L. Beurrier, op. cit., p
2. Je regarde ces pouvres femmelettes — La ou moustier, avec leurs chandelettes, — Vous supplier et prier humblement — Tout a genoux, sous le bras leurs heurettes ; — Puis au lever faire un gémissement, — Et telles fois un grant embrassement, — Comme déjà s'ilz parloient clerement, — A vous, Vierge, de leurs bonnes amplectes. {Très dévotes lotienges de la Vierge Marie, par Martial d'Auvergne, qui se souvient peut-être de Villon).
Ce n'était plus cette noble reine que le Christ, son fils, couronnait d'un geste auguste au porche des cathédrales. Cette Vierge glorieuse était descendue sur la terre; elle s'était mêlée à la vie folle ou sage des pauvres humains. Son office, c'était d'accompagner leur âme, désolée et repentante, de la présenter à droite devant la face du souverain Juge, de chasser les chiens d'Enfer qui la voulaient dévorer, d'être l'industrieuse avocate des bons jongleurs et des pieux larrons, comme on le voit dans les Miracles de Notre Dame. Espérance des mauvais garçons, refuge de tous les pécheurs, notre mère, la Vierge était surtout la confidente des pieuses bonnes femmes. On exalta en ce tempslà son culte, son humble et grandiose maternité. On la représentait dans son petit intérieur, donnant le sein à son enfant'. Il y avait du feu dans la cheminée, du linge dans la corbeille, et de l'eau dans l'écuelle pour la toilette du petit. Bonne chambre bourgeoise qu'un rais de soleil illumine à travers l'étroite fenêtre à résille ; nappes blanches sur les dressoirs; brillante vaisselle d'étain ; et vous, haute chaise à oreiller, honnête lit à courtines relevées, comme vous appelez les douces confidences, les pieux bavardages d'une mère ! Les bonnes femmes ne se faisaient faute alors de marmotter d'innombrables Ave Maria, inclinant le chef chaque fois qu'elles invoquaient le doux nom de Marie. Car, au temps où François Villon eut dix ans, pendant cette grande peste de 1440 qui avait dévasté Paris, un dévot religieux chartreux s'était senti ravi au ciel. Il avait vu Marie, accompagnée de plusieurs saintes vierges, ses chambrières, toute la cour et la chancellerie céleste enfin. Or, devant le trône de Dieu, il les avait ouï chanter mélodieusement cette chanson qu'on appela par la suite rosaire, et il l'avait révélée après sa mort". Il avait contemplé les très belles et innom-
1. Voir la miniature du nis. de la Bibl. Nat. fr. 190, fol. 143 vo.
2. Ibid., fol. 50 vo, 143 vo. — C'est le 17 septembre 1439 1"^' ^^ Concile de Baie émit le décret qui érigeait en dogme la doctrine de l'Immaculée-Conception. Le livre V du Champion des Dames, rédigé alors, est consacré à la Vierge. Une poésie en l'honneur de Marie était un thème fréquent proposé aux concours poétiques (E. Langlois. Arts de seconde Rhétorique, table, ad. v. Serventois).
brables couronnes de fleurs odorantes réservées à qui dirait cette prière. Des guirlandes parfumées avaient désormais relié la terre au sommet des cieux.
On peut imaginer aussi que la mère de Villon fit à son fils de petits contes, comme toutes les mères en font aux enfants. Ainsi Villon se dira plus tard, dans un legs facétieux, « extrait de fée », et capable de transformer magiquement les gens '. Il prétendra disposer du « don d'aimer ». Les fées, aussi vieilles que le monde, jadis mystérieuses et fatales, s'étaient en ce temps-la humanisées. Elles intervenaient dans les affaires des hommes, aimaient les chevaliers ou les manants, parlaient au cœur des vieilles femmes et des simples bergères. Q.ui douterait que la pauvre mère de Villon ne fût fée ? Mais ce n'est pas le don d'aimer que son fils devait dispenser aux hommes; c'est bien une autre féerie que sa mère lui légua : le pouvoir d'imaginer, de donner une telle puissance à ses rêves qu'aujourd'hui encore ils revivent en nous, plus vivants que la réalité même.
La pauvre femme, que de chagrins son fils lui réserva par la suite ! Mais aussi avec quelle ardeur il se retourna maintes fois vers elle. Il lui a donné ce beau nom de « château ». C'est vrai que voilà un puissant abri, la douce poitrine et les deux faibles bras d'une mère ^ :
Qui pour moy ot douleur amere.
Dieu le scet, et mainte tristesse :
Autre chastel n'ay, ne fortresse, Ou me retrave corps et ame.
Quant sur moy court malle destresse.
Ne ma mère, la povre femme !
Elle vivait encore en 1461 et était alors « ancienne ».
C'est le peu que nous savons de la mère de ^'illon. Tout au plus pouvons-nous induire qu'elle était d'origine angevine, puisque le poète avait un oncle religieux dans cette province % qui n'était pas celle de son père. Mais il est impossible de savoir