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LE 0&Â!fD-TBSTAM€KT. 849
Et il oe peut se persuader que les privations qu'elles endurent ea ce monde ne les rachètent pas de la dam-* nation dans Tautre :
Piiisqu'ilz {\] en ont elle souffrette (2), A peine en serait-on damné.
Il y a d'ailleurs, comme on Ta dit, dans raccent de tendresse et de haine avec lequel Villon parle tour à tour de cette sorte de femmes , toute une confidence sur la place qu'elles avaient tenue dans sa vie.
A quelle époque, pour en finir tout de suite avec ce monde ignoble, a-t-il composé la ballade sans nom qu'il veut qu'on lise à l'immonde créature dont il s'était fait le chevalier, et qui se termine par cette cynique bravade,
Vente, gresle, gelle, j*ai mon pain cuict !
— Cuit, soit ; mais à quel prix 1 — Nous ne saurions répondre à cette question ; mais que ce soit avant ou après sa prison de Meung, car il est bien évident que plus d'une ballade du Grand-Testament a été composée avant sa rédaction définitive, et que les diverses parties en ont été écrites à des époques et dans des lieux différents , cette pièce est ce qu'il y a de plus écrasant pour la mémoire de notre poète , comme ce qu'il y a de plus douloureux pour ceux qui s'intéressent à son génie. Nous n'aurions pas d'ailleurs osé faire même la plus légère allusion à
(1) Hz pour elles, comme cela se rencontre à chaque instant dans les poêles de cette époque.
(S) Souffrance.
ces horreurs qui D*appartiennent à aucune littérature, si nous n'avions la pensée que la morale peut faire son profit de laveu si sombre et si désespéré de la fin :
Ordure amons^ ordure nous uffuyt ; Nous de&uyons honneur, il nous deffuyt.
C'est là un cri de damné (i).
C'est ce jour-là, sans doute, qu'il acheva de boire toutes ses hontes, au fond de Tabime d'infamie où il avait roulé. A force d'impudeur, ce voile dernier de la conscience éhontée, il cherchait à se faire une contenance. Mais sautons vite par-dessus cette boue, que nous ne saurions traverser sans nausée.
C'était un usage pieux et chrétien, à cette époque, de ^^^^^ ne pas oublier, à sa mort , les hôpitaux dans son testa — ^ ment. Villon n'a garde de faire un pareil oubli. Il s'étail^^^ déjà souvenu d'eux dans le PeiU-Testament^ où il leu lègue ses châssis tissus d* araignée. Mais, cette fois, ^ ne sait que leur donner :
Item ne scay que à THostel-Dieu Donner, n'auxpovreshospitaulx.
fi) C'est ]e cri de Musset, dans la Coupe et les lèvres :
Ahl malheur à celai qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur d*un homme vierge est un vase profond : ].orsque la première eau qu'on y verse eçt impare, La mer y passerait sans laver la souillure) Car l'abîme est immense, et la tache est au fond.
LE GRAND-TESTAMENT. Ml
Il se dit bien qti'en pareil sujet la plaisanterie n^est pas de mise, et cependant il n'a pas le courage de se la refuser :
Bourdes n'ont icy temps ne lieu.
Car povres gens ont assez maulx ; Chascun leur envoyé leurs os.
Les mandiants ont eu mon oye ; Au fort ilz en auront les os :
A povres gens menue monnoye.
La belle leçon qu'il adresse aux enfants perdus^ c'est-à-dire aux gatlanSy dont il avait été le chef, et que son exil avait laissés comme orphelins, est d'un ton plus sérieux et , dans une stance , atteint presque à l'éloquence. Seulement, comme il connaissait son monde, et que ce n'étaient pas gens à écouler patiemment des homélies, il a soin de les prévenir que la sienne sera courte, sans compter que ce sera la dernière :
Item rien aux Enfans-trouvez ; Mais les perduz fauU que console, Qui doivent estre retrouvez, Par droict, chez Marion TYdolle.
Ce nom dit assez ce que devait être cette femme ; malheureusement on n'en rencontre guère d'autres dans les rimes de Villon.
Une leçon de mon escolle Leur liray qui ne dure guière.
Teste n'ayent dure, ne folle, Mais escoutent, c'est la dernière !
