I. Bibl. Nat., ms. fr. 1721, fol. 7 vo
lui avait prodigué les soins qu'un chirurgien donnerait seulement à l'ami le plus cher dont il panserait les blessures ; et Marot proposait aux jeunes poètes d'alors de cueillir les belles fleurs de ses sentences, d'apprendre à écrire sur les traces de celui qui avait « emporté le chapeau de lauriers devant tous les poètes de son temps. » Il admirait certes son art', son « érudition », c'est-à-dire son expérience de la vie. Mais par contre Marot estimait qu'il avait manqué à son langage d'être poli à la cour d'un prince. Le courtisan se montrait-il plus sévère que son roi, « seule cause et motif de son emprise » ? Car François P*" écoutait volontiers réciter des vers de Villon dont il estimait les bons passages. Et Clément, au surplus, ne tient pas à expliquer ce qu'il juge incompréhensible : 1' « industrie des lays », le sens du Testament. Un homme de bonne compagnie, comme lui, ne se mêlera pas, on l'a vu, de corriger le jargon. Peut-être a-t-il soupçonné la vie mauvaise de François? Peut-être a-t-il adopté, à son sujet, la tradition des Franches Repues ?
Ce que l'imagination a été impuissante à nous donner, ce type de Villon, le bohème idéal, nous le trouverons bientôt réellement incarné dans la maigre personne de Roger de Collerye. Roger a certainement lu et aimé Villon sans qu'on puisse dire pour cela qu'il ait imité sa vie : des conditions analogues d'existence ont produit vraisemblablement des traits semblables.
Ce fut un frère de Villon, mais un frère rustique et bon, que le pauvre Roger de Collerye, secrétaire de Monseigneur d'Auxerre,
I. Etienne Pasquier, Recherches sur la France, 1. 8, ch. 60, lui en fera grief : « Marot estoit un bel esprit, nourry en la cour de nos roys, né dès le ventre de sa mère pour faire des vers françois : mais homme qui n'eut plus de sçavoir acquis que ce qu'il en falloit pour sa portée ! C'est pourquoi il admira en Villon un sçavoir qui ne gisoit qu'en apparence... Car Villon fut un escolier de Paris, doué d'assez bel esprit, mais un maistre passé en friponneries. On dit en commun proverbe, de telle vie, telle fin ; cela se trouve presque vérifié de luy... Qu'il ait esté un bon fripon, qui en friponnant faisoit profession expresse de tromperie et larcin, il n'en faut meilleur tesmoignage que cestuy. D'autant que la postérité a nommé un Villon, celuy qui eshontément se mesloit du mesticr de trompeur, dont nous fismes Villonner et yilloniierie : mots qui tombent aussi souvent en nos bouches pour tel subject, comme le Patelin, Pateliner, et Palelinage, celuy qui par beaux scmblans et douces paroles cnjeaule quelqu'un. » (Etienne Pasquier, Œuvres, II, éd. de 1723, col. 875-876).
et dont les œuvres furent publiées à Paris en 1536'. Or, bien qu'il sût tourner mieux que tout autre en ce temps, à l'exception de M^ Clément, des épîtres, des rondeaux d'amour, des moralités, des monologues, des sermons, des ballades, des cris de Basoche, des épitaphes de chanoines notables ou bons buveurs, qu'il chantât la simple et vieille chanson de chez nous tandis que ses contemporains s'habillaient lourdement à" l'antique ou singeaient les belles manières d'Italie, Roger demeura pauvre et sans gloire. Tel Villon, il était maigre et sec, tremblant comme la feuille, et ne mangeait pas son saoul. Le froid et le vent lui livraient de rudes assauts. Il allait, mince, pâle et défait, peu vêtu, car ses habits demeuraient entre les mains de ses créanciers ; sa bourse était plate et il n'y portait pas de « croix » : comme Villon aussi il dira: « Faulte d'argent est douleur nompareille ». Son idéal fut alors tout semblable à celui de M^ François :
Plus sain qu'en l'eau n'est le poisson, Frians morceaux, bonne boisson.
Voila le point que je souhaicte.
Et jouyr d'une mignonnette Quant je lui liève son plisson.
L'accoUer, en ung verd buisson.
Au temps d'esté qu'on se délecte.
Plus sain qu'en l'eau...
Et d'escus la plaine bougctte Pour tousjours gaudir nous eusson...
Ah ! s'il avait pu gagner quelque chose avec sa rhétorique, en envoyant sa prose ou ses vers à des gens de riche maison ; car tout son plaisir consistait à tourner des rondeaux ou des ballades. Mais, hélas ! Collerye le confessera :
J'ay beau courir, troter, venir, aller.
