DESTINÉES DE L'CEUVRE DE VILLON
Préparation à r Apologie pour Hérodote (1), Tappelle nostre Villon^ marquant par là combien la France doit être fîère de l'auteur du Grand-Testament^ et en outre le donne pour un des plus éloquents de son temps.
En 1542, la suite des éditions de Villon s'arrête tout à coup pour ne reprendre que près de deux siècles après, en 1723. A quoi faut-il attribuer cette espèce d'éclipsé de la renommée de notre poète? A sa langue un peu vieillie peut-être pour le xvi* siècle, ou à l'avènement de l'école savante, trop savante même, de Ronsard? Je croirais volontiers que ces deux causes y contribuèrent à la fois, mais surtout la seconde. Sans méconnaître en effet le génie de Ronsard, en dehors de la poésie épique et pindarique, ilVy a rien de commun, on peut le dire, entre l'allure si franche et si naturelle de l'auteur du Grand- Testament et la recherche mignarde ou l'enflure des poètes de la Pléiade, Toujours est-il qu'à partir de 1542, Villon semble disparaître et plonge dans l'oubli à peu près tout entier. On retrouve bien encore son nom de temps à autre, mais seulement sous la plume des érudits, Fauchet le proclame c un de nos meilleurs poètes sati- « riques, et avance que sa poésie, si nous scavions bien « l'entendre, nous descouvrirait l'origine de plusieurs « maisons de Paris etdes particularités de ce temps-là (2).» Du Verdier de Vauprivas n'en parle que pour « s'émer- « veiller comme Marot a osé louer un si goffe ouvrier et t ouvrnge, et faire cas de ce qui ne vaut rien (3). ■
(1) Ch. Î8, p.439.
(2) Orig. des Chevaliers» \. i, ch. 1.
(3) Du Verdier, Biblioth.fr,, t. 3».
Eslienne Pasquier, de son côté, n'en fait mention qu^pour reprocher à Marot d'avoir « admiré, dans cet eeco — c lier de Paris, doué d'assez bel esprit, mais maître c en friponnerie, un scavoir qui ne gisoit qu'en appa f rence (1). x> Et ailleurs (2) : c François Villon, dit-il « plus soucieux des tavernes et des cabarets que d « bons livres. » C'est toute l'appréciation qu'il en fait.
Mais Villon devait trouver bientôt à l'oubli qui 1' vahissait comme à de pareils jugements une éclatanL^^ compensation dans le suffrage des trois hommes qui ev^^ rent le plus de goût au xvu* siècle, je veux dire Patrii, La Fontaine et Boileau. Dans ses Remarques sur Vau^ gelas^ à propos d'une tournure de phrase dont il discute la correction, Patru parle .de notre poète comme d'uae autorité en fait de langue : « Je n'en trouve point, dit- « il, d'exemple dans Villon qui pour la langue a eu le « goût aussi iin qu'on pouvait l'avoir en son siècle. »
Nous n'avons pas de La Fontaine de jugement exprès sur Villon; mais il est constant d'après la tradition et entre autres d'après le témoignage de du Cerceau, qu'il le connaissait bien, s'il ne le savait même par cceur, et qu'il lui devait beaucoup. « On est persuadé, dit-il, que « pour la gentillesse et la naïveté, il en avait plus appris a de lui que de Marot même. »
Mais le suffrage le plus glorieux pour Villon, c'est celui de Boileau qui, dans le premier chant de Y Art poétique^ n'a pas fait difficulté de consacrer sa mémoire, et l'a mis
(1) Est. Pasquier, Recherches sur la France, I. v«i, ch. 60. (2} Id. 1. vi,ch. 4.