Poésies dit'., XIV
5. Il y a un souvenir de ce beau trait dans le Discours du trespas de Vert Janet (Montaiglon, Ane. poésies françaises, I, p. 291):
Et vous, Messieurs, frères humains, Criez : Jésus ! quant mort viendra...
Se vous clamons frcres, pas n'en devez
Avoir desdaing, quov que fusmes occis
Par justice. Toutesfois, vous sçavez
Que tous hommes n'ont pas bon sens assis ;
Excusez nous, puis que sommes transsis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !
La pluve nous a bûez et lavez.
Et le soleil desséchiez et noircis ;
Pies, corbeaulx, nous ont les veux cavez.
Et arrachié la barbe et les sourcis ■.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis ça, puis la, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie.
Plus becquetez d'oiseaulx que dcz a couldre.
Ne soiez donc de nostrc confrairie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !
Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie.
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'ayons que faire ne que souldre. ^
Hommes, icy n'a point de mocquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !
Oui, c'était une mort terrible et pitoyable •: mais, au demeurant, un exemple salutaire aussi' :
A vous parle, compaings de galle 4, Mal des âmes et bien du corps.
Gardez vous bien de ce mau hasle > Qui noircist les gens quant sont mors ; Eschevez le ^, c'est un mal mors ; Passez vous en mieulx que pourrez :
Et, pour Dieu, soiez recors Qu'une fois viendra que mourrez...
1. Car Tair lui fera telle guerre — Que tout pourry cherra par terre — Et sera mangé des pourceaulx - Ou tout becquette des corbeaulx... — Et puis après closez mes ieus — Si que moj-, pendant es cordeaux, — Ils ne soient mengez des corbeaux...
(Discours du trespas de Vert Jaiiet, dans Montaiglon, Auc. poésies françaises, I, p. 279, 289).
2. Solder, payer. — 5. T., h. 146. — 4. Compagnons de plaisir. 5. C'est plutôt le soleil que lèvent. — 6. Evitez-le.
FR.^NÇOIS VJI.I.OK. 21
Sans doute la tour de Nigeon, entre Chaillot et Passy, était alors en ruine '.Il y avait eu là, sur les hauteurs dominant le cours de la Seine, et non loin du rû de Ménilmontant, un ancien village qui avait disparu : un vieil hôtel et une terre, que les ducs de Bretagne possédèrent depuis le xiii*^ siècle, en marquaient encore la place. On y voyait une tour carrée, assez haute, dont l'étage inférieur servait de prison, un manoir de la seigneurie formé de masures en mauvais état, au milieu de jardins, d'une cerisaie et de vignes. L'hôtel saisi pendant les guerres de Bretagne, rendu en 1405 à Jean V, fut donné à Jeanne, fille naturelle du ducFrançoisP''(f i45i),puis vintàson mari, Jean Morhier, chevalier, seigneur de Villiers". Mais tout cela devait être sans valeur. Les héritiers d'un seigneur de Chaillot, avocat au Parlement de Paris, M*^ Henri Roussel, mort en 1445, avaient renoncé à ce dernier domaine qui, vacant par défaut d'hommage, sera mis en la main de Guy de Lévis, l'an 1450. Villon ne l'ignorait pas, comme nous savons que Bicêtre \ l'ancienne demeure de l'archevêque Jean de Winchester, ce merveilleux château où le duc de Berry avait rassemblé, dans une grande salle dorée et percée de verrières, sa collection des portraits des empereurs et des rois, n'était plus qu'une ruine depuis l'année 1411 où les Parisiens, exaspérés par les Armagnacs, l'avait incendié ^ Ces deux ruines, et la ruineuse tour de Billy, feront un beau legs à ce pauvre et étrange seigneur de Grigny (une petite paroisse du doyenné de Montlhéry), Philippe Brunel, et rehausseront le prestige de sa noblesse.
1. Sur l'emplacement du Trocadéro. On croit la reconnaître sur le plan en perspective de la ville de Paris sous Charles IX, ainsi que sur le plan de Truschet et Hoyau. La « tournelle » était un lieu dit au XVI^ siècle. Cf. l'abbé Lebeuf, éd. Bournon, I, p. 407 ; Tabariès de Grandsaignes, Nouvelles recherches sur les seigneurs de Passy, dans le Bulletin de la Soc. Hist. d'Auteuil et de Passy, 1905, p. 220 ; Un seigneur de Chaillot, ibid., 1907, p. 49 ; Emile Rivière, Nigeon et Passy, ihid., p. 50-64.
2. Doni Lobineau, Histoire de Bretagne, I, p. 307, 360, 508; II, col. 1456. Jeanne étant morte presque aussitôt après ce don, Jean Malaisié occupa cette seigneurie qui fut rendue aux enfants de Jean Morhier en i486. En 1493, Anne de Bretagne donna le manoir aux Minimes. — 3. Lebeuf, éd. Bournon, IV, p. 11-13.
4. Religieux, de Saint-Denys, IV, p. 318-322; Monstrelet, II, p. 397 ; G. Gain, Environs de Paris, p. 28-30.
A coup sûr, comme écolier, François Villon a dû se rendre à Saint-Denis, dans la grande procession du Lendit. M*^ François sait bien que là fut moine l'infortuné Abélard '. Or quand on pénétrait dans l'ample basilique, alors toute pleine des tombeaux des rois, des princes, et des héros défunts, de statues dont les inscriptions étaient déjà si usées et rompues qu'il était impossible de les lire, il semblait qu'on eût sous les yeux comme l'illustration de la « Ballade des hommes du temps jadis en viel langage françois » : car Du Guesclin et Charles VIT reposaient dans l'abbatiale - :
Voire, ou soit de Constantinobles 3 L'emperieres au poin dorez.
Ou de France ly roy très nobles Sur tous autres roys décorez, Qui pour lygrans Dieux aourez Bastist églises et couvens.
S'en son temps il fut honnorez, Autant en emporte ly vens.
Ce « très noble roi de France », constructeur de couvents, ne peut désigner que saint Louis qui introduisit tant d'ordres nouveaux à Paris '♦. Et c'est lui qui a fait ranger ici tous les tombeaux de ses prédécesseurs, d'un côté ou de l'autre, suivant qu'ils descendaient de Charlemagne ou de Hugues Capet^ Quant à « l'emperieres au poin dorez », Villon peut le reconnaître dans la chapelle de Saint-Martin : il y a là une statue de cuivre, bien dorée et émaillée, qui représente le comte d'Eu. On
1. T., V. 539. — Cf. E. Roussel, La hàicdictioii du Lcndil, Bulletin de la Soc. de VHist. de Paris, 1897, P- 7^-
2. Thomas Flatter, dans les Mémoires de la Soc. de VHist. de Paris, XXIII, p. 217. Du Breul, p. 11 16 et s. — Cf. Dom Germain Millet, Trésor sacré ; les histoires de Doublet, de Félibien, et l'excellente monographie de P. Vitry et Gaston Brière, L'Eglise abbatiale de Saint-Denis, 1908.
4. Cf. Michel Menot, Serntones, Paris, 1530, fol. 151 vo; « Qtuire non tôt nuncboni nobiles et principes construc tores ecclesiarum, tmnasteriorum et conventuum, Immiles, deivti, toli Deo dediti, utSanctns Ludox'icus, Carolns Magnus? y>