‹ François Villon (volume 2)Chapitre 41 sur 402 · A.. Piaget, àzns Romania , 1898, p · texte numérisé non relu

A.. Piaget, àzns Romania , 1898, p

Fromage frais, laict, burre, fromaigée, Craime, matton, pomme, nois, prune, poire, Aux et oignons, escaillongne froyée, Sur crouste bise, au gros sel, pour mieulx boire.

Les oisillons harpaient pour réjouir les deux amis qui se baisaient sur la bouche et le nez. Après quoi Gontier entre dans la forêt pour abattre du bois. Il déclare qu'il n'a jamais vu des piliers de marbre, des murs revêtus de peinture ; mais aussi il ne craint ni la trahison, ni de boire du poison dans une coupe d'or :

Je n'ay la teste nue Devant thirant, ne genoïl qui s'i ployé !

Pour le même motif, Franc Gontier demeure à l'abri de la verge des huissiers, de toute convoitise, de toute ambition. Son travail est sa seule joie :

Moult j'aime Helayne et elle sans moy faille. Et c'est assez. De tombel n'avons cure.

Et Philippe de Vitry, le riche homme d'église, de conclure :

Lors je dis : « Las ! serf de court ne vault maille, Mais Franc Gontier vault en or jame pure. »

Tel était ce morceau célèbre, que développa plus tard Pierre d'Ailly, et qui fut controversé pendant tout le xv*" siècle. On était pour ou contre Franc Gontier, partisan ou ennemi de sa vie ' : les uns, comme le roi René, ne voyaient rien de plus beau que l'existence d'un berger ; d'autres, comme ce pauvre diable qui n'avait pas quatre deniers de rente, déclareront que l'essentiel est de se contenter de peu \

1. Le pain soubz l'cssclle — La belle bouteille — Fourmaige en foisselle. — Vie du Franc Gontier.

(Martial d'Auvergne. Vigilles de Charles VII, éd. Coustelier, p. 85).

2. J'ai meilleur temps que n'ot oncq Franc Gontier — Qui se pena à servir dame Hélène — D'entretenir ne Martin ne Gaultier — Il ne m'en chault : je n'ay pas ceste peine. — Qu'a passer temps d'aultres riens ne me peine. — Oncq ne plaidaj' ne n'y mis mon entente — Je n'ay pas soin de cueillir mon demaine — Et si n'ai pas quatre deniers de rente !... — Je chante et riz quand j'ay la teste plaine — Ne de mourir je n'ay jamais entente — Plus aise suis que

Il est certain que François Villon savait par cœur la poésie fameuse de Philippe de Vitry : on retrouvera dans sa ballade le tableau de la douce vie de Franc Gontier et de dame Hélène, celui de leur festin d'oignons et de fromage. On y reconnaîtra aussi le « tirant séant en hault » à qui le libre paysan refuse son hommage.

Mais il n'y a guère de danger qu'un pauvre homme comme Villon se risque à lutter contre un puissant. Il ne faut rien demander à de tels personnages : l'Ecclésiaste l'a dit : Non litiges cum homine patent e, ne forte incidas in manus illins... Non contendas cnm viro locuplete (VIII, 1-2),

Et cependant, ce Gontier, il est pauvre tout comme lui, Villon ; ce n'est pas un seigneur tenant des hommes dans son fief : or il loue la pauvreté que François tient pour un malheur. Qui a tort de moi ou de Gontier, pense Villon? Et le poète compose sur ce beau sujet une admirable et sensuelle ballade dont tous les mots sont une volupté. Cyniquement il expose à Andry Couraud quel est, selon lui, l'idéal d'une vie qui n'a rien ci voir avec les travaux et la misère de l'honnête bûcheron :

Item, a maistre Andry Courault,

« Les Contredis Franc Gontier » mande ;

Quant du tirant séant en hault,

A cestuy la riens ne demande.

Le Saige ne veult que contende

Contre puissant povre homme Las,

oncq ne fust Charlemaigne — Et si n'ay pas quatre deniers de rente !... — Prince, chascun ne dit pas ceste entaine — D'avoir argent aussi pas ne me vente, ■ — Mais aise suis plus qu'un brochet en Seine — Et si n'ay pas quatre deniers de rente !

(Ms. fr. LUI de Stockholm, fol. 6 v°). Voilà une antienne que ne récitera pas Villon ! — Les sources de cette querelle remontent sans doute au Roman de la JRose, à la description de l'Age d'or, et on pourrait en suivre l'évolution jusqu'à Marot (Au bon vieux temps, un train d'amour rcgnoit... II, p. 194). Mais Villon a bien visé le poème de Ph. de Vitry et la réponse de Pierre d'Ailly, pièces très répandues parmi les clercs par la traduction latine de Nicolas de Clamcnges (On imprima ces trois pièces dès 1490). — Je signalerai quelques pièces se rapportant à cette querelle : Bibl. Nat., fr. 2264, fol. 48 : Par un matin aufre^ de la rousee..., le rondeau de Henri Baude (Bibl. Nat., fr., 12490, fol. 126 v" : J'aitne mieulx éire franc hergier..., \(t Dchat de Vomme mondain et du religieux (Montaiglon, XIII, p. 211).

Affin que ses filiez ne tende Et que ne trébuche en ses las.

Gontier n'est craint : il n'a nuls hommes

Et mieulx que moy n'est hérité ;

Mais en ce débat cy nous sommes,

Car il loue sapovreté,

Estre povre yver et esté,

Et a félicité repute

Ce que tiens a maleureté.

Lequel a tort? Or en dispute.

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