Livre d'Heures Je Philippe l'iffinicliei
Involontairement la pensée du lecteur de Villon se reporte à la parabole de l'Enfant prodigue, dont l'aventure pitoyable est bien propre à faire déplorer l'état d'une vie remplie de péchés et de maux. Elle fut par excellence la moralité typique de la fin du quinzième siècle, l'histoire de tous les gueux et de tous les affamés d'alors, de tous ceux qui, comme Villon, perdirent leur « couche molle » et couchèrent à la belle étoile. Quand nous la voyons si souvent dessinée dans les livres d'Heures, peinte au vitrail des églises, sculptée par nos vieux irnagiers, si populaire en un mot, ne sommes-nous pas en droit de penser qu'elle était présente à l'esprit des dévoyés de ce siècle, de tous ceux qui vagabondèrent, qu'elle était leur propre histoire à tous ? Le Cordelier Menot nous l'a contée à peu près dans ces termes ' :
C'était un enfant plein de sa volonté, un volage, un mignon, un vert galant : or, quand il eut éprouvé qu'il était riche, jeune, audacieux, le sang lui monta au front. C'était un enfant perdu qui n'avait pas assez longtemps connu la verge du maître ; et son père craignait de le contrister. — Se tournant vers son auditoire, le prédicateur le déclarait : « Combien en voyons nous aujourd'hui d'enfants, comme ce fils prodigue, à qui les pères lâchent sur le cou la corde dont ils seront pendus, tôt ou tard ! Ils donnent à ces beaux fils l'argent qu'ils vont jouer aux cartes, aux dés, dissiper avec les filles ou aux tavernes. Bon Dieu, vaudrait-il pas mieux que de tels pères n'eussent pas de fils ? » — Or voilà que ce fol enfant, mal conseillé, dépense tout son argent en beaux habits : il porte la belle chemise froncée, le pourpoint de velours et la toque de Florence. Il vole de ses propres ailes ; il prend la clef des champs, se met en route, tient table ronde à ses amis, s'acoquine avec ces filles qui rongent les paillards jusqu'à l'os, se nourrit grassement chez les rôtisseurs. Maintenant sa bourse est vide : il n'a plus rien à frire. Et voici mon galant plumé, tout nu, abandonné de tous. (Ou sont les gracieux galants ?)