‹ François Villon (volume 2)Chapitre 189 sur 402 · Cf. Guillaume Alecis, Crontreblason · texte numérisé non relu

Cf. Guillaume Alecis, Crontreblason

4. Montaiglon et J. de Rothschild, Recueil de poésies françaises ^ X, p. 377-386.

Et ne visoit a acquérir billon ; Si fin ne fut qu'estoit Françoys Villon, Ce néant moins il monstroit, par manière, Qu'il aymoit mieulx du vin que de la bière.

La Légende de Maistre Pierre Faifeu par Bourdigné ', qui date de 1532, nous donne un développement assez original de ce type :

De Pathelin n'oyez plus les canticques, De Jehan de Meun la grant jolyveté.

Ne de Villon les subtillcs trafficques.

Car pour tout vray ils n'ont que nacquetté. Robert le Dyable a la teste abolye, Bachus s'endort et ronfle sur la lye, Laissez ester Caillette le folastre, Les quatre Filz Aymon vestuz de bleu, Gargantua qui a chepveulx de piastre :

Voyez les faits Maistre Pierre Faifeu.

C'était un écolier d'Angers, qui a certainement existé, et dont Charles Bourdigné, prêtre, avait résolu de conter les gestes héroïques et équivoques pour notre divertissement et celui de M^ Jean Alain, chanoine de la vieille église Saint-Laud près d'Angers.

Il se nommait Pierre Faifeu : un jeune gars, bien découplé, de subtil esprit, qui devait jouer à sa mère, la Faifeu, ainsi qu'à ses chambrières, tous les tours possibles. A l'école, il savait s'oublier à propos quand le régent le fessait ; et plus tard, quand il étudia le décret à Angers, personne ne s'entendait mieux que lui à soutirer adroitement l'argent de la Faifeu. En fait d'études, Pierre se rendit surtout habile à pratiquer tous les jeux ; il lia connaissance avec des pipeurs et de bons ivrognes. C'était un maître écornifleur, qui volait les oies de sa mère, avalait des lamproies pour la joie du populaire, buvait de l'hypocras tout bouillant à la façon d'un chien, en

I. Ed. Coustelier, 1723. — On doit à M. AbelLefranc (Introduction à la grande édition critique des Œuvres de Rabelais, 191 2, p. xxxii) d'avoir mis en lumière cette date.

lapant. Il enfermait une fille amoureuse chez la vieille bigote, la Macée ; il blasonnait publiquement dans les rues d'Angers le boulanger qui avait fait un enfant à sa chambrière. Quel plaisir de le voir danser, un beau jour d'hiver, avec sa chemise pailletée de glaçons, agitant les sonnettes qu'il portait aux bras et aux jambes ! Enfin nul n'aurait surpassé M^ Pierre dans l'art de tirer de l'argent des religieux, de s'emparer du souper des chanoines, de les désarmer en les faisant rire aux éclats de ses gentillesses. Or Pierre Faifeu exerçait aussi toutes sortes de métiers sur les routes de l'Anjou et de la Bretagne. A Baugé, il se donnait comme un bateleur, en enfermant de gros chiens hurleurs dans la chambre de son hôtel : le public s'assemble à ce bruit ; mais Faifeu fait la quête avant de montrer ses animaux féroces et s'esquive aussitôt. Il marchandait sur sa route un cheval mis au vert, sur le pré, y transportait nuitamment une charogne, puis allait dire au propriétaire que son cheval avait été dévoré par les loups, tandis que Faifeu l'avait dérobé. Il commandait une paire de bottes chez deux cordonniers, rendait à l'un la droite, à l'autre la gauche, leur déclarant qu'elles le serraient par trop : puis Faifeu disparaissait avec sa paire de bottes neuves. En Bretagne, M^ Pierre contrefaisait le vendeur de thériaque, débitait de la poudre aux puces ; à Nantes, il singeait le devin qui retrouve les objets égarés ; à Rennes, il se donnait pour un médecin ; puis on le voyait se dire marchand de porcs. Car Faifeu savait retrouver les bagues perdues, simuler le lutin pour amuser les chambrières, revêtir à propos l'habit de diable qu'il avait acheté à Paris, pour terroriser et faire taire les bavardes lavandières de Blois (c'est là une farce analogue à la « repue franche » des écoliers à Montfaucon, et qui nous remet encore en mémoire le tour que, selon Rabelais, Villon aurait joué à Tappecoue). Chez une tante, M'-" Pierre visitait un cofi"re rempli d'argent et y renfermait un renard. Enfin, quand François F'' se rendit à Angers, en 1518, Faifeu fit la joie d'un des plus grands seigneurs de la cour, dont on ne saurait douter de l'extrême bon goût : car il s'amusa

