DESTINÉES DE L'OEUVRE DE VILLON
hardiment en tête des poètes auxquels l'art français est le plus redevable. Le prix de ce suffrage, si Tori y songe, se double et de la place qu'il occupe dans les œuvres du . grand critique français et du siècle qui Ta vu porter. C'était certes de quoi payer Viilon du moment d'oubli dans lequel il était tombé, comme des attaques de ses détracteurs. Je croîs avoir suffisamment, au début de ce travail, expliqué et justifié ce jugement si considérable de Boileau. Je n*y reviendrai donc pas, si ce n'est pour répéter que Boileau l'a porté en pleine connaissance de cause, et qu'à supposer que ce soit par l'intermédiaire de La Fontaine et de Patru que notre poète lui ait été présenté, il n'en est pas moins hors de doute qu'il a vérifié par lui-même les motifs de l'admiration de ses deux amis pour ce génie franc et vigoureux. Villon d'ailleurs n'y gagna peut-être pas un lecteur de plus. La vogue n'était pas alors aux vieux auteurs. En face des splendeurs de sa littérature, la politesse du grand siècle avait horreur de tout ce qui sentait la rouille ; et c'est à grand' peine si l'on remontait, en fait de poètes, jusqu'au seizième siècle.
Aussi n'est-ce qu'en 1723 que nous voyons se renouer la chaîne des éditions de Villon. Quelle qu'ait été la valeur de celle qui fut donnée alors par Coustelier avec les Remarques d'Eusèbe de Laurière et la lettre du P. du Cerceau, une chose qu'on ne peut nier, c'est qu'elle n'ait été inspirée par une véritable admiration pour notre poète. On en jugera par cette appréciation que j'extrais de la lettre de du Cerceau : • C'est Villon, dît-il, qui a « formé Clément Marot ; maïs le maître est beaucoup plus
égal et plussouteiu que le disciple dont il y a plas de la moitié des œuvres quMl faut laisser et qu'on ne lit jamais, parce qu'il serait impossible d'en soutenir la lecture ; au lieu qu'il n'y a ptis un couplet de huit vers dans Villon où Ton ne rencontre quelque chose quL fasse plaisir. Tout y coule de source et est presque toujours manié avec un badinage fia et spirituel, souten par des expressions vives et enjouées qui réveillent 1 lecteur et lui donnent de l'esprit à lui-même. Son a le tour tel que le demande la poésie, et tombe for rarement dans le ton prosaïque. Chaque vers fait ui — n sens complet, et il est rare que l'un enjambe sur l'autre ^ J'avoue que pour moi, toutes les fois que je le lis, je suL ^ toujours surpris de trouver son vers aussi formé qu'f i l'est. Il fallait qu'il eût un goût de poésie bien naturel, pour avoir si bien réussi dans un siècle où elle était encore très-brute, comme il est aisé de le juger par les autres pièces qui nous restent de ce temps-là. Son langage, quoique suranné par rapport à plusieurs termes,
ne l'est presque point pour le style Sa rime avec
cela est presque toujours fort riche : et il s'en faut bien que l'on soit, dans ces derniers temps, aussi curieux de cette perfection que l'a été Villon et les bons poètes
français qui l'ont suivi Je regarde Villon comme
cefui qui le premier nous a donné le bon ton sur ce point, et je le regarde aussi comme le père de nos bons poètes en fait de poésie enjouée. »
« Que Villon n'a-t-il, ajoute du Cerceau, autant travaillé, « depuis l'âge de trente ans, qu'il avait fait jusque-là !•.. Il f est difficile de lire ce qui nous reste de lui, sans sentir quel-