‹ François VillonChapitre 112 sur 262 · Guillebert de Metz dans Paris et ses historiens, p · texte numérisé non relu

Guillebert de Metz dans Paris et ses historiens, p

5. T., V. 362, 382. — 6. A. Thomas, Notes sur S. Mamerot, dans la Romania, 1908, P- 535-

FRANÇOIS VILLON. lO

bruit et chante comme la caresse du vent sur les cimes de tendres et pâles feuillages ' :

La royne Blanche comme lis Qui chantoit a voix de seraine, Berte au grantpié, Bietris, Alis, Haremburgis qui tint le Maine, Et Jehanne la bonne Lorraine Qu'Englois brûlèrent a Rouan ; Ou sont ilz, ou Vierge souvraine ?

Mais ou sont les neiges d'antan ?

Dans ce milieu de juristes et de religieux, François Villon entendit surtout parler de droit et de théologie.

On connaissait la procédure dans cette communauté où chanoines, chapelains et professeurs de droit possédaient des maisons, des vignes, des terres, en un temps où toute propriété était source de litiges. On a déjà noté avec quelle justesse Villon employa la langue juridique de son époque % en la parodiant d'ailleurs ; comment ses legs sont presque tous chargés de réticences telles qu'on les rencontre dans les actes ecclésiastiques et juridiques de ce temps.

Il est plus singulier encore de constater que François Villon,

2. CoUetet, Vie de François Villon, dans les Œuvres, éd. P. L. Jacob, 1854, p. xxviij ; Marcel Schwob ajoute (François Villon, rédaction et notes, p. 23) : « Le exemples de CoUetet ne sont pas très bien choisis : mais les termes juridiques abondent dans les deux Testaments. Ainsi: « établir un laiz » (P. T., h. 8) ; « être tenu à quelqu'un » {Id., h. 11); « le Décret qui articuUe » (Id. h. 12) ; <( récompenser » (Id., h. 14), terme employé dans les ordonnancements de comptes ; « assigner la vie » (Id., h. 15) ; « pur don » {Id., h. 16) ; « cent francs prins sur tous mes biens » {Id., h. 17) ; « laisser par résignacion », terme de procédure ecclésiastique dans les échanges de prébendes (Id., h. 27) ; « intendit » (Id., ib.); « recevoir cens sur une maison » {Id., h. 28); « faire griefz explois » (Id., h. 53) ; « soubz luy ne tiens s'il n'est en friche » {G. T., h. 2) ; « révoquer certains laiz » (Id., h. 65) ; <c magnifester une ordonnance » (Id., h. 68) ; « le jardin luy transfère que maistre Pierre Bobignon m'arenta » (Id., h. 85); «l'amende soit bien haut tauxée jj (Id., h. 112); « cecy estudient, et ho ! » {Id., h. 119) ; « titres résigné » ; « m'en desaisiné » ; « cens recevoir leur assigné »;(.(. à. ung certain jour consigné » (Id., h. 121) ; « contredits » {Id., h. 132); « regens, cours, sièges, palais » {Id., h. 152) ; « canceller » (Id., h. 161) ; « maistre des testamcns » (Id., h., 172) ; etc.

si jeune alors, et au demeurant un voluptueux, nous a fait connaître (il semble même qu'il y ait pris parti) une querelle théologique dont la crise coïncida avec l'apparition de ses Lais. Dans tous les cas on ne saurait douter qu'il n'ait épousé les haines de Saint-Benoît, en attaquant si délibérément deux vieux chanoines de Notre-Dame,

§ II. — Les haines de Saint-Benoît.

Si un contemporain de saint Louis s'était trouvé tout à coup transporté dans la région universitaire au temps où Villon atteignit sa vingt-cinquième année, malgré le changement du temps et des lieux, il aurait pu se croire encore le contemporain du roi angélique qui introduisit les ordres mendiants dans la capitale.

