Pierre Champion, Vie de Charles d'Orléans, p
2. Il est toujours dangereux d'affirmer ces choses-là : car Charles d'Orléans devait aussi beaucoup à Alain Chartier qui inspira certainement les vers tendres et amoureux de Villon. Cependant je note dans la manière de Charles d'Orléans le /«/célèbre : Mort f appelle de ta rigueur (on le retrouve entre autres parmi des pièces imitées de Charles d'Orléans dans le ms. fr. 17 19, fol. 71), et surtout les deux développements sur la Fortune, un thème très en honneur à Blois (la bergeronnette : Au retour de dure prison et la ballade Fortune fus par clers jadis nommée'). Enfin il est assez remarquable de trouver dans Charles d'Orléans :
Mais ma bouche fait semblant que je riç Quant maintes fois je sens mon cueur pleurer.
(Ce que Villon saura dire beaucoup mieux : Je ri^ en pleurs) ; de voir que l'évocation des dames anciennes, faite par le bon duc à propos de la mort de sa femme, est comme la ballade des dames des temps jadis construite sur la précieuse rime aine.
chansons où il disait sa vie passée et présente, la douceur de sa jeunesse, le chagrin d'être séparé d'une femme qu'il aimait ; et pour représenter chacun des états de son âme, il avait inventé des allégories, des symboles : en sorte que, dans sa solitude, il vivait accompagné de Tristesse, de Désir, de Mélancolie et d'Amour.
Rentré dans ses pays, Charles avait éprouvé que le monde était bien changé : l'esprit chevaleresque n'existait plus et la France demeurait serrée autour de son roi victorieux. Le duc d'Orléans n'avait plus qu'un ami, Philippe de Bourgogne ; et celui-ci, maintenant l'ennemi du roi de France, était le fils du duc Jean qui avait assassiné son père Louis !
Charles d'Orléans comprit alors qu'il n'avait plus grand'chose à faire ici-bas ; il avait épousé une jeune femme et n'en avait pas d'enfants. Il résolut d'arranger sa vie le mieux possible, en jouissant de tous les agréments que procurait le charmant séjour de Blois ; de vivre doucement, avec des amis qu'il aimait bien, dans ce grand château qui était aussi une campagne. Il lisait des livres, jouait aux tables et surtout aux échecs, et parfois il se promenait sur la rivière ou chassait. Mais le plaisir le plus vif et le plus secret dont il jouissait alors était de s'enfermer dans un petit retrait où se trouvait sa librairie. Le duc avait là une chaufferette, un pupitre de bois sur lequel on pouvait fixer des chandelles ; et, parmi ses livres, de gros ouvrages ennuyeux, de vieilles histoires latines et des Sommes de théologie, il possédait un tout petit volume de parchemin que nous avons conservé ' : des scribes de sa maison avaient commencé d'y transcrire ses premières productions. Le duc le reprenait souvent, y écrivait très calme, d'une main soigneuse, ses dernières inventions, et même celles de ses serviteurs ; car il était fort bon homme en vérité. La vie, qui lui avait été si dure, l'avait rendu parfaitement honnête ; et, malgré son âge, il restait très gai d'esprit, aimait les plaisanteries. Il savait aussi