Il veut les arrêter sur la pente qui les conduit tout
%n FRANÇOIS VILLON.
droit à Monifflucon^ et| pour saisir leur imilgination, leur rappelle le triste sort de Colin de Gayeulx qui , sauvé une première fois de la potence, n'y échappa pas une seconde, et en appela inutilement :
Beaux enfans, tous perdez la plu Belle rose de vo chapeau (1),
c'est-à-dire les plus beaux jours de votre vie, et l'honneur avec :
Se vous allez à Montpippeau Ou à Ruel,
le ttiéâtre le plus ordinaire, il parait, de leurs exploits, et que Yillofi connaissait bien,
gardez la peau.
Car pour s'esbatre en ces deux lieux,
comptant, mais en vain, sur le succès d'un secon< appel,
La perdit Colin de Cayeulx.
Selon le bibliophile Jacob, Vébat, que Colin de Cayeu paya si <^r, aurait été un viol ; et cela semble en e résulter de la stanee suivante, où Villon fait ressortir, a^ une véritable éloquence, T infamie et la Mibé^pàfë^j^ crimes :
Ce n'est point un jeu de trois mailles (2), Où va corps et peut-êtfë l'âme :
(1 ) Gouroones de fleurs.
(2) Comme on dirait, un jeu de trois liards, un jeu de peu d'importasoe. La maille était la plus fielite mosnaie de billon. | ^
'Si.
LE GRANt) TISTAMENT. ffô
S*on perd, rien n'y sont repentailles, Qu'on na meure à honte et diffame.
Et qui gaigne n'a pas à femme Dido la royne de Cartage.
L'homme est donc .bien fol et infâme, Qui pour si peu cpuebe tel gage.
La morale qui ressort de ces réflexions et qui les Couronne est excellente; que n*en peut-on dire autant du conseil qu'il y joint!
Qu'ung chascun encore m'escoute :
On dit, et il est vérité, Que charretée (i) se boyt toute, Au feu Tyver, au bois l'esté.
S'argent avez, il n'est pas quicte (2) • 'Mais le despendez (3) tostet viste.
Qui en voyez vous hérité (4)?
Jamais mal aequest ne proftite.
La f>altade de bonne doctrine â ceulx de mauvaise
we, qui suit immédiatement, développe av( c une rare verve cette vérité, dont sa vie tout entière, qu'il y résume dans une stance , n'était qu'une trop parlante preuve :
Car or ! soyes porteur de bulles (5), Pipeur ou hazardeur de dez, Tailleur de faulx coings (6), tu te brusles, Comme ceux qui sont eschaudez,
(i) La charge d'un charroi de vin.
(%) Franc, ou à l'abri des accidents.
(3) Dépensez.
(4) Plus riche.
(5) Les bulles ne pouvant être introduites en France sans un ordi% du roi, il en résultait que souvent c'étaient des gens sans aveu qui , au riscpw de leur liberté, se chargeaient de leur introduction.
(6) Fabricant de fausse monnaie.
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droit à Monlf»»* ^ii ^ ^a/ r^jàm ;
rappelle le .^/^.V^ /""**• . -ox»
une prem ^ ^^^^awfiUe».
seconde, z*'^*"*"^
. 0Ù a été, pour son compte, tout
jjhtt^^ les mille métiers qu'il a faits ; car
i^ tt^i^» personne qu'il fait allusion dans
^ Hf^^' '*'''®' cymballe, luttes, fisûte tous autres eshontez ; farce, broille (4), joue des flustes; Fais es villes et es citez Painctes, jeux et moralîtez ; Gaigne au berlan, au glic, aux quilles :
Où s'en va tout ? Or escoutez :
Tout aux tayernes- et aux filles.
Son histoire est là tout entière. Ce rimeur, ce railféttf, ce faiseur d'imbroglios, cet auteur et cet acteur âe forces et de moralités^ ce pilier de tripots, ce membre de toutes les Académies de débauche , qui n'avait pu jamais garder un sou, ce n'est pas un autre que lui. Quel dégoût amer du vice éclate dans la dernière stanee I
De tels ordures te recolles;
il n'est pas de métier si rude qui n'y soit encore préférable :
(4) Lizez et prononcez traistres.
{%) Le produit.
(3) A votre avis.
(4) C'est-à-dire compose et représente des imbroglios ou des comiques à Tintrigue enchevêtrée.
LE GRAND-TESTAMENT. t»
- Laboure, fauche champs et prea, Serz et panse chevaulx et mulles^ S'aucunement tu n*es lettrez, Assez auras, seprens en grez (1).
