I. Le Quart Livre, éd. Michel Fezandat, 1552, fol. 142 v
Il faut l'avouer, cette historiette de pot de chambre demeure médiocrement divertissante, encore que Rabelais ait cru devoir lui faire crédit de sa verve. Tous les termes en sont faux. Le roi Edouard V ne fit pas de vieux jours : né en 1470, il fut mis cruellement à mort en 1483 dans la Tour de Londres ; c'est l'un de ceux que nous nommons les enfants d'Edouard. Thomas Linacre (en latin Lynacer), le savant médecin et helléniste anglais, qui naquit en 1460 et mourut le 20 octobre 1524, ne fut jamais attaché à la personne d'Edouard V : il servit Henry VII et Henry VIII. Rabelais devait savoir quand avait vécu ce savant confrère ; et l'on arrive à se demander s'il ne se moque pas de nous, si de telles confusions ne sont pas, dans son esprit, volontaires?
Rabelais connaissait certainement Villon, dont il cite de mémoire le quatrain ; il savait par cœur bien d'autres vers de notre poète ; il ne pouvait pas être insensible, lui qui était si parfait styliste, à la magie de l'art du pauvre écolier. Mais, l'anecdote qu'il nous rapporte prouve surabondamment que Rabelais n'avait pas pénétré son esprit. Villon y tient le langage d'un soudard; il sacre comme un grognard. Il est tout moderne ce type ; ou plutôt il est fort ancien, puisqu'on a prouvé que la source de ce conte remontait au xiii*^ siècle au moins. On l'a retrouvé dans un recueil d'historiettes, au chapitre des excmpla dericorum : il est question d'un certain jongleur, Hugues le Noir, célèbre pour ses bons mots '.
Notre jongleur, banni de France, s'était réfugié à la cour d'Angleterre. Un soir, aux chandelles, le roi l'avait fait conduire vers ses chambres : il y avait fait peindre, sur une porte, le roi Philippe-Auguste avec un seul œil, à la façon d'un grotesque. Or le roi anglais dit au jongleur de France : « Vois, Hugues, comment j'ai arrangé ton roi. — Voire, répondit le Français, vous êtes sage. — Et pourquoi dis-tu cela ? — Parce que vous l'avez fait peindre ici. — Pourquoi encore ? — Parce qu'il est admirable que, le regardant, vous n'ayez pas tous la colique » !
I. Léopold YicyisXCyNotes sur quelques vianuscrits de la Bibliothèque de Tours, 1868, in-8.
Encore qu'il maudissait les médisants de France ' , comme Eustache Deschamps, et qu'il eût aimé sans doute la rapide réplique du vieux jongleur, malgré son goût si vif pour l'équivoque, François Villon était bien incapable de tenir le discours, sentant à la fois le corps de garde et l'hôpital, que lui prêta Rabelais. Il faut être très savant, avoir hanté les librairies, être un bon philologue pour se plaire à ces développements-là. Villon avait peu lu ; il ignorait toute rhétorique laborieuse, toute érudition, tout scepticisme. Il avait la foi chrétienne ; il savait seulement lire dans son cœur, aimer et haïr, non pas des idées, mais des personnes, et toujours pour des motifs fort connus de lui. Rabelais n'entendait pas Villon, bien qu'il l'ait lu dévotement. Il le tenait, avec tout son temps, pour un bon fou sur le dos duquel il est licite de mettre n'importe quelle plaisanterie, si périmée, si peu vraisemblable soit-elle. Et quelle raison aurait jamais eue Villon de passer en Angleterre à une époque où tous les Français y semblaient des traîtres, où notre langue était presque complètement oubliée ? Enfin M^ François Villon n'a pas été banni de France, mais seulement de la prévôté de Paris.
La seconde historiette pourrait dériver d'une tradition, bien qu'invraisemblable dans certains de ses détails (Pantagruel, l.IV, ch. 13):
Comment a l'exemple de maistre François Villon, le seigneur de Baschè loue ses gens.
