DES DESTINEES DE L'OEUVRE DE VILLON
Je n'oserais affirmer que Villon, de son vivant, ait été plus célèbre par ses écrits que par les scandales de sa vie ; il est à croire pourtant que son talent et l'éclat qu'il avait jeté déjà lui valurent du Parlement, et peut-être même de Louis XI, la double grâce dont sa reconnaissance nous a laissé le témoignage. Quoi qu'il en soit, il était à peine mort que la renommée s'élançait de sa tombe et ne cessait , pendant près d'un demi-siècle , de multiplier et de répandre ses legs et ses ballades. Vingtsept éditions consécutives de 1489, date de la première, à 15&2, en sont un monument aussi éclatant qu'irrécusable, sans parler du recueil du Jardin de Plaisance où figurent dix de ses ballades connues et une quantité d'autres pièces, dont un grand nombre sont assurément de lui et des poètes de son école. Seize (1) imi-
(4) Sans parler de celles que nous ne coDnaissoDs pas, ou qui ne nous sont pas parvenues.
tations où parodies du genre quMI avait consacré de s génie, faites dans Tespace de quarante ans, de iA.80 1520, sont un témoignage non moins authentique retentissement de Tœuvre de Villon, à Tépoque où el parut et dans les temps qui suivirent sa publicatio Une autre marque encore de la popularité de notre poèL^ ce sont les passages qu'en savaient par cœur, au ra.^ port de Harot, de bonn vieillards de son temps, c'est-àdire soixante-quinze ans ou trois quarts de siècle apré^ la première apparition des Layz ou Petit- Testament. L'auteur du Livre de la Deabterie, Éloy Damerva/, moins de vingt-cinq ans après sa mort, en 1508, le proclame, en son poème, un
Clerc expert en faitz et en ditz.
Dans sa légende de maistre Pierre Faifeu^ qui semble inspirée des Repeues franches, Charles de Bordigné, vers 1531, témoigne lui-même de l'éclat du nom de Villon, lorsque l'associant à deux auteurs alors célèbres, aujourd'hui complètement oubliés, il dit avec une sorte de solennité :
En nul endroit leurs noms ne sont pérys.
Les poésies de Villon recevaient à quelque temps de là une distinction bien autrement flatteuse : je veux parler de l'édition que Marol en publiait sous les auspices de François !••, le roi lettré par excellence (!)• Distinction
(4) C'est ce que témoigne le hùitain suivant qui accompagne TépHre-
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DESTINÉES DE L'CEUVftE DE VILLON. Î9^
vraiment glorieuse pour l'ombre de Villon qui se voyait ainsi préféré à tous les poètes ses contemporains et même à Charles d'Orléans, en dépit des liens de parenté qui unissaient à François !•' ce poète gracieux et délicat, mais sans force. Préférence ^ il faut le dire aussi, qui ne faisait pas moins d'honneur au goût de celui qui a été appelé le Père des lettres^ et qui défendait ainsi d'avance Boileau contre ceux qui devaient plui^ tard l'accuser d'avoir encanaillé la poésie française, en lui donnant pour père le petit écolier de la Cité.
Mais il faut entendre Marot lui-même faisant au lecteur les honneurs de la poésie de Villon. 11 ne lui mardhande pas les éloges: « C'est, dit-il, le meilleur poète « parisien qui se trouve. C'est pour l'amour de son gentil « entendement et en récompense de ce qu'il peut avoir « aprins de luy en lisant ses œuvres, » qu'il s'est chargé de la révision .de son texte. Et plus loin : t II est d'advis t que les jeunes poètes cueillent ses 'sentences comme
préface mise par Marot en tète de cette édition, et où le poète s'adresse en ces termes à François I^^ : ^
Si à Villon on trenve encore à dire, S'il n*68t rédaict alnsy qu'aj prétendu, A moy tout seul en soit le blasme, sire, Qui plus y ay travaillé qu'entendu.
Et s'il est mieux en son ordre estendu Que paravant, de sorte qu'on l'en prise, Le gré à vous en doyt estre rendu, Qai fus tes seul cause de l'entreprise.
« Et me suffira, avait déjà dil Marot, à la fin de sa préface, que le labeur « qu'en ce j'ay employé soit agréable au roy mon souverain, qui est cause « et rr.otrf de ceste emprise et de l'exécution d'icelle pour l'avoir veu « voulentièrs escouter et par très bon jugement estimer plusieurs pas- < sages des œuvres qui s'ensuyvent. »
%n FRANÇOIS VILLON.
belles fleurs, quMIs contemplent Tesprit qu*il avait, que^ de luy apreignent à proprenoent descrire, et qu'ils con— trefacenl sa veine, mesmement celle dont il use en ballades, qui est vrayment belle et héroïque ; et ne double, ajoute-t-il, qu'il n'eust emporté le chapeau d laurier devant tous les poètes de son temps, s'il eus esté nourry en la court des roys et des princes, là les jugements s'amendent et les langaiges se pollissent. Il termine enfin par ces paroles encore plus expressives ^ Le reste des œuvres de nostre Villon, hors cela (c'est- — à-dire hors l'industrie des legs dont le sens lui échappe) ^ est de tel artifice, tant plain de bonne doctrine et tellement painct de mille belles couleurs, que le temps, qu/ tout efface, jusques ici ne l'a sceu effacer ; et moins encore l'effacera ores et d'icy en avant que les bonnes escriptures françoises sont et seront mieulx congneues et recueillies que jamais (1). »
Rabelais, un autre maître en fait de style, n'a rappelé de Villon que ses tours et ses saillies (2), mais avec une telle verve et tant de complaisance, si je puis dire, que bien qu'il se taise sur son mérite comme écrivain, je ne puis m'empécher de voir, dans l'insistance avec laquelle il revient à la personne de notre poète, une marque de l'estime qu'il faisait de son talent. C'est quelque chose en cette matière que le suffrage de llabelais.
Celui d'Henry Estienne a aussi son prix, qui, dans sa
(4) Un témoignage, au reste, non moins exprès du cas que Marot fai' sait de Villon, ce sont les nombreuses imitations qu'il en a foites. (l) Pantagruel, 1. ii, ch. 30; iv, 43; iv, 67.