CHAPITRE X
C'est un soir de décembre, sur la Noël ; il fait sombre et froid. François Villon demeure dans sa chambre sans feu du cloître Saint-Benoît, assis devant la table sous laquelle le Roman du Pet au Diable est caché. Sur la tablette il y a un encrier : un cierge près de s'éteindre éclaire cette scène, et l'on entrevoit dans l'ombre les châlits d'une couchette '.
Le pauvre écolier réfléchit, légèrement assoupi, à demi engourdi par le froid, saisi enfin par la solitude et le silence. Il est dans une heure de grande lucidité intérieure, très propice à l'inspiration. Il se sent à la fois recueilli et exalté, comme tout voyageur à la veille de se mettre en route : car M^ François a résolu de quitter prochainement Paris, pour la seconde fois. Il y a aimé, il y a soufl'ert aussi ; il a vécu dans de riches et de très pauvres compagnies ; il a rencontré sur son chemin de bonnes et de mauvaises gens ; il est devenu criminel par hasard; il n'est plus honnête et dissimule. Et cependant François a consers'é tout le charme de sa jeunesse, de son esprit, de sa ver\'e d'écolier gouailleur, si proche de l'école. Il n'a guère encore que l'expérience désabusée et précoce d'un jeune enfant de Paris. Sa vie lui apparaît lumineuse et légère, comme dans une fresque. Des figures joyeuses d'amis y surgissent, celles des bons et brillants compagnons de sa jeu-
lR.\NÇOIS VILLON. — II. 2
le FRANÇOIS VILLON. SA VIE ET SON TEMPS
ncssc ; il y distingue aussi un visage de femme cruelle; des mauvais riches; des religieux pleins d'orgueil, ennemis de son cher Saint-Benoît. Il faut dire adieu à tout cela, prendre congé de toutes ces choses !
Non, il n'écrira pas un testament ' ; il n'est pas à l'article de la mort. Mais il saluera amis et ennemis. C'est un voyage que Villon va entreprendre : il n'est pas mauvais alors de mettre de l'ordre dans ses affaires. François laissera quelques cadeaux à ses connaissances ^ Et dans la pensée juvénile de lecolier, voici déjà un calembour comme titre à l'œuvre qui se précise dans son esprit, en cet instant : des lais, des poésies; des legs, des souvenirs qu'il distribuera avant son départ, des cadeaux burlesques, des riens.
Le plus souvent François Villon parlera comme un jeune noble, un riche chevalier qui a suivi les camps et la guerre : lui, le pauvre clerc long vêtu, il dispensera des épées, des huques de soie, des gants, des chiens de chasse qui sont le privilège des nobles et des écuyers, le diamant qu'il porte en anneau au doigt, son miroir. En parlant de l'amour et de sa bonne amie, il usera de termes alambiqués, d'une vide phraséologie : jargon courtois dont Alain Chartier avait donné l'exemple dans ses poésies'.
D'abord l'écolier commence par dater gravement cette œuvre légère, par la fortifier de l'autorité des anciens, de Végèce, dont le Livre de Chevalerie, traduit du latin en français par Jean de Meung, était alors si répandu dans les cercles chevaleresques. Ainsi débute cette facétie, à la manière des préfaces solennelles qui introduisaient le lecteur aux livres sérieux et
1. T., h. 65. — Cf. « Depuis qu'ay fait mon testament et lays » (Le Testament Fin Ruhy, dans Montaiglon, Ane. poésies françaises, XIII, p. 9). Noter dans les Lais l'emploi de laisser ; dans le Testament, Villon dira surtout f ordonne.
3. On doit beaucoup, pour en entendre l'esprit, à la très fine étude de W.-G.-C. Byvanck, Spécimen d'un essai critique sur les œuvres de François Villon. Le Petit Testament. Leyde, 1882.
nobles d'alors, et qui toutes recommandaient de suivre la coutume des Anciens ' :
L'an quatre cens cinquante six, Je, Françoys Villon, escollier, Considérant, de sens rassis, Le frainauxdens, franc au collier, Qu'on doit ses œuvres conseillier, Comme Vegece le raconte, Sage rommain, grant conseillier, Ou autrement on se mesconte...