Chiquanous issu du cliasteau, et remonté sus son esgue orbe (ainsi nommoit il sa jument borgne), Basché, soubs la treille de son jardin secret, manda quérir sa femme, ses damoiselles, tous ses gens ; feist apporter vin de collation, associe d'ung nombre de pastez, de jambons, de fruictz, et fromaiges, beut avecques eulx en grande alaigresse : puys leur dist : Maistre François Villon, sus ses vieulx jours, se retira a Sainct Maixent en Poictou, soubs la faveur d'un homme de bien, abbé du dict lieu. La, pour donner passetemps au peuple, entreprint faire jouer la Passion en gestes et languaige Poictevin. Les rolles distribuez, les joueurs recollez, le théâtre préparé, dist
I. Poésies div., v. — Cette pièce a été contestée, sans raison suffisante, par M. A. VidigaiiRotuania, 1892, p. 427). L'imprimé gothique, que M. Longnon dit perdu, est à la Bibl. Nat., Rés. Ye 1372. Cf. les ms. fr. 2206, fol. 181 vo et 2375 fol. 42.
au Maire et eschevins que le mystère pourroit estre prest a l'issue des foires de Niort : restoit seulement treuver habillemens aptes aux personnaiges. Les Maire et eschevins y donnèrent ordre. Il, pour un vieil paisant habiller qui jouoyt Dieu le père, requist frère Esticnnc Tappecone, secretain des Cordeliers du lieu, luy prester une chappe et estolle. Tappecoue le refusa, alleguarit que par leurs statutz provinciaulx, cstoit rigoureusement défendu rien bailler ou prester pour les jouans. Villon replicquont que le statut seulement concernoit farces, mommeries, et jeuz dissoluz : et qu'ainsi l'avoit veu practiquer a Bruxelles et ailleurs. Tappecoue, ce non obstant, luy dist péremptoirement, qu'ailleurs se pourveust, si bon luy sembloit ; rien n'esperast de sa sacristie. Car rien n'en auroit sans fiiulte. Villon feist aux joueurs le rapport en grande abhomination, adjoustant que de Tappecoue Dieu feroit vengcnce et punition exemplaire bien toust. Au sabmedy subséquent Villon eut advertissement que Tappecoue, sus la poultre du convent (ainsi nomment ilz une jument non encores saillie), estoit allé en queste à Sainct Ligaire, et qu'il seroit de retour sus les deux heures après midy. Adoncques feist la monstre de la Diablerie parmv la ville et le marché. Ses diables estoient tous caparassonncz de peaulx de loupz, de veaulx, et de béliers, passementées de testes de mouton, de cornes de bœufz, et de grands havetz de cuisine : ceinctz de grosses courraies, esquelles pendoient grosses cvmbales de vaches, et sonnettes de muletz a bruyt horrificque. Tenoient en main auicuns bastons noirs pleins de fuzées ; aultres portoyent longs tizons allumez, sus lesquelz a chascun carrefour jectoient plenes poingnées de parasine en pouldre, dont sortoit feu et fumée terrible. Les ayant ainsi conduictz avecques contentement du peuple et grande frayeur des petitz enfans, finablement les mena bancqueter en une cassine, hors la porte en laquelle est le chemin de Sainct Ligaire. Arrivans a la cassine, de loing il apperceut Tappecoue, qui retournoit de queste, et leur dist en vers Macaronicqiies :
Hic est de patria, natus de geiite belistra, Qui solet antiquo bribas portare bisacco.
Par la mort Dieu (dirent' adoncques les diables), il n'a voulu prester à Dieu le perc une paouvre chappe : faisons luy paour ! — - C'est bien dict (respond Villon). Mais cachons nous jusques a ce qu'il passe, et chargez vos fuzées et tizons. Tappecoue arrivé ou lieu, tous sortirent ou chemin au davant de luy, en grand efFroy, jectans feu de tous coustez sus luy, et sa poultre : sonnans de leurs cymbales, et hurlans en Diable. Hho, hho, hho : brrrourrrs, rrrourrrs, rrrourrrs. Hou, hou, hou. Hho, hho, hho : Frère Estienne, faisons nous pas bien les Diables ?
La poultre, toute effrayée, se mist au trot, a petz, a bonds, et au gualot, a ruades, iressurades, doubles pédales, et petarrades : tant qu'elle rua bas Tappecoue, quoy que il se tint a l'aube du bast de toutes ses forces. Ses estrivieres estoient de chordes : du cousté hors le montouoir son soulier fcncstré cstoit si fort entortillé que il ne le peut oncques tirer. Ainsi estoit
traisné a cscorchccul par la poultrc, tousjours multipliante en ruades contre luy, et fourvoyante de paour par les hayes, buissons, et fosscz. De mode qu'elle lui cobbit toute la teste, si que la cervelle en tomba près la croix Osanniere, puys les braz en pièces, l'un ça, l'aultre la, les jambes de mcsmes ; puys des boyaulx feist ung long carnaige, en sorte que la poultre au couvent arrivante, de luy ne portoit que le pied droict, et soulier entortillé.
