II PRÉFACE
aimé. En définitive, malgré une apparence de paradoxe, à quatre siècles de distance nous en savons plus sur Villon et son temps que Clément Marot, séparé de notre poète par deux générations à peine. D'innombrables documents nous permettent de revivre cette époque : les archives ont été fouillées ; les bibliothèques ont livré leurs trésors. Il suffira de rappeler les admirables découvertes de mon maître Auguste Longnon ', les patientes et précises recherches de Marcel Schwob, mort à la tâche ''. Des sources inédites ont été utilisées ici, comme ces copies précieuses des registres du Ghâtelet par Du Fourny (Bibl. Nat., Clairambault 763-764); elles ont permis des conclusions toutes nouvelles sur les fréquentations de notre poète. Car elles nous donnent une façon d'état-civil parisien : nous connaissons l'âge, les alliances des légataires de Villon. Et voilà ressuscitée toute une société bourgeoise, (de gens de finance et de droit, que François fréquenta pendant sa jçupesse.
Il peut sembler encore que ce ne soit pas une méthode rigou- ^■evise, celle qui s'attache à nous donner 1^ physionomie d'un temps
1, François Villon et, ses légataires dans hx.Roiiiatiia, II, 1873, p. 203-236. ™- Elude biographique sur François Villon d* après les documents inédits conservés aux Archives 'Nationales, Paris, 1877.' — Œuvres conipU tes de François Villon publiées d'après les numuscrits et les plus anciennes éditions, Paris, Lemerre, 1892. -^ Nouvelles recherches sur Villon (Roniania, XXI, 1892, p. 265-270). — François Villon, Œuvres éditées par un ancien archiviste avec un index des noms propres, Paris, H. Champion, 191 1 (Les Classiguei Français du Moyen Age, dirigés par M. Mario Roques). Dans l'introduction de cette édition on trouvera une liste critique des travaux relatifs à^Villon qui dispense de toute autre bibliographie. Faut-il ajouter que ce qui a été écrit sur la vie de Villon avant Auguste Longnon est sans valeur ?
2. Communication sur les documents judiciaires relatifs aux Compagnons de la Coquille (Comptes rendus de P Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1890, p. 121). — Le Jargon des Coquillars en 1455 (Mémoires de la Société de linguistique de Paris, VII, 1892, p. 168-183, 296-320). — François Villon d'après des documents nouveaux (Revue des Deux Mondes, CXII, juillet 1892), étude réimprimée dans Spicilège, 1896. — Communications relatives à Guillaume Cotin et à Th. de Vitry (Comptes rendus de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1898, p. 721-722); à la condamnation du poète en 1463 {Ibid., 1899, p. 125-126); à ses démêlés avec la faculté de Théologie en 1462 (Ibid., 1899, p. 581-582). — J'ai publié en 1905 l'introduction à la reproduction fac-similé du ms. de Stockholm sur des notes de Schwob. En 1912, j'ai rassemblé toutes les notices qu'il avait écrites, les deux premiers chapitres du grand livre qu'il méditait, ainsi que la minute d'un cours à l'Ecole des Hautes Etudes sociales : François Villon, rédactions et notes, Paris, imp. Dumoulin, 19 12, ouvrage non mis dans le commercé et tiré à 100 exemplaires pour les amis de Marcel Schwob.
PRÉFACE in
plutôt que celle d'un individu, l'objet propre de nos recherches. Voilà cependant une grande ambition, en général : c'en est une considérable, à coup sûr, pour une époque aussi éloignée de nous que le xV' siècle.
Une « vie » ne pourra jamais être justifiée que par une autobiographie ou des correspondances,, et celles-ci devraient être d'une extrême sincérité. Combien en connaissons-nous de telles ? En somme, si j'ai dit à propos de Villon la vie d'un enfant parisien de son temps, l'existence d'un étudiant et d'un mauvais garçon, son contemporain, autant et plus que la sienne propre, si j'ai tenté d'expliquer « l'industrie des legs » par la société des légataires, ne m'en veuillez pas trop. Trouvez là, tout de même, un peu de Villon puisque je l'ai cherché avec tant d'amour.
« // fauldroil avoir esté de son temps à Paris » : ainsi l'a déclaré Marot, et rien n'est plus vrai. J'ai donc tenté de promener le lecteur à travers ce Paris où Villon a beaucoup erré, en lui nommant au passage les maisons des légataires, les particularités de la rue et de la vie parisiennes que mentionna le poète, ce qu'un écolier de son temps aurait aperçu dans la grand'ville. Ce sera, si l'on veut, un voyage d'imagination, mais tout entier justifié par des documents. Car c'est bien en vain que l'on cherche aujourd'hui un souvenir de cette vie des collèges sur la montagne Sainte-Geneviève, que l'on voudrait retrouver dans notre Cité, banale et déserte, la Cité d'autrefois, ses petites églises, ses artisans, la vie merveilleuse de la cathédrale. Certains coins d'Oxford, le cloître de Canterbury, des aspects de nos vieilles villes de Normandie, de l'Ile-de-France ou de l'Orléanais, seraient pour cela d'un autre secours.
Enfin, s'il faut dire la raison d'une si téméraire entreprise, il me semblait que l'amitié m'eût fait ce doux commandement.
A la mort de Marcel Schwob j'avais classé les notes, les copies que mon ami avait exécutées, avec autant de soin que de patience, afin de mettre au jour les travaux qu'il laissait inachevés '. Elles ont été complétées, depuis sept ans, par mes propres investigations et mes lectures. Et, bien que cette besogne me fût d'abord pénible, j'ai dû.
I . Le Parnasse Satyrique au quinzième siècle (dont la table est duc à M. Léautaud) ; la reproduction fac-similé du manuscrit de Stockholm.