comme un fou à le voir dévorer un plat de mouches. On trouve bien que, par suite de ses talents, M'^ Pierre Faifeu eut quelques histoires avec les sergents et la justice; mais il allait toujours à propos se mettre en franchise dans une église. Quand, à Saumur, il fut emprisonné pour certaine folie, M^ Pierre sut bien faire appel de la sentence et s'aviser qu'il y avait un vice de procédure dans son affaire. Ainsi ce subtil esprit aurait pu vivre de longs jours, ajouter des farces à ses farces, s'il ne s'était laissé « pateliner » par ses parents. On le maria : le pauvre garçon mourut presque aussitôt de chagrin et de douleur.

C'est presque le seul trait plaisant de cette histoire qui s'efforce à être comique : car il n'est pas donné à tout le monde de prendre plaisir au style cocasse de Bourdigné, précurseur des grotesques.

Pour nous, M^ Pierre n'est plus fort divertissant. Mais il faut retenir que, dans la pensée de Bourdigné, cet écolier vagabond, farceur et voleur, était un autre Villon, surpassant le premier dans ses « subtilles traficques ». Ainsi nous le présente l'épitaphe que le vieux chanoine écrivit au sujet de cet insigne « gaudisseur » :

soubz le fardeau de geste dure pierre, Voyez gésir le plaisant maistre Pierre, Qui en ses faitz passa partout Villon, Et Pathelin. Pourtant a réveillon Tout bon compaing De Profiindis luy donne, Priant a Dieu que ses maulx luy pardonne.

Certes Villon, comme Faifeu, fut un écolier; il erra dans cette même région, autour d'Angers, en Bretagne, en Orléanais, sans ressources autres que celles de son esprit et de sa main de clerc. Mais aurait-il trouvé des religieux pour le protéger et rire de ses frasques, comme Faifeu, à Angers et dans les environs? Il est permis d'en douter : et, dans tous les cas, il ne faudrait pas compter parmi eux le dur Thibaud d'Auxigny.

François Villon a pu sur sa route faire des écritures dans des

tavernes, réciter des monologues, mimer des farces, servir les maçons, conduire et panser les chevaux, faucher dans la belle saison, broyer le chanvre, porter la balle en Bretagne, coucher dans des carrières et des fours à plâtre, voler avec les voleurs, rimer avec les amateurs de poésie, crocheter avec les crocheteurs, tricher aux dés ou aux cartes, sans que l'on puisse l'identifier avec ce grand et robuste garçon, l'écolier paysan avaleur de lamproies, ce gaudisseur dont la fin fut à la fois triste et sage, cet époux d'une riche veuve. Mais on ne saurait douter qu'on voyait sous ces traits, en 1532, et Villon et le légendaire Pathelin.

Il semble bien que vers ce temps-là les Repues Franches, dont le succès fut considérable, données comme les gentillesses mêmes de François, ont fixé la légende de Villon qui sera décidément celle d"'un écornifleur joyeux.

Entendons, par exemple, ce que Pierre Grognet dira de François Villon dans sa « louange et excellence des bons facteurs qui ont composé en rime », comme on la rencontre dans les Mots dore:^ du grand et sàige Cathon (Paris, D. Janot,

Maistre Françoys, nommé Villon, Bien sçavoit rimer sur billon.

Tant jours ouvriers comme dimenches Quant il cerchoit ses repues franches.

Vers ce temps-là, ou à peu près, vécut à Paris un « noble gueux », Jean Ragot, le plus subtil qui se pût rencontrer pour contrefaire l'estropié, pratiquer l'art de mendier et de tromper : on lui fera dire, dans le préambule d'un Testament imité du Grant Testament ' :

Pour attrapper souventes foys billon J'ay excédé maistre Françoys Villon.

Ragot, c'est le bélître qui jargonne ; Villon, le jargonneur, un type odieux aux amateurs de langue pure, à la génération

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