Ms. de Stockholm, fr. LUI, fol
Ung oiselet après le chant oy, Qui aux pastours disoit: « Partons d'icy ; En Bethléem trouverez l'aignelet » .
Noël, Noël, Noël !
L'estoile vint qui le jour esclarcy.
Qui d'Orient, dont elle estoit part)"-, En Bethléem convoioit les trois roys.
Noël, Noël, Noël !
L'ung portoit l'or et l'autre mirre aussy, Et l'autre encens qui si bon lui senty : De Paradis sentoit le jardinet !
Noël, Noël, Noël !
Quarante jours la norrice actendy, Entre les bras Siméon le rcndy.
Deux turterelles dedens ung penneret.
Noël, Noël, Noël !
Quant Siméon le tint il fit ung cry : « Vecy mon Dieu, mon Sauveur c'est cestuy ; Vecy celui qui gloire au peuple met ! » Noël, Noël, Noël!
Ung prestre vint, dont il fut esbahy.
Qui par parolles, lesquelles point n'oy, Missa la messe dedens ung gastellet.
Noël, Noël, Noël !
Et puis me dist : « Frère, crois tu icy ? Se tu y crois de Dieu sera ravy.
Se tù n'y crois d'enfer va au gibet ! » Noël, Noël, Noël !
En douze jours Noël fut acomply ; Pour xij jours mon chant sera feny :
Pour chascun jour en ay fait ung couplet. Noël nouvellet, etc.
Un autre amusement qui devait charmer les enfants d'autrefois, c'était d'admirer les enseignes. On les voyait sous la forme d'images saintes, sculptées sur la façade des maisons, ou sous l'aspect de lourds tableaux bariolés, suspendus au-dessus de la rue à de gros crampons de fer'. Chaque maison avait son
I. Sur ces enseignes, voir Edouard Fournier, Histoire des enseignes de Paris, 1884.
enseigne au xv^ siècle. On sait la fascination que les images coloriées exercent naturellement sur l'esprit des enfants: quelle devait être la puissance de ces figures qui leur apparaissaient vivantes sous le choc du vent, et grandies d'autant qu'elles étaient contemplées par leurs yeux de petits ! C'est d'ailleurs ce que nous savons formellement par les impressions d'un jeune enfant de Bâle qui les admirait dans la première moitié du xvi*^ siècle. Mais Bâle demeurait encore une petite ville comparée à cet « abîme » qu'était déjà Paris. Sans doute, ses mœurs plus provinciales reproduisaient alors bien des aspects qui auraient convenu au Paris du xv^ siècle. « Mes premiers souvenirs remontent à l'année 1539, époque à laquelle j'avais trois ans. ]'ai gardé bonne mémoire de certains faits qui m'ont vivement frappé dans mon enfance, tant ils me paraissaient alors extraordinaires. Ce que je me rappelle de plus ancien, c'est d'avoir vu peindre la façade de notre maison, jadis la Wissehurg, et maintenant : Ziim Gejegt ; la chose eut lieu en 1539, comme le prouve le millésime toujours lisible. Sur l'échafaudage, en dehors de la fenêtre, maître Mathis maniait ses pinceaux, peignant les chiens, les chasseurs et le cerf avec son bois, qui n'est pas encore effacé. » '
Qui douterait que François Villon n'ait pas été de bonne heure attentif à ces enseignes, dévotes ou facétieuses, qui furent le sujet de son premier poème perdu et demeurèrent l'occasion de tant de plaisanteries des Lais et du Testament ? Sans quitter le cloître Saint-Benoît, où il logeait vraisemblablement chez M^ Guillaume, à la Porte Rouge, l'enfant voyait les enseignes de la Tourneïïe, de la Biche, de la Fleur de lys, de la Corne de Cerf, de la Pantoufle, de la Rose, de l'Image saint Martin, de la Teste noire, du Miroir; de l'autre côté, les maisons du Plat d'Etain, de Vlmage saint Etienne, du Tranchoir, de la Cuiller, de Vlmage Notre Dame, du Chef saint Denys. Et, le long de la grand'rue Saint-Jacques, il rencontrait le Roy David, les Imio-
I. Mémoires de Félix Flatter, médecin hdlois, Genève, 1866, éd. Fick, p. 13. Ou doit ce rapprochement à Marcel Schwob, F. Villon, rédaction et notes, p. 40,
cents, les Deux genettes, la Coquille, V Image saint Laurent, la Fleur de lys, VHomme sauvage, VEcrevisse, l'Image sainte Anne, VEcu Soleil, les Faucilles, Ylmage saint Martin, les Croissettes, Vlmage sainte Barbe, le Croissant, l'hôtel des Couronnes, le Mortier d'or, le Gros Tournois et la Lanterne.
Mais il est temps de fermer maintenant nos yeux à ces premiers aspects de la vie extérieure, si importants qu'ils soient dans la formation de l'être sensible qu'est l'artiste et le poète, pour essayer de dire l'éducation que François Villon put recevoir au cloître Saint-Benoît.