Surtout, s'éerîe-t-il avec un accent dont la sincérité saisit, quel que soit ton métier, ne va pas porter à la débauche le prix de l'ouvrage de tes mains, le fruit de ta Bueur :
Ne tens ion labour, qu*as ouvrez. Tout aux tavernes et aux filles*
Mais, il en a peur, ce n*est que dépouillés de la tête adt pieds, comme lui qui jadis y avait laissé linge et dra-^ pelle^ qu'ils mettront fin à leurs désordres :
Chausses, pourpoinctz et bourreletz (3), Robes et toutes vos drapilles (3), Ains que cessez, (4) vous porterez Tout aux tavernes et aux filles.
Et pour achever de dégoûter du vice ceux auxquels il s'adresse, il ajoute avec une image terrible et effrayante de vérité :
A vous parle, compaings de galles (R), Mal des âmes et biens des corps, Gcffdez vous bien de ce mau hasles (6)4 Qui noircit gens quand ils sont mortz ; Ëschevez le^ c'est mauvais mors,
(4) Si ta fais ces travaux avec goût,
(5) Ck>iiïare8.
(3) Hardes et linge.
(4) Avant de cesser.
(5) Compagnons de débauche.
(6) Mauvais hftle.
ttl FRANÇOIS VILLON.
Trahistres (1) pervers^ defoy vuydez; Soyes larron, ravis ou pilles.
Où en TU l'acquest^ (2) que cuydez (3.)?
ToutauiL tavernes et aux filles.
A la débauche, c^cst où a été, pour son compte, tout ce qu'il a gagné dans les mille métiers qu'il a faits ; car 1 |^
c'est évidemment à sa personne qu'il fait allusion dans les verâ suivants :
Ryme, raille, cymballe, luttes^ Hante tous autres eshontez ; Farce, broille (4), joue des fluste»; Fais es villes et es citez Fainctes, jeux et moralitez ; Gaigne au berlan, au glic, aux quilles :
Où s'en va tout ? Or escoutez :
Tout aux tavernes^ et aux filles.
Son histoire est là tout entière. Ce rimeur, ce railleur, ce faiseur d'imbroglios, cet auteur et cet acteur de farces et de moralités, ce pilier de tripots, ce membre de toutes les Académies de débauche , qui n'avait pu jamais garder un sou, ce n'est pas un autre que lui. Quel dégoût amer du vice éclate dans la dernière ^nee !
De tels ordures te reculles;
il n'est pas de métier si rude qui n'y soit encore préférable :
(4) Lizez et prononcez traistres, (I) Le produit.
(3) A votre avis.
(4) C'est-à-dire compose et représente des imbroglios ou des scènes comiques à Tintrigue enchevêtrée.
LE 6RÂNI>-TeSTABfENT. t»
' Laboure, fauche champs et prez, Serz et panse chevaulx et malles^ S'aucnnement tu n*es lettrez, Assez auras, seprens en grez (1).
, s'écrie-t-îl avec un accent dont la sincérité
quel que soit ton métier, ne va pas porter à la dé-
le prix de l'ouvrage de tes mains, le fruit de ta
Ne tens ion labour, qu'as ouvrez, Tout aux tavernes et aux filles.
î^^-î^s^ il en a peur, ce n'est que dépouillés de la tête aUl o^^^^> comme lui qui jadis y avait laissé linge et dra* ^^tle, qu'ils mettront fin à leurs désordres :
Chausses, pourpoinctz et bourreletz (2), Robes et toutes vos drapilles (3), Ains que cessez, (4) vous porterez Tout aux tavernes et aux filles.
£t poor achever de dégoûter du vice ceux auxquels il s'adresse, il ajoute avec une image terrible et effrayante de vérité :
A vous parle, compaings de galles (^i), Mal des âmes et biens des corps.
Gardez vous bien de ce mau hasies (6)4 Qui noircit gens quand ils sont mortz ; Ëschevez le^ c'est mauvais inors,
(4) Si ta fais ces (rayaux avec goût,
(2) Coiffures.
(3) Hardes et linge.
(4) Avant de cesser.
(0) Compagnons de débauche.
(6) Mauvais hâle.
ne FRANÇOIS VILLON.
évitez-le/ c'est un vilain masque, le masque des pendus de Montfaucon, dont il nous a laissé, dans son Epitaphe en forme de ballade^ la funèbre silhouette que l'on sait.
