‹ François Villon, sa vie et ses œuvresChapitre 11 sur 23 · L:E GRÂNP-TBSTABIENT. Wl · texte numérisé non relu

L:E GRÂNP-TBSTABIENT. Wl

Item j^ordonne à sainote Avoye, Et non sdlleiirs, ma sépulture; • Et affin que chastîuii me voye

Non pas en chair» mais en paincture, Que l'on tire ma pourtratcture D'ancre; s'il ne constoit trop cher.

De tumbel? Rien; je n'en aj cure, Car il greveroit le plancher.

Enfin, soft au charbon, soit à te pierre noire, on éorira sur le piastre sob épitaphe à l^entoac de sa fosse, qa^il faat supposer alors au pied d'un mur ; car, puisqu'il ne veut pas de tombe, on ire voit pas sur quoi cette épitaphe pourrait être écrite :

Item vuefl qu'autour de ma fosse Ce que s'ensuyt, sans autre histoire, Soit escript en lettre assez grosse; Et qui n'auroit point d'escriptoire, De charbon soit, ou pierre noire, Sans en rien entamer le piastre :

Au moins de mpy sera mémoire, Telle qu'il est d'ung bon foUastre.

Laisser la mémoire d'ung bon foUastre^ son ambition n'allait pas plus loin. Le temps n'était pas encore venu Dù Boileau devait donner aux poètes cet admirable précepte, aussi digne de lui que de son siècle :

Que voire ame et vos mœurs peintes dans vos ouvrages N'offrent jamais de vous que de nobles images.

C'était le moindre de ses soucis. Il nous laisse là. d*aitleors te secret de l'esprit qui lui dictait son Testament.

Î38 FHANÇOIS VILLON*

Mais il lui est arrivé la même chose qu'au prophète qui» envoyé pour maudire Israël, ne put trouver sur ses lèvres que des paroles de bénédiction. Par une contradiction presque aussi étrange, Villon» qui ne voulait que rire et bouffonner dans son œuvre, s'est trouvé l'avoir remplie malgré lui de larmes, de plaintes et de sanglots d'autant plus navrants qu'ils lui sont arrachés et qu'il s'y prête moins ; si bien que Phomme le plus bouffon par hun^eur est en somme un de nos plus grands élégiaques*

Son épitaphe, qui rappelle ses douleurs, sa misère et ses legs, ne manque pas d'un certain pathétique contenu, qu'on regrette de ne pas voir soutenu davantage dans le rondeau qui l'accompagne, énergique mais trivial :

Cy gîst et dort en ce sollier (1), Qu'Amour occi&t de son raillon (2), Ung pouvre petit escoUier, Jadis nommé François Villon, Oncques de terre n'eut sillon.

Il donna tout, chascun le scet, Tablô, tretteaulx, pain, oorbillon.

Gallans, dictes en ce verset.

C'est son chant de Requiem qu'il se compose à lo/même en forme de rondeau :

Repos éternel donne a cil (3), Sire, clarté perpétuelle, Qui vaillant plat ny escuelle N'eut oncques, n'ung brin do percilé

(4) Plancher.

(f) Dard, espèce de flèche triangulaireO <^ CMui-oi.

LE GRAMD*TBSTAM»^T. 9»

Il fat rez (1)^ chef, barbes sourcil»

Comme ung navet qu*on racle et pelle« Repos

Rigueur le transmit en exil»

Et luy frappa au cul la pelle.

Nonobstant qu'il dist : J'en appelle !

Qui n*est pas terme trop subtil. Repos éternel donne à cil.

Ce n'est pas tout. II règle maintenant Tordre de ses fttnéraiileB, comme c'était encore Tusage dans les Teslaftente et comme avait fait Régnier de Guerchy dans le sien. D'abord il ne lui faut pas moins que le bourdon de Notre-Dame pour sonner sa mort :

Item je vueil qu'on sonne à branle Le gros Beffray, qui n'est de verre; Côînbîen que cueur n'est qui ne tremble.

Quand de Honner est en son erre.

Sâulvé a mainte bonne terre, Le temps passé, chascun le sçait :

Fussent gens d'armes ou tonnerre, Au son de luy, tout mal cessoit»

Le pauvre écolier de la Cité avait dû rêver plus d^une fois au bruit de ce puissant bourdon de Notre-Dame qui, depuis si longtemps déjà, sonnait les De Profundis et les Té Deum ou les fortunes de la France. Il devait ce souvenir à cette grande et religieuse voix du vieux Paris»

Il prescrit ce qu'il veut qu'on donne aux sonneurs, qu'il désigne nommément* Jehan de la Garde, l'épiciei*,

(i) tUtfi

tH FRANÇOIS VILLON.

une des victimes de ses bons tours, Jehan de la Garde, quMl a persiflé dans le Petit et le Grand-Testament, revient encore ici sous sa plume malicieuse ; il sera Fun des sonneurs, qui pour leur peine

Auront quatre miches ; Si c'est trop peu, demi douzaine, Autant qu'en donnent les plus riches.

