‹ François VillonChapitre 250 sur 262 · Colporteurs, porte-balles · texte numérisé non relu

Colporteurs, porte-balles

Car d'evesques ou lanternicrs ' Je n'y congnois rien a redire !

Et icelles qui s'enclinoient Unes contre autres en leurs vies, Desquelles les unes regnoient Des autres craintes et servies, Laies voy toutes assouvies, Ensemble en ung tas peslemesle.

Seigneuries leur sont ravies ; Clerc ne maistre ne s'y appelle.

Or sont ilz mors, Dieu ait leurs âmes ! Quant est des corps, ilz sont pourris.

Aient esté seigneurs ou dames, Souef et tendrement nourris De cresme, fromentce ^ ou riz, Leurs os sont déclinez en pouldre Auxquelz n'e chault d'esbatz ne ris.

Plaise au doulx Jhesus les absouldre !

Aux trespassez je fais ce laiz.

Et icelluy je communique A regens, cours, sièges, palaiz, Hayneurs d'avarice, l'inique, Lesquelz pour la chose publique Se seichent les os et les corps :

De Dieu, et de saint Dominique, Soient absols quant seront mors î.

Mais pourquoi, en nous parlant du cimetière des Innocents, Villon a-t-il chargé les aveugles des Quinze-Vingts de nous

1 . Les fabricants de lanternes, un pauvre métier. Cf. Eloi d'Amerval, Gi-atit Deahlerie, ch. 37 :

Et sont venus de pauvre gent — Les plusieurs de bon lieu... — L'autre d'ung vendeur de lanternes et la Folie des Gorriers (Picot, Recueil de Soties, I, p. 146) :

Tant de merdaille — Appointés comme chevaliers — Et les vaillans qui n'ont pas maille — Recullés comme lanterniers.

2. Une sorte de bouillie où entraient du lait, des œufs et des épices (Le Viandier de Guillaume Taillevent, éd. J. Pichon et G. Vicaire, p. 15, 252).

3. Allusion aux entreprises si nombreuses et souvent si hasardées des Frères Prêcheurs qui remplissaient alors l'office d'inquisiteurs.

désigner ceux des trépassés qui furent bons, de les distinguer des mauvais ' ?

Item, je donne aux Quinze Vings

(Qu'autant vauldroit nommer Trois Cens)

De Paris, non pas de Provins ^,

Car a eulx tenu je me sens ;

Hz auront, et je m'y consens,

Sans les estuys, mes grans lunettes,

Pour mettre a part, aux Innocens,

Les gens de bien des deshonnestes.

Sans doute, c'est là une idée plaisante en soi et dont la tradition à Paris se perpétuera longtemps '. La pitié pour les aveugles est un sentiment tout moderne. Les aveugles d'alors étaient représentés dans les farces comme des ivrognes ; ils exerçaient la profession de chanteurs ambulants, de jongleurs. On s'en amusait sauvagement, au point parfois de les faire combattre entre eux, par exemple pour un porc ^. De plus, ces Quinze-Vingts de Paris formaient un ordre qu'au temps de Rutebeuf, qui les détestait, on nommait « l'ordre des Nonvoyants » '. Ils mendiaient dans Paris conduits par des frères, revêtus de la robe à fleurs de lys, chargés d'une besace de toile ainsi que d'une boîte de cuivre pour mettre l'argent des quêtes ; ils répétaient inlassablement leur cri : « Au III cens

2. On n'a pas trouvé, jusqu'à ce jour, que les Quinze- Vingts de Paris eussent une aveuglerie à Provins, comme à Chartres et à Caen ; mais c'est probablement pour y loger les aveugles que le prieur de Saint-Aioul de Provins était tenu de fournir aux Quinze-Vingts une maison et un jardin au Petit Hôtel-Dieu de cette ville « avec plusieurs ustensiles et instruments de ménage. » (Léon Le Grand, Les Quiii::^e-Vingts depuis leur fondation JHsqu à leur translation au faubourg Saint-Antoine, 1887, p. 59 et note 4. — D'après l'analyse d'une sentence au Châtelet de 141 3).

5. Une estampe de la collection Hennin (17 12) est intitulée : Lunettes pour les Quinze-Vingts. Devant la maison de la rue Saint-Honoré un marchand distribue d'énormes lunettes aux aveugles : un de ceux-ci les a mises à ses souliers en guise de boucles. (Le Grand, op. cit., p. 237). — Dans le même ordre d'idées, à la foire de Saint- Ovide, les Parisiens se pressaient pour entendre le plaisant concert que donnaient les aveugles : le pupitre portant la musique était éclairé par des chandelles.

4. Le Grand, op. cit., p. 127 ; Journal d'un bourgeois de Paris, p. 204.

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