Passez vous enmieuk que pourrez; Et pour Dieu, soyez tous recors (1) Qu'une foid viendra que ihourrez.
Olivier Maillard, son contemporain, n'eût pas mieux dit en chaire. Ce n'est pourtant pas de là qu'il prend le texte de l'admirable méditation qui suit sur la terrible égalité de la mort, et qui met sous nos yeux le lugubre spectacle du charnier des Innocents.
11 ne serait pas Villon s*i[ procédait si gravement ; et c'est un des legs les plus bouffons, le legs de ses lunettes aux Quinze- Vingts, qui sert d'introduction au passage le plus grave et le plus solennel du Grand-Testa-ment :
Item je donne aux Quinze Vingtz, Qu'autant vauldroit nommer Trois cens.
De Paris, non pas de Provins, Car à éulx tenu je me sens, Hz auront, et je m'y consens, Sans Testuy, mes grandes lunettes :
léguer des lunettes à dea aveugles ^ c'est une idée bouffonne ; ùù qui l'est moins peut-être, c'est l'usage qu'il veut qu'ils en fassent î
Pour mettre à part, aux Innocents, Les gens de bien des deshonnestes (2).
(4) Souvenez-voUs.
(2) Eloy Damerval i dads le livre i$ h Deaàlerie^ £ût dire à Salan,
LB GRÀND-TESTAMINT. m
Mais à ce nom des Innocents^ son imagination saisie l'emporte dans ce cimetière, où sans doute il avait été plas d'une fois, dans sa misère» prendre patience et se consoler au spectacle de la mort ; et en présence du pêle-mêle d'ossements entassés dans les charniers qui couronnaient les galeries en arcades de cet enclos funèbre, il s'écrie d'un ton qui l'égale aux plus grands :
Icy n*y a île riâ, lie jeu !
Que leur vault avoir eu chevances (1)-, N'en grans lictz de parement geu (2), N'engloutir vin eu grasses panses, ^ Mener joye, testes et danses,
Et de ce prest estre à toute heure?
Tantost faillent telles plaisances, Et la coulpe (3) si en demeure.
C'est là que lui , le misérable, donne rendez-vous aux riches et aux heureux du monde ; puis empruntant & Orcagna ses couleurs et luttant d'épouvante avec le vieux maître du Campo-Santo :
Quand je considère ces testes, Entassées en ces charniers :
qu'à ce litre les juges auraient dû avoir leur part de ce legs flteô les Quiaze-ViQgts :
. Car ik sont ateugl^s comme eull ; Les aucuns, croy m'en si tu veulxj Ne voyent buy ne grua ne goutte;
[\) Richesses.
(2| Ni d'avoir couché dans de somptueux lits, ou dans des fils d^hoiiùdur^ avec dosseret, dais et courtines, chevet, couvre-pied , marchepied, chaire d'attente, prie-Dieu, etc.
(3) Faute, péché.
Tous forent maistres des requesles, Ou toas de la Ghambre-aux-Deniers (i)»
Ou tous furent porte-paniers; Autant puis l'ung que l'autre dire, Car d'évesqttes ou lantemiers.
Je n*y congnois rien à redire.
11 ressuscite alors un instant ces têtes, et les remets les unes vis-à-vis des autres, dans leurs anciennes atti* tudes de maîtres à serviteurs, les unes si fières, les autres si bunables :
Et icelies qui s'inclinoient Unes contre autres, en leurs vies.
Desquelles les unes regnoient.
Des autres craintes et servies;
pois, d*un mot, il les laisse retomber en pousâièfe :
lia lesvoy toutes assouvies (2), Ensemble en ung tas pesle-mesle ; Seigneuries leur sont ravies^ Clerc ne maistre ne s'y appelle (3).
Il semblerait qu'il en triomphe , n'était qu'il ajoute avec un sentiment de pitié à la fois mélancolique et relîgiettz:
(I) Conseil chargé de Tadministratioa des fioances et qui faisait partie de la maison du roi« (S) Tranquilles, eudormies du deroier sommeil. (3) N'y a*t-il pas là comme un ressouvenir de ces belles paroles de Job : tu impii ceftsavemnt a ttimulta, et ibî requieverunt fessi robore. Kt quondam vîncti pari ter sine molestia, non andlerunt vocem ezactoris. ^arvas et magnas ibi èunt^ et seryns liber a domino suo.