Seulement ce seront des miches de Saint-Etienne , c*est^ à-dire des pierres. Il eût pu nommer encore, pour relayer Jehan de la Garde, Perrot Girard,

Barbier juré du Bourg la Royne,

une autre de ses dupes qui jadis lui avait donné, toute une semaine, le vivre et le couvert, et qu'il avait payé à sa façon, en s'éclipsant un beau matin.

Pour tout ce fournir et parfaire,

c'est-à-dire, pour veiller à tout cela, il désigne des exécuteurs. Escry^ dit-il à Fremyn,

Escry, je ten nommeray six.

C'est maistre Martin Bellefaye, Lieutenant du cas criminel (1).

Qui sera l'autre? J'y pensoye, Ce sera sire Colombel (2).

(4) Et de plus, conseiller au Parlement de Paris. {%) C'est lui probablement que la Chronique^ scandaleuse désigne eii oes termes : « Sire Guillaume Goulombel, puissant et ricbe hcMume. »

LE GKÂND-TESTAME3^T. Mt

S'il \nj plaist, et il luj est bel^

Il entrepreadra ceste diarge.

Et Fâutre? Michel Jouvenel (!)•

Ces trois seulz, et pour toas j^en charge.

On sent tout ce qu*a de plaisant la désignation d^bommes aussi graves et aussi considérables pour veiller à Texécution de ses dernières volontés à lui échappé de Hontfaucon et qui de sa vie n'eut ni feu ni lieu. Ce qui ne l'est pas moins, c'est celle qu'il fait des trois personnages quelque peu suspects qui devront remplacer Martin Bellefaye, sire Colombel et Michel Jouvenel, au cas où ces derniers s'excuseraient de la tâche qu'il leur donne. Car sMl faut juger de Philippe Bruneau par les deux auxquels il Tassocie, ce ne devait pas être l'homme le plus édifiant de sa paroisse :

Mais au cas qu*à moy s*excusassent, En redoublant les premiers frais»

Ou totalement récusassent, Ceuk qui s*ensuyyent cj après Tinstitue, gens de bien très :

Philip Bruneau, noble escuyer, Le second son voysin d'emprès.

Nommé maistre Jaques Raguyer.

Et le tiers maistre Jaques James ; Trois hommes tle bien et d*hoimear»

Desirans de saulver leuyrs âmes.

Et doubtaas Dieu Nostpe Seigneur :

Car plustost ilz mettroient du leur, Qn*à ceste ordonnance ne faillent.

(4) Huitième fils da fameux Jean J<mytiiel ou JuvéDal des Urainsi ooosetUer au Parlement.

FANÇOÏS VILLON. ti%

Point n*Buront de conlrerooleur, A leur IkMI fletti pliusir eii tefflent

Il n*oinol MKun ditail do la lugubre cirâmonie :

(toiiai M regard du luminairei GttfllaamQ da Ra j'y comoMOts; Pour porter les coins du suaire Aux exécuteurs le remectz

Alors soos le coup de ses soolDrances, comme s'il se lenUdt à Tagonie, il s'écrie :

Mal me va ; temps est désormais Que orie à toutes gens merciz (f).

Idée aussi touchante que chrétû^rme, mais que Yillon n*a garde de prendre au sérieux et préfère parodier dans la ballade qui suiti adressée, si Ton excepte les deux premiers vers, au ban et à r«itiàro4iaB <te la bohème d'alors :

A Chartreux et à Celestins^ A mendiâns et à dévotes»

A musars et olique-patins (2)»

A servans et filles mignottes,

(4) C'était Y\mp «10») ttvtntde fflourir, tfe ^ier teerci à tKeu et à tbus ceux que l'on poufift ivoir «ftaâès. Celait k OMdusion faabitueUe des Testamenls da i'é|itt^i oottUM Oa b ^mU yar cet! qui nous sont parvenus, et partiOaÛèt-einebt par celuî du d«0 d'OHéans, frère de Charles VI* La demande da merci iaiwii âuiaî partie de l'amende honorable imposée aux condamnés, ainsi qu'on peut le vOir dans les fnèces des procès de Jacques Cœur et de Jean DesmaMs.

