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CHAPITRE II

l'enfance de FRANÇOIS VILLON

François de Montcorbier, dit des Loges, que nous nommerons dorénavant François Villon, était né à Paris, en 143 1, de parents pauvres ' :

Povre je suis de ma jeunesse, De povre et de petite extrace ; Mon père n'ot oncq grant richesse.

Ne son ayeul, nommé Orace ; Povreté tous nous suit et trace.

Sur les tombeaulx de mes ancestres.

Les âmes desquelz Dieu embrasse, On n'y voit couronnes ne ceptres 2.

Le nom de Montcorbier nous permet de penser que le père de François tirait son origine de l'ancienne province du Bourbonnais. C'était alors celui d'une famille noble de ce pays ayant de beaux biens au soleil '. Au temps où naquit Villon, ce nom était porté par noble homme Girard de Montcorbier, écuyer, dont le manoir principal était situé au Ponters, écart de la commune de Bouchaud, et qui possédait en outre la petite seigneurie de Villars en Forez. Mais il est bien évident, à s'en

1. 1431, vieux style, c'est-à-dire entre le ler avril 1431 et le 19 avril 1432. — Sur toute cette discussion cf. A. Longnon, Etude biographique, p. 26-28; Marcel Schwob, François Villon, rédaction et notes, p. 53-61.

2. T., h. 35. Je suivrai presque toujours le texte de l'édition d'A. Longnon publiée en 191 1 dans les Classiques Français du Moyen Age (Paris, Honoré Champion).

3. A. Longnon, Etude biographique, p. 28-29 ! l'abbé Reure, Simple conjecture sur les origines paternelles de François Villon, 1902.

SOX ENFANCE l5

tenir à ce que nous dit Villon de son père et de son aïeul, qu'il n'y a pas lieu de le considérer comme issu d'une branche de cette noble famille bourbonnaise'. Tout au plus peut-on affirmer que le village de Montcorbier, encore habité au xvi^ siècle, et sur lequel on voit aujourd'hui les vestiges d'une motte féodale, fut le lieu d'origine de ses aïeux paternels ^ Un grand nombre de Bourbonnais durent venir à Paris à la suite du mariage de Charles V avec Jeanne de Bourbon ; nous verrons que la mère de François habita le quartier des Célestins, très aristocratique alors, et où se trouvait l'hôtel Saint-Pol, résidence royale. Peut-être Montcorbier descendait-il d'un domestique de la reine? Ce qu'on ne saurait manquer du moins de faire remarquer ici, ce sont les relations qui s'établiront plus tard entre François Villon et le bon duc de Bourbon, qu'il nommera « le mien seigneur ' ». Mais nous ne savons rien du père de François, sinon qu'il était mort en 1461, sans doute depuis bien des années déjà"^:

Si ne suis, bien le considère,

Filz d'ange portant dyademe

D'estoille ne d'autre sidère.

Mon père est mort, Dieu en ait l'ame !

Quant est du corps, il gist soubz lame.

J'entens que ma mère mourra,

Et le scet bien la povre femme,

Et le filz pas ne demourra.

Quant à sa mère, c'était une bonne femme pieuse et illettrée. Elle se montrait dévote à la Vierge, craintive de l'Enfer, désireuse des joies du Paradis : elle vécut, l'humble chrétienne, dans l'espérance de bien mourir en sa foi.

1. M. Reure, alléguant que le nom des Loges était celui d'une petite ferme proche Villars, conjecture que Villon pouvait appartenir à cette ûimille des Montcorbier, comme bâtard.

2. Détruit à une époque postérieure, il fut remplacé par le hameau actuel de la Rue-Neuve où se rencontre un lieu dit Pré Corbier.

5. Requeste à Mons. de Bourbon (Poésies diverses, IX). 4. T., h. 38.

ï6 FRANÇOIS VILLON, SA VIE ET SON TEMPS

Elle ne savait pas lire ses heures ; mais, agenouillée dans l'ombre du moûtier, elle voyait clairement en esprit, dans l'azur et dans l'or des fresques de sa paroisse, des réalités merveilleuses devant lesquelles les plus subtils et les plus orgueilleux théologiens d'alors se seraient inclinés '. Elle était toute semblable à cette bonne et pieuse femme qui, très dévotement, disait à l'église son psautier, mais savait bien mal son pater noster et son ave maria. Un prud'homme, qui l'entendit un jour, lui fit à ce sujet de dures réprimandes. Or il arriva que ce savant homme tomba en extase, tandis qu'il récitait ses prières : il vit qu'à chaque mot que la femme disait de belles fleurs sortaient de sa bouche. Et la Vierge Marie venait les prendre sur ses lèvres, en faisait un chapelet qu'elle portait au ciel pour couronner la tête de son dévot enfant Jésus-Christ, duand le prud'homme eut médité cette vision, il cria merci et pardon à la pauvre femme et s'excusa de ses paroles injurieuses ^ Mais tout ce que nous savons de la mère de Villon, c'est qu'elle demeurait au quartier des Célestins. Elle était en effet paroissienne, non pas d'une église, mais d'un monastère, d'un moûtier ; il y avait là une fresque représentant l'Enfer et le Paradis ; on y rendait un culte à la Vierge puisque plus tard son fils lui fera don de la ballade pour « prier Nostre Dame » :

Femme je suis povrette et ancienne,

Qui riens ne sçay ; oncques lettre ne leus. f Au moustier voy dont suis paroissienne

Paradis paint, ou sont harpes et lus.