Il ne paraît pas d'abord qu'il ait fréquenté quelqu'une de ces pédagogies où les enfants recevaient alors l'enseignement de la lecture, de l'écriture et de la grammaire, et où ils demeuraient jusqu'à leur douzième année environ, âge auquel ils passaient dans la Faculté des Arts ', La grande bête de régent manque à la collection des grotesques que François Villon nous a léguée de son temps : il n'est pas question de verges dans son œuvre -. Il n'eut pas non plus à souffrir, comme le pauvre petit Philippe de Vigneulles, un Lorrain, devenu peu de temps après lui un poète. Au sortir de l'école on avait mis Philippe chez « l'amant » de Metz, Jennat de Hainnonville, afin qu'il apprît le style. C'était un homme si terrible qu'aucun clerc ne pouvait le servir. Il rompit la jambe à un jeune fils qui demeurait chez lui en même temps que le petit Philippe. Il avait dans sa maison une servante allemande qui ne valait pas le diable et qui enfermait le pain et les autres vivres dans une huche : et cependant Philippe payait 20 francs pour sa table ! Il arriva un jour que le petit Lorrain se prit de querelle avec cette rude servante allemande. Elle voulut le frapper d'une
i. Ch. Thurot, De rorgaitisation de reiiseigiiemeiit claus î'Uiiiveisitc de Paris au Moyen Age. Paris, 1850, p. 93-94.
2. Marot dira de ses études (Œuvres, éd. Lcnglet du Fresnoy, I, 3) :
En effect c'estoyent de grans bestcs due les regens du temps jadis :
Jamais je n'entre en Paradis S'ils ne m'ont perdu ma jeunesse.
pelle à feu : le petit Philippe la retourna contre elle et la blessa au poignet. Tout honteux il gagna son lit. La maîtresse de la maison monta le battre comme plâtre ; quant à son maître colérique, il le foula aux pieds, le chassa de sa maison en le menaçant de le jeter du haut en bas de l'escalier. Ainsi Philippe de VigneuUes apprit l'écriture et le style '.
François Villon fut au contraire élevé doucement et choyé. Il faut donc croire que c'est son « plus que père », AI^ Guillaume, qui prit la charge de faire son instruction première :
Qui m'a esté plus doulx que mère !
C'est ce que nous montre d'ailleurs le legs irrévérencieux que François lui fera plus tard de sa « librairie » -. Mais alors Guillaume de Villon dut prendre l'autorisation nécessaire auprès du chantre de Notre-Dame K
Sans doute le savant M^ Guillaume lui donna sans effort cette instruction première que l'on trouvait dans les pédagogies : il lui enseigna le Donat et le Doctrinal d'Alexandre de Villedieu, c'est-à-dire la grammaire et la syntaxe latines. Mais, ce dont on ne saurait douter, c'est que le chapelain lui fit apprendre les belles histoires de la Bible, son Evangile, et qu'il lui conta les légendes des saints vénérés à Paris. Car Villon, qui se dira plus tard si paresseux de lire, témoigne ici d'une connaissance singulière. Il a traduit les paroles indulgentes et désabusées de ce « Sage » qu'est l'Ecclésiaste (XI, 9, lo) : Lai are ergo juvenis in adolescentia tua, et in hono sit cor tuum in Jiebus juventutis tuœ... adolescentia enim et voluptas vana sunt :
Le dit du Saige trop le feiz 4 Favorable, bien n'en puis mais.
Qui dit : « Esjoys toy, mon filz.
En ton adolescence » ; mais
1. Gedenlihuch des viet::^ger biirgcrs Philippe von VigneuUes ans den Jahren 1471 bis 1522, hgg. von Dr Heinrich Michelant. Stuttgard, 1852, p. 12.
3. En 1465 Philibert Jouyn, prêtre, me des enfants de chœur de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, est réprimandé pour ne l'avoir pas fait (Arch. Nat., LL. 396, fol. 1 5 5).
Ailleurs sert bien d'ung autre mes, Car « Jeunesse et adolescence », C'est son parler, ne moins ne mais, « Ne sont qu'abus et ignorance ».
Au huitain suivant, il a développé la belle image de Job (Vn, 6) : Dies mei velocius transierunt qiiam a texente tela succiditiir, et cousiimpti sunt absque ulla spe :
Mes jours s'en sont allez errant ' Comme, dit Job, d'une touaille Font les filetz, quant tisserant En son poing tient ardente paille :
Lors, s'il n'v a nul bout qui saille.
Soudainement il le ravit.
Si ne crains plus que riens m'assaille, Car a la mort tout s'assouvit.
Enfin, sans être en « théologie maistre », Villon n'ignore pas la parabole de Jésus :
Touchant du riche ensevely
En feu, non pas en couche molle,
Et du ladre de dessus luy.
