Eutrapel, ch. xxv : Des escholiers et des messiers
3. Arch. Nat., Z^ 3267. Cf. Marcel Schvvob, F. Villon, rédaction et notes, p. 55.
biffèrent en leur jetant des pierres; de toute la bande, ils s'emparèrent seulement de Jean Gaultier. Scène singulière sur la terre de celui qui donna son nom à M^ François, le type légendaire de l'écornifleur '.
§ IL — Les Filles.
Les femmes tinrent une grande place dans l'œuvre et la vie si courtes du jeune maître es arts. Villon les a aimées avec l'ardeur d'un homme dont la santé n'était pas bonne, ému sans doute de se sentir laid, malheureux à coup sûr d'être pauvre, lui dont le cœur et le corps furent dominés par le désir. Villon a su parler, comme on ne l'avait pas fait jusqu'alors, du tendre corps féminin, en homme qui a toujours présent à l'esprit la triste issue de la vie humaine, et qui a remarqué l'ouvrage non moins terrible du temps sur la beauté. Il s'est exprimé tour à tour comme un cynique et comme un amant passionné, prenant le ton et les belles manières des gens à la mode qui se lamentaient de leurs amours à la façon d'Alain Chartier. Puis il a déclaré renoncer à de telles pratiques ^ :
Bien est verte que j'ay amé
Et ameroie voulentiers ;
Mais triste cuer, ventre affamé
Qui n'est rassasié au tiers,
M'oste des amoureux sentiers.
Au fort, quelqu'ung s'en recompence.
1. Au temps des vendanges, les écoliers allèrent un jour jusqu'à Lusarches, où ils descendirent à l'hôtel du Heaume. Ils y menaient grand bruit, faisaient allumer le feu, brisaient la porte. Et comme l'hôtesse leur déclarait qu'elle voudrait bien les voir loger ailleurs, ils répondaient qu'ils demeureraient de force, que la maison était une hôtellerie, etc. Ils donnaient six blancs, assurant n'avoir pas plus d'argent ; enfin un ducat, que l'hôtesse reconnaissait pour mauvais. Après quoi ils partaient précipitamment pour Paris, disant avoir besoin de s'y trouver le même jour. (Arch. Nat., X" 43, 28 février 1480, n. st.)
S8 FRANÇOIS VjLLON, SA VIE ET SON TEMPS
Q.ui est rcmply sur les chantiers ' ; Car la dance vient de la pance ^.
A la fin de son Testament il fera aux amants malades ce legs
charmant et bien ironique ' :
Item, donne aux amans enfermes, O 4 le lay maistre Alain Chartier, A leurs chevez, de pleurs et lermes Trestout fin plain ung benoistier, Et ung petit brain d'esglantier, Qui soit tout vert, pour guipillon, Pourveu qu'ilz diront ung psaultier Pour l'âme du povre Villon !
Mais ici le « pauvre Villon » n'était guère sincère : après tant de
serments de renoncer à toutes amours, alors que, si misérable,
il clôt son testament et se dispose à passer dans l'autre monde,
écoutons-le dire encore son émerveillement d'être féru d'Amour^ :
Et je croy bien que pas n'en ment ; Car chassie fut comme ung souillon De ses amours hayneusement.
Tant que, d'icy a Roussillon, Brosse n'y a ne brossillon ^ Qui n'eust, ce dit il sans mentir, Ung lambeau de son cotillon.
Quant de ce monde voult partir.
Il est ainsi, et tellement.
Quant mourut n'avoit qu'ung haillon ; Qui plus^ en mourant, mallement L'espoignoit d'Amours l'esguillon :
Plus agu que le ranguillon 7 D'un baudrier luy faisoit sentir ; C'est de quoy nous esmerveillon, Quant de ce monde voult partir.
1 . Celui qui a bien bu le vin propice à l'amour. Cf. Eloi d'Amerval, Grant Deahlerie, ch. ii6; Montaiglon, Recueil gênerai de Fabliaux, III, p. 228.
2. Equivoque fréquente sur le nioi danser. Cf. Molinet, Les neuf Preux de Gourmandise :
Je suis Loth qui eschappay — Des cinq citez qui fondirent ; — Tant horriblement je souppay — Que tous mes cinq sens faillirent. — • Mes deux filles si m'assaillirent — Que j'engrossay par ignorance : — De la panse vient la dance.
3. T., h. 155. — 4. Avec le lai de Me Alain Chartier. — 5. T., v. 2004-2019. 6. Il n'y a broussailles ni buisson. — 7. Pointe de la boucle.
N'en soyons pas surpris. 11 fut très malheureux, comme il arrive à un homme sensible, malgré tant de frasques, d'écarts et sa vie mauvaise, d'avoir été berné par de charmantes coquettes, telle cette Catherine de Vausselles, ou cette Marthe qu'il chérit délicatement. On l'appela alors dans le monde, dans la rue, « l'amant remys et renyé » '. D'autres amours vénales, qui ne lui coûtaient guère, comme celui de la Grosse Margot ou de Marion l'Idole, le consolèrent apparemment. Belles marchandes de Paris, chambrières courtisées des écoliers, filles mignonnes, surtout ces dernières,, remplirent tour à tour le cœur de M^ François,
Elles ne manquaient pas à Paris où l'on comptait trois mille « belles filles », sans comprendre celles des faubourgs ^
On les nommait filles ou femmes de joie,- fillettes amoureuses, bordelières ou dissolues, « vivans en vilité et désordonnées en amour », se « habandonnant à faire péché de leur corps » '. Elles demeuraient parquées dans certains quartiers de Paris où les ordonnances de saint Louis avaient fixé les bourdeaux : à l'abreuvoir de Mâcon, en Froidmantel, en Glatigny^, à la Cour-Robert', en Baillehou ^, en Tiron, rue Chapon et en Champfleur}' ". Elles exerçaient leur métier le long du jour et devaient quitter ces rues à six heures du soir sous peine de 20 s. p. d'amende chaque fois qu'elles seraient prises en faute \