Villon, voyant advenu ce qu'il avoit pourpensé, dist a ses Diables : « Vous jourrez bien, messieurs les Diables, vous jourrez bien, je vous afiic. O que vous jourrez bien ! Je despite la Diablerie de Saulmur, de Doué, de Mommorillon, de Langés, de Sainct Espain, de Angiers : voire, par Dieu, de Poictiers, avecques leur parlouoire, en cas qu'ilz puissent estre a vous parrangonncz. O que vous jourrez bien !.., » '
Ainsi, d'après Rabelais, suivant une tradition locale qu'il a pu recueillir dans un pays qu'il connaissait parfaitement, François Villon se serait fait organisateur de représentations théâtrales; il aurait trouvé un refuge à Saint-Maixent. Et cette information serait venue à la connaissance de Rabelais entre 1545 et 1552 : car c'est dans la rédaction du Quart livre de cette dernière date qu'on la trouve en effet pour la première fois.
Présentée sous cette forme, l'anecdote mérite certainement d'être prise en considération. Le poète vagabond avait déjà parcouru les marches du Poitou ; il était passé par Saint-Generoux où deux dames lui avaient enseigné à parler un peu le poitevin. Il aurait donc pu, non pas, comme on l'a dit, composer une Passion dans ce patois, mais comme le fait connaître d'ailleurs Rabelais, mettre en scène la Passion à Saint-Maixent ^
Les clercs joueurs de farces ne manquaient pas en son temps : et l'on se rappelle que, dans la région qu'il a parcourue d'abord, de nombreuses représentations théâtrales ont eu lieu. Que de fois on les rencontre dans les juridictions criminelles ces clercs organisateurs de farces ! tel par exemple ce mauvais clerc, Poncelet de Monchauvet, qui fut accusé d'avoir assassiné Madame
1. Le Quart livre, 1552, éd. Michel Fezandat,fol. 30 vo. Cf. la 29c5t'm'deBouc]iet.
2. Tout ceci a été exposé avec autant de soin que d'ingéniosité par M. Gustave Cohen dont l'étude nous semble définitive (Rabelais et le thûitre dans la Revue des Etudes Rahehusieiiiies, 191 1, p. 1-72).
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de Boissy et sa chambrière, et que l'évêque de Paris s'obstinait à réclamer, le 6 octobre 141 6 '.
Car, depuis son enfance, on l'avait vu enclin au mal, jouer aux dés et à la paume, hanter les tavernes et les fillettes diffamées. Il s'était fait carme, puis chevaucheur, puis homme d'armes, puis vagabond. Il gagnait un beau jour le Dauphiné ; on le retrouvait à Paris où il mimait des farces. Il donnait des représentations aux Halles, portant bannière et enseigne; au demeurant traître, meurtrier et larron. Mais l'évêque répliquait en sa faveur « qu'il n'est buffo ne gouliart, ne jongleur ou basteleur; et s'il a esté à jouer à aucunes farces, comme ont acoustumé faire escoliers et jeunes gens, ce a esté par esbatement et sans gain, et n'a point esté maistre jongleur; et avant que ce lui préjudiciast, fauldroit qu'il eust esté jongleur ad questum, portant banieres, menant bestes, comme ours, singes et hnjiis iiiodi, qui sont infâmes, et ceulz dont entendent les droiz et vont par le pais ; et s'il a esté aux Haies voir les joueurs en lieux cloz et chambres, et qu'il y eust joué pour esbatement, encores ne lui tost rien de privilège... »
Certes Villon aurait pu, comme Poncelet de Monchauvet,
organiser des représentations de farces. Dans la ballade de
« bonne doctrine », où il parle à ses mauvais compagnons,
François nous dit :
Rymc, raille, cvmballc, luttes ^, Comme fol, fiinctif, eshontez; Farct, broulle, joue de fleustes ; Fais, es villes et es citez.
Farces, jeux et moralitez ; Gaigne au berlanc, au glic, aux quilles. Aussi bien va, or escoutez.
Tout aux tavernes et aux filles !
Villon se demandera encore ' :
Que vault... f;ircer?