Il a pu la lire dans saint Luc, comme elle est rapportée au chapitre XVI, versets 19-31 : et, bien que soumis aux coups de la Fortune, le pauvre Villon n'est pas fâché de la résumer pour la confusion des riches, dont il n'est pas :
Se du Ladre eust veu le doit ardre, Ja n'en eust requis réfrigère, N'au bout d'icelluy doit aherdre Pour rafreschir sa maschoucre ^ !
Sa dure vie lui fera connaître, une fois de plus, la sagesse de l'Ecclésiaste (VIII, 1-2) : Non litiges cum bomine potente, ne forte incidas in maniis illiiis. Non contendas ai m viro locupkte :
Le Saige ne veult que contende Contre puissant povrc homme las,
Afin que ses filiez ne tende Et que ne trébuche en ses las '.
lia nommé Absalon, pendu par ses cheveux; Adam qui perdit notre race ; Alphasar, qui doit être le roi des Mèdes Arphaxad ; Amnon qui déflora sa sœur Thamar ; Varchitrecliniis des noces de Cana, qu'il croit être un personnage indulgent aux bons buveurs; David, le psalmiste, le sage prophète; Hérode qui fit décoller saint Jean-Baptiste ; Holopherne, « l'idolâtre maudit » que tua Judith tandis qu'il dormait; Jacob, ce grand exemple du bonheur ; Jonas, englouti au ventre de la baleine ; Judas, mort de désespoir; Judith, la vengeresse; les Juifs qui burent à la source que Moïse fit couler au désert ; le vieux Mathusalem ; Nabuchodonosor transmué en bête pendant sept ans ; le Sage par excellence qu'est l'Ecclésiaste ; Salomon, le glorieux ; Samson qui perdit ses « lunettes » pour de folles amours ; Sardana, qui est Sardanapale.
Le chapelain de Saint-Benoit dut lui rapporter encore de pieuses historiettes très connues à Paris : le conte du clerc Théophile qui vendit son âme au diable, suivant une bonne charte signée de son nom, et fut tiré des griffes du Mauvais par l'intercession de la Vierge ; la pieuse et impudique légende de la pécheresse Thaïs ; celle de la Madeleine, qui passa trente ans dans la solitude, « sans drap vestir de linge ni de laine ».
François Villon a encore mentionné saint Jean-Baptiste qui, dans le désert, annonça aux nations la venue de l'Agneau de Dieu ; la légende de saint André ; saint Martial ; saint Victor écrasé entre les deux meules d'un moulin ; saint Dominique dont le corps, loin de pourrir, répandit quand on le découvrit, bien longtemps après sa mort, une odeur fort suave'.
Et l'on peut croire aussi que pour l'incliner au bien, cet homme doux et sage qu'était Guillaume de Villon, dut rap-
1. T. h., 152. On verra plus loin l'allusion du h. 14 à Ezéchiel 33, 10; du h. 32 au Ps. Cil, 15-16.
2. Voir tous ces noms à la table de l'édition d'A. Longnon ; sur saint Dominique le texte de la Léç;ende dorée.
peler à François les exemples que l'on donnait alors aux petits enfants pour se bien conduire.
Il devait lui dire des choses analogues à celles que nous lisons dans la Doctrine du père au fils ' : d'aimer Dieu ; de ne pas perdre son cœur en « ordurements » ; de se garder de gourmandise, des délices du corps ; de n'être ni pafesseux ni envieux; de ne pas jouer aux jeux de hasard; de ne frapper ni un clerc ni un prêtre ; de ne pas se fier aux « folles femmes ». Il pouvait aussi lui faire des historiettes semblables à cette Moralité nouvelle des enfants de maintenant'', où l'on voit un mauvais écolier, qui joue aux cartes et aux dés, finir « au gibet de perdicion ». Et sans doute aussi il lui conta l'admirable histoire de l'Enfant prodigue, si célèbre alors' et « bien propre à démontrer la misérable vie où parviennent ceux qui dépensent prodigalement leurs biens » : une histoire, avec son heureuse conclusion de l'enfant retrouvé, qui doit être chère au cœur du chapelain ; car plus tard, lui aussi tirera son protégé de « maint bouillon » et demeurera fort triste de ses aventures. Mais pourquoi n'avait-il pas médité l'histoire de l'enfant gâté devenu criminel ?
On la contait de la sorte '^. Il était un petit enfiint qui avait pris l'habitude de voler : son père n'en faisait que rire. Devenu grand, l'enfant continua de voler jusqu'au jour où il fut pris et condamné à mort. Comme on le menait au gibet, il sollicita la faveur d'embrasser son père. L'ayant obtenue, il en profita pour le mordre furieusement et lui arracher le nez avec ses dents.
Ainsi l'enfant gâté punit le père de ne l'avoir pas corrigé en son enfance.
1. X. de Montaiglon, Recueil âe poésies françaises des w^ et xvi<= siècles... IL, p. 258 et suiv.
2. Viollet Le Duc, Ancien théâtre français, III, p. 5 et suiv.