(t) Trake-savattesqui foal eJ^fiKfr ou sonner iears pàliflSi

Portwrt mt ti ti it jttrtM «0Iém;

A cuy(Mv««stx (f ) 4*MMW« iMtttf^ Chaossanl, Mias iB#Aaiag (i^^ feuves Mies^ Je crye à imâm gMf Wffiii.

A ribleurs meneurs de hatins (3)|

A baftteleurs traynans marmottes,

A fob el folle», sotz et sotteft(4).

Qui i'eu vont siffl^iït çW| et ^U ;

A marmousets et mariottes (5),

Je crye à toutes gens merciz, ;

Ail'

Sinon aux trahistres chiens mastins, j

qui Tont fait

Boire eau maintz soirs et matinç.

C'est-à-dire qu'il erifi merci k tput te mw4^9 exo^té à Thibault d'Aussigay et à ms ofAeîMt. Il Ae leur pardonne pas sa prison de Meung ; et sa rancune contre eux survit à tout. Au reste pourtant, pour éviter toute que« relie, à cette heure solennelle,

Au iiHii pouf Mtor jrk^bteti Je çrjê k t9«te» $m AWtpi^»

c^^t-à-dire même à ces dentiers» à Ti)il>auit et à ses; 90« ciçrsÉ Seulement, cyoute^-il^-danç TSnyoii I9 rallteur ïlh corrigible»

(I) Beaux migDOos du petîts-imittres*

î^ CiaiMia*

(4) Gomèdiens et oomédienaes; (8) Petits girçons et petites flihsi

Ml nAMOOIS VILUXL

S*o]i leur fcoiitoit tes qniase cosIm De Iknis mtiUeU forts et misau, De plombée et de tell pelottes, Je crye à toutes gens merm*

Une dernière ballade d*un ton à la fois grave et plaisant, plus grave encore toutefois que plaisant, clôt le Grafid^Testament et résume assez bien le caractère de cette Qsuvre à la fois sérieuse et bouffonne, où le rire est si près des pleurs, et les pleurs à leur tour si voisins du rire:

tcy se clost le Testament Et finist du pouvre ViUon.

Venes à son enterrement, Quant vous orrez le carillon, Yestus rottges com yermillon (1), Car en amours mourut martir; Ce jar»-il sur son ehaig&on {% Quand de ce monde voult partir.

Cet amour, dont le regret ouvre le Petit-Testament ^% trempe de pleurs les plus belles pages du Grande atten* drit encore la fin de ce dernier et le clôt pour ainsi dire. Cela peut donner une idée du retentissement quMl avait eu sur toute la vie de Villon. Jamais il n'avait pu oublier la femme qui Tavait traité si hayneusement. Écoutons-le plutôt dans cette ballade qui a presque, par endroit, la solennité des dernières paroles :

(4 ) La couleur ronge dans les offices de l'Eglise, comme ]e fiii remarquer le bibliophile Jacob, eil plus partiottUèremeol afieetée aux {Mes des martyrs.

(t| Chignoli.

LB OllAND-TESTAliEMT. 1M

E^j^cstyy Wen que ^J9r*«n ment, ■ - ^ ' Car chassie fat, comme nng i;QiiJ0^ De ses amours hayneuscment ; Tant que, d*icy à Roussillon, Brosses n*y a ne brossillon, Qui n'eut, ce dit-il, sans mentir, Ung lambeau de son cotillon.

Quand de ce monde voult partir.

Voyez comme il insiste sur la vérité de ce qu*il i^vànce :

n est ainsi, et tellement,

Quand mourut n'aydt qu*img haillon,

Son uniqae linceul probal)lemenl» si la Charité ne lui en fournit pas d'autre.

Quoy plus? En mourant, mallement L'espoignoit (1) d*amours resgniUon; Plus agu que le ranguillon (2) D'un baudrier luy faisoit sentir :

C'est de quoy nous esmerveiUon, Quand de ce monde voult partir.

Certes, il s'y trouvait si bien ! Quelle amëre ironie dans cette plaisanterie I

Comme on devait s'y attendre , le dernier mot du Grand-Testament, dans renvoi de cette ballade, est au bon follastre; iV se fût cru déshonoré de finir autrement. Toute la bohème le regardait, il s'agissait d'em-

(4) Le piquait de sa pointe.

CI) Boucle du baudrier, armée de pointes.

porte les applMii4iMn«ili 4t te p J e ri< # et de ne pas manquer n lerile f

geni comme esmerfllon, Saichies qaMI fit au départir; Ung fraict but de tih morillon (1), Quand de ce monde touH partir.

Sa farce, douloureoae et triste farce, interrompue m&lgré Ittf de plus d*un sanglot, sa farce était jouée. Citait finir en enfant de Paris.

(I) Rovge.

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