Job, i;i, IT, Id, 19.
LE GRÂKD*TfigTAlttKT. %»
Or sont ilz morts, Dieu ayt lean^ âmes !
Quant est des corps, ilz sont pourriz.
Ayent esté Seigneurs ou Dames, Souef et tendrement nourriz De cresme^ fromentée ou riz, Leurs os sont déclinez eu pouldre :
Auxquelz ne chault (1) d*esbat^ ne riz...
Plaise au doulx Jésus les absouldre.
On aime à le voip terminer par ce souhait si chrétien et qui revient si souvent dans ses stances. Bossuet d'ailleurs ne pousse pas plus à bout dans ses oraisons funèbres la grandeur et la prospérité ; et si Shakespeare, dans la scène des fossoyeurs de VHamlet^ a quelque chose de plus éombre et de plus lugubre, ce n'est que par Tabsence du sentiment religieux qui , du moins ici , ouvre encore comme une échappée d'espoir sur le monde invisible. Quant au style de ce morceau, je ne crains pas de dire que, pour la couleur et la vigueur, il n'y en a peut-être pas, dans toute la poésie française, un seul où où ces deux qualités se rencontrent à un degré supérieur.
Que Ton me permette encore une réflexion avant dé passer outre. Qu'eût pensé Villon, si quelqu'un lui eût prédit qu'il aurait de sa misère une autre compensation que cette grande égalité devant la mort, qui lui iniq)irait de si magnifiques méditations ; que son nom ne dormirait pas avec ses os dans sa tombe; qu'à peine mort, la renommée le prendrait ; qu'un roi lettré commanderait au premier poète de son temps une édition des œuvres du pauvre écolier ; que plus tard , au milieu des splradeora
(I) n ne soude.
m FRANÇOIS VILLON*
du grand siècle, Boileau, le sévtee Boileau, consacrerait son nom en tète du livre d'or des fondateurs de la Poésie française ; et qu'un jour, une des plus graves et des -plus doctes assemblées du monde, la 5orbonne, cette même Sorbonne dont il fut autrefois Fenfant perdu, ne refuserait pas d'entendre sur les mérites de sa poésie une discussion en forme ? On l'eût bien étonné, sans doute, et il est plus quQ probable que le peu de gravité qui Iqi res* tait n'eût pas tenu devant une pareille prédiction.
Plaise au doulx Jésus les absouldre !
tel est son legs aux trépassés.
Aux trespassez je fais ce laiz.
Il en fait un pareil k tous les gens de justice, qui lui avaient laissé si peu de repos, depuis sa jeunesse ; et à en juger à l'amëre ironie de ses paroles, il semble qu*il insinue qu'ils auront grand besoin du pardon qu'il leur souhaite en guise de legs :
Et icelluy je communique A régentz, courtz, sièges et plaids (1), Hayneurs d'avarice l'inique; Lesquels pour la chose publique, Se seiçhent les os et les corps :
De Dieu et de saint Dominique Soient absolz quand Hz seront mortz.
(4) hfë réfinU sont Ids UeuMants du rpit goi&verBeurs d9 previ^M; les courte^ les parlements; les pièges , les présidiaux; et les plaids^ les , bailliages.
(Bibliophile. jMOb.)
LE GtAND-TBSTÂMBKT. 984
Rabèléis s'emf^ortera davantage ; mais, datia ses éloquentes «agératioQs, ne dira rien de plus fort centre ceux qu'il appelle les chats fourrés^ ces bestes moult horribles et espouvantables qui mangent les petiz en~ fans et paissent sus des pierres de marbre.
Par un jeu de mots et une confusion de sens qu'il avait déjà faite dans le titre par lui donné à son premier testament, Yiilon joint à ce layz ou legs un autre layz ou rondeau, qui renferme une plainte contenue et on ne peut plus touchante, ainsi que le souhait qui la termina, contre la persévérance de la fortune et peut-être aussi des gens de justice à le persécuter, après tant d'épreuves :
Au retour de dure prison, Où j'ay laissé presque la vie , Se fortune a sur moy envie, Jugez s'elle fait mesprison !
Il me semble que, par raison, Elle deust bien estre assouvie, Au retour !
Ceey plain est de desraison^ Qui vueille que de tout desvie; Plaise à Dieu que Tàme ravie En soit, lassus, en sa maison.
Au retour!
