‹ François VillonChapitre 171 sur 262 · Arch. Nat., H. 3936 (Compte do · texte numérisé non relu

Arch. Nat., H. 3936 (Compte do

au temps de sa jeunesse et de ses études, il dira que les uns mendient tous nus,

Et pain ne voient qu'aux fenestres ;

Les autres sont entrez en cloistres

De Celestins et de Chartreux

Botez, housez, com pescheurs d'oistres '...

C'est donc dans un costume mi-séculier, portant de grandes bottes sous leurs robes retroussées, qu'il nous les représentera, ainsi que des pêcheurs d'huîtres^.

En descendant la rue de la Harpe on rencontrait la double bordure des collèges : à droite, le collège de Cluny avec sa belle chapelle, le collège des Trésoriers, le Petit-Bayeux et les collèges de Narbonne et de Séez ; à gauche, Harcourt, Justice et la chapelle Saint-Côme où se tenait la confrérie des chirurgiens.

On se trouvait alors à la hauteur de la rue des Mathurins qui limitait le cloître Saint-Benoît. En empruntant la rue des Cordeliers, on arrivait rapidement à la porte Saint-Germain, après avoir dépassé le collège de Bourgogne et longé le grand couvent des Cordeliers adossé à la muraille. C'était une magnifique maison avec ses jardinsetpourpris; et dans l'église gisaient sous des tombeaux de marbre et d'albâtre les puissants protecteurs des frères Mineurs, des princes de la maison de France, des reines.

C'était là un beau quartier, mi-universitaire, mi-aristocratique, avec ses collèges, ses grandes résidences, ses nobles maisons à tourelles et huisseries. Ainsi dans la rue Hautefeuille, qui allait de la rue des Cordeliers à Saint-André-des-Arcs, on rencontrait d'un côté l'hôtel de Reims, contigu au collège des Prémontres ; de l'autre, l'hôtel d'Alègre qu'occupa Richemont, « Artus le duc de Bretaigne » de la Ballade des hommes du temps jadis, la maison de Vlmage Saint-Christophe où demeurèrent les avocats

2. Les huîtres étaient alors fort recherchées : mais on les mangeait en civet, c'està-dire cuites à l'eau ou au vin, assaisonnées d'oignons, de canelle, de gingembre, de safran, avec des croûtes de pain (Le Viandier de Taillevent, éd. J. Pichon, p. 22).

Poignant et Piedefer, Thiboust, le président au Parlement ; puis l'hôtel des abbés de Fécamp '. Rue Serpente on voyait la maison des« Escoliers de Suesse », puis le collège de Tours fondé par Etienne de Bourgueil pour les écoliers de cette province. Quant à la belle église Saint-André-des-Arcs % elle occupait la place actuelle de ce nom. Les libraires s'y réunissaient en confrérie. Car, dans les échoppes de ce quartier, on trouvait « d'innombrables livres » pour lesquels un évoque anglais déliait avec bonheur les cordons de sa bourse, s'estimant trop heureux de répandre son argent « pour racheter et arracher à la poussière et à la fange ces livres inestimables » ^ Les mauvais écoliers comme Villon les vendaient plutôt.

Quand on avait franchi la porte Saint-Germain, on avait devant soi le bourg où demeuraient de nombreux bouchers "*, possédant de gros « chiens mastins » \ On était de suite dans la campagne, au milieu des champs et des vignes, des prairies qui bordaient les rives de la Seine où les femmes du bourg faisaient la lessive. On y rencontrait des joueurs de boules, des écoliers qui allaient marauder dans les vignes, voler des noix ou des fruits verts, retrouver des fillettes ou courir dans le Pré aux clercs^ : l'endroit était solitaire, propice à une réunion de crocheteurs qui préparent un mauvais coup, comme les voleurs du collège de Navarre ". On apercevait en face, sur l'autre rive de la Seine, le Louvre royal et le Petit-Bourbon, dont les grosses tours, les toits pointus, les clochetons se profilaient sur la butte Montmartre ; sur le côté, les murailles de l'enceinte universitaire que dépassaient seuls les clochers.

La vieille abbaye formait elle-même comme une petite ville close de ses fossés et de ses murailles percées de poternes ; et l'église, avec ses trois tours guerrières, pouvait sembler une

1. Berty, Rt'gion occidentale de l'Université, p. 453 et s. ; BaUlère, La rue Haiitefeuille.

2. Démolie en 1800. — 3. Richard de Bury, Le Pbilobiblion, éd. H. Cocheris.

4. Guillcbert de Metz, dans Paris et ses historiens, p. 223. — 5. Testament de la Mule Barbeau dans les Vers de Me Henri Baude, éd. Quicherat, p. 23.

6. Ces renseignements sont tirés du registre de la justice (Arch. Nat., Z' 3267).

7. Interrogatoire de Guy Tabarv, ap. A. Longnon, Etude biographique, p. 168.

manière de forteresse. L'abbé avait d'ailleurs sa justice, sa prison, ses sergents, et se montrait très strict sur l'observation de ses droits nombreux, en particulier au sujet des pêcheries de la Seine, depuis les anciens ponts de Paris jusqu'à Saint-Cloud.

L'église était pleine de choses antiques et mystérieuses, dépouilles de Tolède et de Cordoue, de magnifiques et délicats reliquaires ; et contre le mur nord de la nef s'érigeait une idole d'Isis devant laquelle les écoliers de Paris envoyaient prier les bonnes femmes qui désiraient de retrouver des objets perdus'. Derrière le grand autel, une table d'argent doré bordée d'émaux, on pouvait voirie sépulcre de Childebert, roi de France, un roi barbu tenant le sceptre d'une main et soutenant sur son avantbras l'abbaye qu'il dédia à saint Vincent ; Chilpéric couché sur sa tombe de pierre et caressant sa barbe ; l'étrange effigie en mosaïque de Frédégonde, sa femme et son assassin ; enfin, de l'autre côté du chœur, vers le midi, une autre sépulture de pierre au-dessus de laquelle était peinte la figure d'un roi avec cette épitaphe : CygistClotaire... Ces figures n'étaient vieilles que de deux siècles; elles paraissaient sans doute beaucoup plus anciennes aux hommes de ce temps. Et peut-être remplaçaient-elles les images primitives. Mais on avait déjà perdu le sens et le goût de cet art hiératique. Nicole Gilles écrira bientôt que Chilpéric tient la main sur la gorge pour indiquer qu'il mourut de mort violente. C'étaient d'incroyables antiquités. Et l'on peut se demander si Villon n'a pas songé au tombeau de Clotaire quand plus tard, envisageant l'hypothèse de sa fin, il dira :

Pieçaje fusse ou est Clotaire.

C'était là d'ailleurs une façon populaire et parisienne de parler ^

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