Guillebert de Metz, p
6. Voir Parti et ses historiens, p. 293-317 et La Danse Macabre et le Ommier des Innocents... p. p. l'abbé V. Dufour.
7. Gaston Paris pense qu'il faut restituer ces vers à Jean Le Fèvre, qui a écrit, en 1376, dans son Respit de la Moii :
Je fis de Macabrée la dance — Q.ui de toute gent niaine à sa trace.
{Remania, 1895, p. 129). Mais « faire la dance macabrée » était une locution courante pour dire qu'on avait failli mourir, ce qui était le cas de LeFévre(Montaiglon, Anciennes poésies françaises, VIII, p. 349).
au-dessus de lui une banderille sur laquelle les clercs lisaient : Hec pictiira decus, pompam luxumqiie relegat, in que choris nostris linquere festa monet. Quant à ceux qui n'entendaient pas le latin, ils pouvaient lire l'exhortation en français à méditer ce « miroir salutaire » :
O créature raisonnable Qui désire vie éternelle...
Mais tous pouvaient voir de leurs yeux et comprendre les scènes expressives qui suivaient '.
D'abord les quatre morts musiciens : l'un joue de la cornemuse, l'autre touche l'orgue portatif, le troisième pince de la harpe et le quatrième, qui est tambourinaire, frappe furieusement sur sa caisse et souffle de sa bouche sans chair dans le galoubet. Le branle commence. Voici le pape mitre, l'empereur tenant le globe et l'épée, le cardinal tout rouge, le roi au manteau fleurdelisé, le patriarche, le connétable, l'archevêque, le chevalier, l'évêque, l'écuyer, l'abbé, le bailli, le maître d'école, le bourgeois, le sergent avec sa verge, le moine, l'usurier et le pauvre, le médecin qui regarde son urinai, le bel amoureux, l'avocat, le ménestrel qui laisse tomber sa vielle, le curé, le laboureur, le cordelier, le petit enfant au berceau, le clerc long vêtu, l'ermite encapuchonné. Et tandis que ces figures déjà raidies, inclinées ou terrifiées, demeurent sans mouvement, un étrange compagnon gambade et ricane en les agrippant : cet être si plein de vie, c'était la Mort. Non pas le squelette précis et mécanique ; mais une étonnante figure revêtue
I. J'ai utilisé pour cette énumération les deux mss. de la Danse Macabre qui portent les notes de Grandrue, le vieux et exact bibliothécaire de Saint-Victor (Bibl. Nat., ms. fr. 25550, fol. 235 : Dictaïuina choreeMachahré prout stint apml Innocentes Parisienses ; ms. lat. 14904, fol. 64 : La dance Macabre ^ro iit hahetitr apud sanctum Innocentiuni). Il faut donc retrancher de la scène originale les figures nouvelles introduites par Guyot Marchand : le légat de France, l'astrologien, le chanoine, le marchand, l'homme d'armes, le chartreux, le promoteur, le geôlier, le pèlerin, le simple berger, le hallebardier, le fou. Ces petites scènes eurent un tel succès que Guyot Marchand imprimera bientôt la Dance des Femmes dont une rédaction est l'œuvre de Martial D'Auvergne (Bibl. Nat., fr. 25434).
de lambeaux de chair, avec une panse trouée d'où coulent les vers, qui vous regarde de ses yeux vides et vous parle de sa bouche sans lèvres. Elle porte la bêche ou le pic du fos soyeur, la bière du trépassé, la flèche fatale, ou se drape glorieuse dans le suaire. C'était la Mort triomphante : mieux encore, la figure du vivant transfiguré, le mort qui saisissait le vif; c'est nous -même, notre bel avenir! Et l'on voyait au bout de cette théorie l'image d'un roi mort, étendu aux pieds du maître. Le docteur tirait la morale de cette histoire en « vers magistraux » :
Le Roy mort
Vous qui en ceste portraiture Veez danser estas divers, Pensez que humaine nature Ce n'est fors que viande a vers.
Je le montre qui giz envers !
Si ay je esté roy couronnez :
Tels serez vous, bons et pervers.
Tous estas sont a vers donnés.