Ne sembie-t-il pas qu'on sente, dans cette plainte étouffée, la lassitude et comme Taccablement d'une âme qui demande grâce enfin à la destinée ?
Vn rsnaeaiii vert d'églantier, trempant dans un bénitier plein de larmes, — des siennes peut-être, — pour mettre à leur chevet, c'est le legs qu'il adresse aux amants mal*
nt FR4NQ(H8 VILLON.
heureux* Je n'en sais pas pour moi, après celui de la ballade à Notre-Dame, de plus poéUquq et de plus touchant:
Item donne aux amans enfermes (1), Sans le lay maistre Alain Ghartier, A lears chevets, de pleurs et lernies Très tout fin plain ung benoîstier, Et ung petit brin d'esglantier, En tout temps verd, pour gouppillon, Pourveu qu*ilz diront un PsauUier Pour Famé du pou\Te Villoa.
Des larmes, voilà pour notre poète le revenu le plus clair et le plus sûr de Tamour. II y a bien de Texpérience^ et de la plus triste, dans cette idée.
Un poète ne saurait faire meilleur marché de son œuvre que Villon, qui envoie au sénéchal, un de ses légataires,
Qui une fois paya ses dettes,
son testament, ces sornettes^ comme il les appelle, pour le désennuyer et au besoin pour faire des allumettes :
Je.luy envoyé, ces sornettes Pour soy désennuyer; combien, Si veult, face en des allumettes (2).
(t) Voici ce lay ou legs de maistre Alain Ghartier aux amants malades^
auquel Villon joint le sien. Je le trouve au début du Livre de JRéveilU"
Matin :
Je lalase aux amoureiix malades,
Qui ont espoir d'allégement, Faire cliançons, ditz et balades, Chasoun en son entendement.
(S) SarrazÎD, envoyant des vers à un ami, exprimait ploa tard, mik avec plus de recherche, la même pensée :
Si tu te plais à ces vers oy
Que pour te pbûre je t'envoie J
tE GRAND-TESTAMENT. 833
La liste des legs de Villon est épuisée ; il est à beat de malices. Gomme une procession de carnaval , il a fait passer sous nos yeux , affublée de traits de sa façon, la partie la plus remuante et la plus étrange de ce monde parifflen, au milieu duquel il a vécu. Braconniers et maraitdeurs dont il partagea si longtemps les exploits,
Concierges de buissons et de hayes, Résidant au bauU et au loing,
comme les appelle Coquillart, cabaretiers aussi peu accueillants pour le pauvre bohème sans croix ne pile^ qu'hospitaliers à Técu qui reluit au soleil, pipeurs de dés , tuUeurs de faux coings, gens du guet qu'il connaissait tous par leurs noms, avocats et procureurs dont il eut si souvent affaire, écoliers prêts à soutenir thèse dans tous les lieux d'honneur du Pays latin, valets et ebambrières vidant, sur le coup de minuit, la cave de leur maître à sa santé, moines défroqués et vagabonds, boutiquiers nés pour fournir aux repues franches et aux railleries des joyeux compagnons, folles femmes etcom^* mères à la langue affilée, tout ce monde fourmillant et bizarre a été par lui passé en revue dans un pêle-mêle qui est un Irait de vérité de plus, et décrit avec un relief incomparable. Il n'a plus qu'à clore son Testameni. Auparavant toutefois, par un nouveau trait de bouffonnerie, il autorise Jean de Galays, qui ne Ta pas vu depuis
Croîs que j'en aurai de la joie ; Mais 8*ils ne te plaisent aussi Fais leur sans aucune mstoy Ce que les Qtecs finaft de Troie.
trente ans, c'est-à-dire jamais peut-être, qm de plus ne sait pas son nom, et qui à ce titre doit, suivant lui^ counattre sa pensée et ses intentions mieux que peraonne, à lever toutes les difficultés qui pourraient se rencontrer dans ce Testament. Autorisation qui ne noua semble, à nous, autre chose qu'un défi ironique à tous les com<* mentateurs futurs de son œuvre ; qu'on en juge :
Pour ce que scait bien mon entente Jehan de Calays, honnorable homme, Qui ne me veit, des ans a trente, Et ne scait comment je me nomme, De tout ce Testament en somme, S'aucune y a difficulté, Oster jusqu'au rez d*une pomme Je liiy en donne faculté.