Et ung enfer ou dampnez sont boullus :

L'ung me fait paour, l'autre joye et liesse.

La joye avoir me fay, haulte Déesse,

A qui pécheurs doivent tous recourir,

Comblez de foy, sans fainte ne paresse :

En ceste foy je vueil vivre et mourir 3.

1. « Que l'eu se doit mie trufcr de ceulz qui prient en simplesse de cuer ce qu'ilz ne entendent mie », écrit Guillaume Durand dans son Rational (Bibl. Nat., Fr. 437, tr. française du carme Jean Golein).

2. Le Psaultier Nostre Dame, Paris, chez la veuve Trepperel (imprimé gothique).

3. T., v. 893-902. Cf. la ballade de G. Alecis (Œuvres, éd. E. Picot, II, p. 58).

Toutes ces conditions se trouvent remplies par le moûtier des Célestins. Ecoutons la description qu'en fit en ce tempslà un voyageur de Metz ' : ce Aux Célestins est paradis et enfer en painture, avec autres pourtraictures en un cuer à part. Item devant le cuer de l'église, à ung autel, est painte ymage de Nostre Dame, de souveraine maistrise. » Enfin l'église des Célestins était un moûtier, et même, semble-t-il, le moûtier par excellence'' ; il avait été dédié sous le titre de l'Annonciation de la Sainte Vierge'.

La mère de François Villon était donc certainement paroissienne de cette « notable » église des Célestins qu'on estimait alors si parfaitement belle qu'on n'aurait rien su ajouter à sa beauté ''.

On y pénétrait par un porche où se voyaient les statues de ceux que l'on tenait pour les trois fondateurs du monastère' : le roi Charles V, ce « sage artiste », y présentait un modèle réduit de l'église; la reine Jeanne de Bourbon priait ; le pape Célestin, si humble au milieu des grandeurs et si pauvre dans ses richesses, abandonnait sa tiare, comme il le fit en plein consistoire ^ Dès qu'on avait passé le seuil, on était saisi tout à la fois par la simplicité monastique et la beauté nue des pierres, tout émerveillé par le luxe royal de cette église, alors dans sa nouveauté, où le souffle de l'Italie avait gonflé la fleur gothique. Cette demeure de pauvres moines servant si âprement Dieu, les rois l'avaient enrichie comme leur propre maison". Charles V l'avait dotée de sa croix d'argent ; la reine, d'une image d'or de la Vierge ; le dauphin, d'un vase à porter le corpus ; l'archevêque

1. Guillebert de Metz dans Paris et ses historiens, éd. Le Roux de Lincy et Tisserand, p. 192.

2. Il est au moins curieux de voir que sur le plan de Paris de Munster, qui date d'environ 1530, les Célestins sont désignés seulement parle mot : vionasteriimi.

3. Lebeuf, add. Cocheris, III, p. 461. — 4. Christine de Pisan, éd. Buchon, p. 281.

5. Obitus régis Karoli et domine Johaune de Borbonio, ej'us consortis, </«i edificaverunl hoc monasterium (Nécrologe des Célestins).

6. Voir Millin, Antiquités Nationales, I, 10, et Lenoir, Statistique monumentale.

7. Du Breul, op. cit., p. 906 ; Louys Beurrier, Histoire du monastère et couvent des pères Célestins de Paris... 16^4, passini.

FR.\NÇOIS VILLON. 2

l8 FRANÇOIS VILLON, SA VIE ET SON TEMPS

de Sens, de deux chapelles de drap d'or, l'une semée de fleurs de lys, l'autre d'azur, et toute resplendissante d'étoiles et de soleils d'or. On y voyait la sépulture de la reine Jeanne de Bourbon gisant en albâtre sur un tombeau de marbre noir ; celle d'un roi de Chypre qui avait fait vœu de prendre pour épouse la pauvreté; dans une chapelle adjacente, enrichie à profusion d'or et d'argent, le monument du prince charmant et meurtri, Louis d'Orléans, qui reposait somptueusement dans l'habit des religieux. On y remarquait encore la tombe de la bonne duchesse de Bedford, si aimée des pauvres gens de Paris. Car un soir qu'elle s'amusait en son hôtel, elle entendit sonner matines aux Célestins. Et comme elle demandait la raison de cette sonnerie, on lui répondit que c'était pour exciter les moines à se lever sur la mi-nuit pour prier. Alors la duchesse pensa que, tandis qu'elle se divertissait, de pauvres religieux avaient quitté leur couche. Elle se leva à l'instant, se rendit à l'église, s'en fit ouvrir les portes, pria pour demander pardon à Dieu du temps qu'elle avait perdu en mondanités. Elle fit le vœu de se faire enterrer dans le monastère à qui elle légua une grosse somme d'argent et ses robes de drap d'or '.

Il fallait être pauvresse ou grande dame pour sentir avec désintéressement le charme de cette luxueuse pauvreté. Comme la duchesse de Bedford, fille d'un duc de Bourgogne et mariée à un régent de France, la pauvre mère de Villon aimait à s'agenouiller devant une image de la Vierge de « souveraine maistrise ».

La mère de Villon était donc semblable à l'une de ces « povres femmelettes » qui priaient au moûtier, à genoux, tenant leur chandelle à la main : avant de se relever, elles poussaient un soupir, embrassaient la dalle. On croyait alors les voir s'entretenir clairement avec la Vierge de leurs simples affaires \

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