L'acteur Rien n'est d'omme, qui bien y pense :
C'est tout vent, chose transitoire... '
Cette peinture n'était pas beaucoup plus ancienne que Villon puisqu'elle avait été commencée en 1424 \ Mais on la tenait pour plus vieille encore, du temps du « savant et belliqueux roi Charles V » ; et l'on croyait aussi y reconnaître, prises sur le vif, les effigies des hommes de cette époque-là ^ En sorte que les petits et les faibles pouvaient voir entrer dans la danse les
I. Cf. T., V. 391-392. De ceste vie cy bouffez : Autant en emporte ly vens.
7. « Item l'an mil CCCC XXIIIJ fut faicte la Danse Macabre aux Innocents et fut commencée environ le mois d'aoust et achevée au Karesme ensuivant. » Journal d'un bourgeois de Paris, p. 203.
3. « Et surtout on les voit par bandes et regimens comme estourneaux, se promenans aux cloistres sainct Innocent a Paris, avec les trespassez et secrétaires des chambrières, visitans la dance Marcadé, poète parisien, que ce savant et belliqueux roy Charles le quint y fit peindre, où sont représentées au vif les effigies des hommes de marque de ce temps là, et qui dansent en la main de la mort. » (fiantes d'Eiitrapely éd. C. Hippeau, I, p. 133).
riches et les violents qui les avaient opprimés. Oui, chacun devait lire dans ce miroir et y trouver sa vengeance. Villon pouvait y reconnaître les riches qui n'avaient pas été tendres pour lui ; l'évêque impitoyable ; le moine vivant grassement au cloître ; le sergent qui prenait tout au pauvre monde et se trouvait happé à son tour ; l'usurier, représenté comme il l'a dit, les mains sur sa bourse pendant à sa ceinture; l'avocat qui a si bien su attirer à lui la fortune de ses clients et va connaître une sentence sans appel; le cordelier honni à Paris; et, sans doute, il reconnaît aussi, puisque nous le reconnaissons chez lui, le charmant amoureux qui fait son dernier adieu aux banquets, aux chapeaux de fleurs et aux pucelles ; le ménestrel qui nous dit, exactement comme le fera Villon :
J'ay mis sous le banc ma vielle
Au clerc long vêtu, et qui porte son écritoire à la ceinture, la Mort parlera comme la Fortune au pauvre Villon :
Prenez en gré...
Cette imagerie avait en somme profondément remué l'âme populaire à Paris ' . Mais, plus encore que cette littérature dévote, l'étonnant et réel spectacle des charniers impressionna vivement l'auteur du Testament.
Il y avait au-dessus du cloître des galetas, des greniers de bois chargés à rompre de tous les squelettes dont la terre vorace avait dévoré les cadavres, et que les fossoyeurs empilaient là, au fur et à mesure de leurs fouilles'' : des tas d'ossements, des tibias, et surtout des têtes enchâssées. Quand ces greniers débordaient, on les surélevait encore pour de nouvelles piles qui attendaient de devenir poussière \
1. « Avec escriptures pour esmouvoir les gens à devocion. » (Guillebert de Metz,
Pi93)-
2. « Le nombre déjà prodigieux des squellettes qui sont entassés au-dessus de leurs têtes, dans des greniers surchargés de leur poids... » Mercier^ Tableau de Paris, l, p. 249.
3. Arch. Nat., X'» 4813, fol. 203 (18 juin 1473). — « Une infinité d'ossemens et
C'était là un spectacle mélancolique pour un homme sensible, comme le fut Villon qui avait beaucoup médité sur la fin des douces choses de la vie, et les avait aimées âprement. Un simple honnête homme tel que le breton Meschinot, son contemporain, nous l'a dit ' :
Se tu vas a Sainct Innocent, Ou y a d'ossemens grans tas, Ja ne congnoistras entre cent Les oz des gens de grans estas D'avec ceulx qu'au monde notas En leur vivant povres et nus :
Les corps vont dont ilz sont venus.
Mais il faut entendre Villon tirer la leçon morale de ces crânes amoncelés "■ :
Icy n'y a ne ris, ne jeu 3.
Que leur vault avoir eu chevances, N'en grans lis de parement jeu, Engloutir vins en grosses pances, Mener joye, festes et dances, Et de ce prest estre a toute heure ?
Toutes faillent telles plaisances.
Et la coulpe si en demeure 4.
Quant je considère ces testes, Entassées en ces charniers, Tous furent maistres des requestes.
Au moins de la Chambre aux Deniers, Ou tous furent portepanniers 5 :
Autant puis l'ung que l'autre dire.
testes de trespassez : très belles et bonnes glaces a représenter la grandeur et impertinence de nostre vanité humaine », dit le vieux Du Breul, op. cit., p. 830.