De le gloser et commenter,
De le diftinir ou prescripre,
Diminuer ou augmenter,
De le canceller ou transcripre
De sa main, ne sceut il escripre,
Interpréter et donner sens
A son plaisir meilleur ou pire,
De poinct en poinct je m'y consens (i).
De ce passage comme de plusieurs autres, au reste, mais surtout de celui-ci, il résulte bien éyidemment que Villon a pris plaisir à obscurcir lui-même les allusions qu*il fait à sa vie dans ses œuvres. La raillerie bien ma^ nifeste du poète repose ici sur ce qu'il savait bien luimême combien serait inutile la peine que se donnerait un
(4) Article par article, je. consens à tout cela.
homme étrax^r à son iotimité pour réfioq<lre d«a diSlcultéaque pouvaient seuls comprendre les geos q^i avaient prâ part à sa vie et à ses aventures. Il continue, dans le huitain (fai suit, cette parodie bouffonne de la teneur pr^ dinaira et sacramentelle des testaments :
Et s'aucun, dont n'ay congnoissance,
Estoit allé de mort à vie (1),
Au dict Calays donne puissance,
Affin que Tordre soit suy vie,
Et mon ordonnance assouvie,
Que ceste aulmome ailleurs transporte,
Sans se l'appliquer par envie :
A son ame je m'en rapporte.
Qu'était-ce que ce Jehan de Calays, cet honnorable homme qui, pour ne l'avoir pas vu depuis trente ans et ne pas savoir son nom, devait mieux que tout autre être au fait de ses intentions? On a peu de renseignements sur ce personnage.
Dans un fragment qui se trouve au supplément du Glossaire de Du Gange, il est question de Jean de Galais, matriculaire ou marguillier de Saint-Jean auquel, dit le texte, « le sénéchal devra payer quatre simaises de vin, • fourni par ledit matriculaire à ceux qui, le 10 juillet « dernier (1453), après l'heure de la messe, ont fait la «danse des Machabées (ou Macabre) dans TEglise de « Saint-Jjean TEvangéliste, à l'occasion du chapitre pro-
(1) Ce renversement bouffon des deux termes de la proposition, pour
Estoit aUé dç vie à mort,
donne, avec les détails plus haut sur le genre d'intimité qui Vuniss^it à Jehan de Calays^ la clef de tout ce passage qui n'est qu'une parodie des formes usitées dans les Testaments.
c vincial des Frères HinewfiL » Serait-ce le ndtre, J6 veux dire celui de Yillon? La date citée nous porte k le crmre. Ge pourrait fort bien encore être le même que celui dont le nom se lit dans une pièce intitulée : Les Lamentacians de Jekan de Calais ( 1 ), lequel rCestmt plus au Jardin de Plaisance^ et qui partage à peu près en deux la compilation connue sous ce nom de Jardin de Plaisance ou Fleur de Rhétoricque, ce qui a fait croire non sans vraisemblance qu'il en était Tauteur. Si maintenant rfconitorabh homme, à qui Yillon confie la garde et Tinterprétation de son Testament, n'était autre que le marguillier de Saint-Jean« imagine-t-on quelque chose de plus piquant que ce legs si bouffon adressé à un si solennel personnage ? Ensuite, suivant Tusage qui se pratiquait alors dans les testaments et qui se pratique encore, il pourvoit à sa sépulture, et, poursuivant sa plaisanterie, s'en prescrit une impossible à Sainte-Avoye, le seul endroit de Paris , où il ne pût se faire enterrer, attendu que la chapelle d
ce couvent était située au second étage. C'est évidemmen^..^:^^ une parodie de la désignation expresse que faisait sou , vent le testateur du lieu où il voulait être enterré. Il vecr^/ de plus qu'on tire son portrait à l'encre ; d'ailleurs il passera de pierre tumulaire.
(h) Ces lamentations, d*un style d'ailleurs assez plat, se composent d'un prologue où Jehan de Calays annonce la complainte qu'il va faire sur ses malheurs dont il accuse la Fortune, d'un dialogue entre lui, Fortune et Raison, où cette dernière intervient comme arbitre et, après l'avoir amené à reconoattre o^xx^oisiverie et non Fortune est cause de tous ses maux, le conseille et le console à la fois, et enfin d'un rondel en stances de quatre vers^ dont le troisième ramène régulièrement à chaque 1 ^ 9(aoQe son nom en (orme da refrain, avec Tépithète de déèonnaire, 1 \