Les conversations que l'on tenait au sujet des quatre ordres, les Jacobins, les Cordeliers, les Augustins et les Carmes, étaient exactement les mêmes ; les chansons qu'il aurait pu entendre dans les tavernes, celles-là qu'il avait entonnées deux siècles auparavant, et que rima rudement un Rutebeuf pour la confusion de Papelardie'. Les curés et l'Université protestaient, comme au milieu du xiii^ siècle, contre l'envahissement de l'enseignement théologique par les Jacobins ; ils maudissaient comme de funestes novateurs les frères Mineurs. Lt le clergé disait hautement et vertement à tous ces Mendiants : On vous recherche comme confesseurs ; le peuple accourt à vos sermons ; vous nous enlevez le bénéfice de nos morts ; depuis que vous quêtez, la dîme nous est mal payée. A quoi les réguliers répliquaient ironiquement : Soyez dignes d'entendre les confessions et on aura recours à vos offices ; soyez élo-

I. Cf. Rutebeuf, Œuvres coniplcles, éd. Jubinal, I, p. 158-169 (Les ordres de Paris) ; p. 170-174 (Chanson des ordres).

quents et vous ne manquerez pas d'auditeurs ; chacun est bien libre de se faire enterrer là où il lui plaît ; soyez pauvres comme nous le sommes^ ! Comme s'il fallait qu'à deux siècles de distance cette querelle religieuse offrît une exacte concordance, l'universitaire Jean de PouUieu, condamné par Jean XXII, était l'autorité que les séculiers alléguaient au temps de Villon, comme au temps de Rutebeuf on citait le Livre des périls de ce temps que les bigots avaient fait condamner par le Pape.

Qui avait raison dans cette querelle ? C'est là un point difficile à trancher, et qui nous importe peu. En ces matières, du domaine de l'inspiration ou de la conscience, les hommes ont toujours pris avis de leurs passions, et leurs passions ont toujours été conseillées par leurs intérêts. L'intérêt des universitaires était que les réguliers n'enseignassent point ; celui des curés, qu'ils n'enterrassent pas les morts.

Ainsi qu'au temps de Rutebeuf. une campagne d'opinion se fit contre les réguliers. Comme ils étaient les derniers venus dans le monde clérical, qu'on les avait vus s'établir autour des villes, puis pénétrer dans les faubourgs, y construire de magnifiques maisons où la sévérité et la richesse s'alliaient tout ensemble, qu'ils avaient élevé des cloîtres délicats et si vastes qu'on prétendait que les chevaliers y auraient pu tournoyer à cheval la lance au poing, qu'ils offraient à la fois l'image de la pauvreté individuelle et de la richesse en commun, on les voua à l'exécration. Les séculiers prêtèrent tous les vices à ces faux apôtres qui s'introduisaient, disaient-ils,, par finesse dans les maisons, conduisaient avec eux des femmes chargées de péchés, trompaient le cœur des simples par des bénédictions et de douces paroles, se recommandaient aux puissants de ce monde, se prétendaient inspirés, avaient renoncé au travail des mains, séduisaient le peuple par une éloquence toute mondaine, importunaient les gens par leurs quêtes, exigeaient que les mets qui leur étaient

2. Cf. Salimbene, cité par Léon Clédat dans son excellent Ruleheuf, 1898, p. 72.

offerts fussent délicats et recherchaient les bons repas '. Les Mendiants furent livrés à la malignité du peuple parisien.

Le « prud'homme » d'alors, comme on disait, le bourgeois comme nous traduirions, dans sa piété même s'est souvent montré anticlérical dans l'ancienne France. Ce qu'on a pu dire à ce sujet est incroyable sous le sceptre fleurdelisé du plus saint des rois qui, lorsqu'il était en joie, aimait à entendre démontrer que « prud'homme vaut mieux que béguin » ; ce qu'on peut recueillir de la bouche, non pas seulement des joyeux ménestrels, conteurs de fabliaux, mais de celle d'un grave moraliste comme Robert de Sorbon, demeure encore d'une vigueur étonnante de dénigrement ^

Les clercs buveurs, au temps de Villon, chansonnaient donc hautement dans les tavernes les ordres mendiants \ Un dicton d'alors résumera la haine qu'on leur portait*^ :

Prions Dieu que les Jacobins Puissent mengier les Augustins, Et les Carmes soient pendus Des cordes des Frères Menus...

On répéta longtemps à Paris ce dit gaillard ' :

Aux Augustins bien couchées, Aux Cordeliers bien houssées, Aux Carmes bien remuées.

Aux Jacobins bien payées.

Toutefois les attaques elles-mêmes dont les Mendiants furent l'objet au xv^ siècle nous montrent que nous ne sommes plus dans un siècle de foi vive ; on ne discute plus sur les principes, l'Evangile éternel ou l'inspiration des spiri-

1 . Je résume les propositions du docteur en théologie Guillaume de Saint- Amour (Cf. Histoire de l'Etablissement des Moines mendiants... Avignon, 1767, in-12, p. 181 et s.)

2. Mais au temps de Louis XIII un imprimeur qui eût répandu les œuvres de Guillaume de Saint-Amour aurait risqué le feu.

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