèbre très joyeusement : quant à ce personnage de roman, le beau jouteur et l'amoureux Lalaing, qui semble bien le Petit Saintré vivant, il est interrompu dans sa noble carrière par un boulet de canon. Ce n'est donc plus le temps de tournoyer, de vivre largement comme un autre Alexandre, de porter l'écharpe des dames et de recevoir d'elles des cadeaux, de se croiser. Il n'y a plus de féodalité ; il n'y a plus qu'un roi tout-puissant, qui paie bien ses serviteurs et entend être servi par eux : chacun ne vaut désormais que par l'argent ou l'esprit qu'il possède. L'honneur et la loyauté sont choses mortes; l'union n'est plus en sainte Eglise, et depuis longtemps; si la foi demeure toujours très vive, le clergé du
I. Voir entre autres le passage de Michel Menot « Nuncintota Francia régnât tanta superhia qiiod non cûgnoscetis statuni inter statum. » Sermones, Vzns, 1533,10!. 36 v°.