Or puisqu'il est nécessaire qu'il s'éloigne de Paris, lui si malheureux en amour; que le retour d'un voyage n'est jamais chose sûre; que
Vivre aux humains est incertain,
comme on le dit à peu près dans tous les testaments de ce temps-là \ François établira en prévision de sa mort les legs qui suivent. Ainsi que dans un vrai testament aussi, il commence par se signer ^ :
Premièrement, ou nom du Père, Du Filz et du Saint Esperit, Et de sa glorieuse Mère Par qui grâce riens ne périt...
1 . « Li ancien ont esté coustumier de mètre en escrît les choses qu'il pensoient qui fussent bones à savoir et en faisoient livres, puis si les offroient as princes. Car se li emperes ne les eûst avant veûs et confermés, il ne fussent pas receù ne mis en auctorité... Cy fine le livre de Vegece de T art de chevalerie que nobles princes Jehan conte d'Eu fist translater de latin en françois par maistre Jehan de Meun... » (Ulysse Robert, LArt de Chei-alerie, 1897, p. 4).
2. « Considerans qu'il n'est aucune chose plus certaine de la mort ne plus incertaine de l'eure d'icelle » (A. Tuetey, Testaments enregistrés au Parlement de Paris, p. 141) ; ou bien, selon la formule latine : « timens mortis casus fortuites sciensque quod nichil certius est morte, nichil incertius hora mortis... » (U. Robert, Testaments de l'Officialilé de Besançon, p. 273).
5. « Fist et ordonna son testament ou ordenance de dernière voulenté ou nom du Père et du Filz et du Saint Esperit, amen... en recommandant s'ame à Nostre Seigneur Jhesu Crist... à la très glorieuse et benoîte Vierge Marie, sa mère...» (A. Tuetey, op. cit. y p. 92).
Sa première pensée est pour son protecteur, M*-^ Guillaume de Villon: et François lui lègue son « bruit », c est-àdire sa renommée, ou plutôt sa mauvaise réputation qui court le monde pour l'opprobre du chapelain '. Voilà un pauvre legs pour le bon protecteur qui eut et supportera encore tant d'autres ennuis par suite de la méchante conduite de son enfant adoptif : il est vrai que Villon, comme un illustre chevalier, lui lègue aussi ses tentes, son pavillon, se souvenant sans doute qu'il fut abrité sous son toit.
Après son protecteur, son plus que père, François nomme sa maîtresse, celle qui Ta si durement chassé ^ Il semble lui pardonner ; surpassant en finesse les plus lins de ce temps, il lui lègue ce précieux et irréel bijou ' :
Je laisse mon cuer enchassié, Palle, piteux, mort et transy :
Elle m'a ce mal pourchassié, Mais Dieu luy en face mercy !
La pensée de cette demoiselle est évidemment liée à celle de plusieurs riches compagnons de sa jeunesse. Car voici Ythier Marchand, le fils d'un riche conseiller au Parlement, qui l'a sans doute obligé ^ : toujours noble, François lui laissera une épée, son « branc d'assier » tranchant ; et, sans doute, il commet ici un assez mauvais calembour, traditionnel parmi les écoliers ' : ce n'est pas le seul, et de ce goût, que nous rencon-
3. Et vous laissay, en lieu de moy, Le gaige que plus chier j'amoye :
C'estoit mon cueur, que j'ordonnoye Pour avecques vous demeurer...
(Charles d'Orléans, éd. Guichard, p. 25). Marie de Clèves a porté un cœur pendant au bout d'une chaîne qui avait appartenu à Cliarles d'Orléans (Pierre Champion, Fie de Charles d'Orléans, p. 522). Cf. Byvanck, op. cit., p. 165 n.