Cominuatcur de Guillaume de Nangis, II, p
Anglais quittèrent Paris et les bandés y entrèrent. Un petit garçon de cinq ans peut ne pas s'apercevoir de ces choses-là : mais on était loyaliste à Saint-Benoît, et il est certain qu'on fit à cette occasion la plus solennelle procession qui eût lieu depuis cent ans. L'Université entière y prit part, petits et grands. Or, malgré que le temps fût pluvieux et venteux, nul cierge ne s'éteignit, ce qui fut tenu pour un beau miracle. Le dimanche suivant, la pluie tomba comme un torrent et les religieux qui marchaient avec leurs robes collées sur leurs membres semblaient échappés de la Seine. L'été les cerises furent très abondantes ; mais l'hiver suivant il y eut disette. Les boulangers cessèrent de faire des gâteaux et des échaudés afin que les bourgeois, qui avaient du blé, enfournassent. En 143 7 le roi « Charles VIL le bon », le « grant Charles » entra dans Paris ; on lui fit une belle fête où l'on représenta des mystères; on alluma des feux de joie dans les rues. Mais c'est aussi un fait que les courses des brigands ne cessèrent pas autour de la ville. Peu de gens mangeaient du pain leur saoul ; les pauvres, « qui pain ne voyent qu'aux fenêtres », dévoraient des navets et des trognons de choux cuits à la braise. Et le jour, et la nuit, les petits enfants, les femmes, les hommes criaient: «Je meurs, hélas, las doux Jésus ; je meurs de faim et de froid » ! Un grand vent abattit à Paris arbres, maisons et cheminées. On hissa sur les quatre portes de grandes poupées de toile représentant des chevaliers anglais bien ridicules, dont le comte de Suffblk : un diable les enchaînait et ils étaient pendus honteusement au gibet, par les pieds. La nuit de la Saint-Jean on ne put allumer les feux sur la place de Grève, envahie par les eaux de la Seine. Puis une horrible épidémie de petite vérole emporta cinquante mille personnes, surtout des enfants. Ce fut un massacre des Innocents : beaucoup de camarades du petit François durent périr'. Il eut donc de bonne heure l'expérience de la mort, comme il vit de près une grande misère : malgré la maladie, les pauvres gens
I . J'ai utilisé pour tous ces détails le Bourgeois de Paris, p. 297, 302, 320-321, 326, 330, 356, 339-340.
restaient dans Paris à cause des courses des garnisons anglaises : mais, par contre, la ville se vida de tous les riches ',
Autre spectacle bien impressionnant pour l'imagination d'un petit garçon ! On vit les loups suivre l'exode des laboureurs et s'introduire derrière eux dans Paris, en longeant les berges de la Seine. Ils se jetèrent sur les chiens et mangèrent un enfant la nuit, derrière les Innocents. A l'automne de 1439 et
Sur la Noël, morte saison
duant les loups se vivent de vent,
on les vit apparaître de nouveau et, cette fois, terribles; ils attaquèrent les femmes et les enfants. On racontait qu'ils avaient étranglé quatorze personnes. La vigile de la Saint-Martin on prit un loup féroce, qui n'avait pas de queue, et qu'on nommait pour cela Cowr^ûw/^. Il était célèbre : on s'entretenait^delui comme d'un larron des bois ou d'un cruel capitaine.. A ceux qui allaient aux champs on disait : « Gardez-vous de Courtault ! » En décembre quatre femmes ménagères furent encore étranglées par des loups et d'autres moururent de leurs blessures \
Puis on pouvait faire à l'enfant des récits où les hommes ne le cédaient guère aux loups en cruauté. Ainsi, en 1440, les Ecorcheurs se montrèrent devant Paris. Il y avait dans l'Ile-de- France des larrons aussi redoutables que les Sarrasins. On racontait qu'ils prenaient les petits enfants qu'ils trouvaient sur les chemins, dans les villages ou ailleurs, qu'ils les enfermaient dans des huches afin que leurs parents les rachetassent à deniers. On pendit alors à Paris un larron qui les enlevait au maillot, les mettait à rançon, ou les jetait au feu sans pitié \
Tels sont les échos des événements de ce temps capables de toucher l'imagination d'un petit Parisien au temps de l'enfance de François Villon.
Mais il vécut surtout au cloître Saint-Benoît où la vie de