Songer, resver, ou dormir sur la paille,
I. Œuvres de Roger de Collerye, éd. Charles d'Héricault, 1855 [Bibl. Elzévirienne].
cela ne lui servait de rien. Roger était délaissé comme une pauvre bête. Tout ce qu'il demandait alors à Dieu, et à ses protecteurs, c'était un prieuré avec quelque revenu. Car il n'y a pas d'amertume dans sa misère ; et Collerye diffère en cela de Villon qu'il fut" vraiment un honnête homme. Il aimerait mieux, par exemple, être un pauvre berger que d'être mis au nombre des méchants ou mourir mal. Dans l'idéal qu'il se fait de la vie, il joint les plaisirs du chanoine aux joies du Franc Gontier : il y a des oiseaux qui chantent tandis qu'il embrasse son araie dans le buisson feuillu. Roger de Collerye, c'est Roger Bontemps, dans sa jeunesse, gai, gaillard et souple ; un véritable enfant de Turluton :
Qui serche sa bonne aventure, Ainsi qu'un povre valeton :
J'ay pour mon appuy ung bâton, Et le ciel pour ma couverture...
Simple je suis comme ung mouton, Qui prent en un pré sa pâture ; Et si n'ay pour toute vesture Qu'un petit meschant hocqueton.
Au contraire de Villon, Roger vivra de vieux jours : il moralisera presque. Collerye, c'est le bohème parisien comme l'a fait la vie simple et rustique d'Auxerre ; Villon, qui avait cependant des attaches avec la province, fut le mauvais dévoyé, r « enfant perdu » de la grande ville '.
Mais Villon n'a pas été que le folâtre, le buveur, l'escroc joyeux de sa légende : il fut pire que cela, meilleur aussi.
I . La dépravation des villes est un lieu commun cher aux moralistes. On ne saurait manquer toutefois de remarquer que le cordelier Michel Menot, qui suivit de près Villon, a développé maintes fois ce thème : « Ubi est qiiod itivenictis grossa et enormia peccata nisi in civitatihus ? Ubi sunt comestores pauperum et cxcoriatores eoniiiuïciii ? Profecto ibi. Raptores et violatores pticellarum, grossa adulteria, homicidia, giilositates, ebrietates et dissohitiones ? Certe in civitatihus. Ubi hodie lusores ad chartas et taxillos ? Ubi sunt grosse blasphemie, proditiones, invidie, detractationes, usure patentes, fraudes, deceptiones et cautele in mercantils, etc. » Sermones, Paris, 1550, fol. 7 ro.
Gardons-nous toutefois de voir seulement en lui un voleur, un douteux personnage, le mauvais, le pauvre rempli d'orgueil qu'a maudit l'Ecclésiaste. Villon était faible surtout, comme il arrive à un être trop sensible, et il ne haïssait rien tant que « persévérance ». On n'a pas été pitoyable pour lui. Il a souffert la faim et la soif sur les routes ; il a vu, par les fenêtres des maisons, le pain qu'il ne devait pas manger. Il a connu l'exil, les chemins qui s'allongent toujours. Il s'est terré comme un « povre chien ' » : comment n'aurait-il pas aboyé et mordu ? Or, dans une situation abominable, Villon a conservé une conscience clairvoyante, le cri pur de la foi et du repentir, le sentiment populaire de la patrie. Sur de durs chemins, il a porté dans son esprit l'œuvre la plus personnelle et l'a plus haute de poésie. Elle dépasse en beauté, en humanité, tout ce que la lyrique française avait jusqu'alors produit. La ballade de Villon résonne comme rien n'avait encore sonné : elle est la perfection même. Sa poésie fut toute joie et toute tristesse : elle est le miroir sincère du double visage de François :
Je ris en pleurz !
La légende a grossi ce rire évident : nous avons remarqué les vraies larmes qui montaient aux yeux du poète.
Est-ce à dire que nous connaissions beaucoup mieux Villon que ceux-là qui forgèrent immédiatement sa légende ? Certainement.
Mais un homme moderne peut-il pénétrer sa conscience et le juger avec quelque impartialité ? En dehors de sa poésie sans pair, pouvons-nous lui accorder notre estime, notre indulgence ? Pouvons-nous le comprendre, enfin ? Je ne le crois pas.
Un moraliste de cette époque, un de ces bons prédicateurs libres, un être à la fois croyant, simple, rude, comme un Michel Menot, serait beaucoup plus habile à nous révéler l'âme du pauvre poète. Et comment apprécier un homme hors du temps qui lui a imposé sa vie, ses idées et sa langue ?