DESTINÉES DE L OEUVRE DE VILLON. J
« que regret de ce qu'il ne nous en reste pas davantage. > Les réclamations de Tabbé Sallier, en 175/i, en faveur de Ch. d'Orléans, servirent elles-mêmes la gloire de Villon par la comparaison qu'elles appelèrent entre les deux poètes ; comparaison dont tout Tavantage resta au pauvre petit €scotlief\ malgré tout ce que put dire en sens contraire l'éditeur du royal poète.
Aussi, à quatre ans de là, en 1739, Tabbé Massieu, sans tenir compte des réclamations de son docte confrère, avançait-il à son tour ^ que Villon a efifacé tous ses contemporains. 11 est le premier, disait-il, qui soit bien entré dans le génie de notre langue. Ses écrits sont pleins d'expressions et de tours qui sont de mise encore aujourd'hui. Il donna de nouvelles grâces à la ballade et au rondeau. Il fut aussi l'inventeur de ce badinage délicat qui tient comme le milieu entre Tagréa*ble et le bouffon, et que dans la suite Marot et Saint- Gelais, Voilure et Sarrazin semblent avoir porté à toute la perfection dont il est susceptible. Carquoique Villon tombe souvent dans le comique et dans le bas, il est certain pourtant qu'il a eu Tidée du genre d'écrire dont nous parlons, et que c'est dans ses vers qu'on en découvre les premières lueurs... » ...... C'est dommage,
ajoute l'abbé Massieu, qu'il n'y ait pas plus de dignité dans les sujets qu'il traite. Car bien qu'ils roulent presque toujours sur des choses basses et sur des bagatelles, on ne laisse pas d'y trouver beaucoup de réflexions sérieuses et solides (1). i
(I) Massieu, ffist, de la poésie française^ Paris, 4739.
PKANÇOIS VILLON.
Trois ans s'étaient à peine écoulés depuis que Massieu ^ STâit écrit de Villon <îot étoge, que paraissait à La Haie, chez Adrien Moetjens, l'édition de 17/i2, imprimée par les soins de Formey, secrétaire perpétuel de l'Académie de Berlin, avec ses notes et celles de Le Duchat dont ik avait hérité : édition la plus complète et la plus correct qui eût encore été donnée jusque-là, et dont Fimportan est accusée tout d'abord par le nombre ainsi que par I nom des auteurs qui y concoururent.
11 semble qu'il y eût alors un concours établi sur le poésies de Villon. Dans l'intervalle qui sépare 1 editio
de 1723 de celle de 1742, un nouveau commentateur, qvm i n'est autre que Lenglet Dufresnoy, préparait une édL -. tion de Villon enrichie de notes explicatives. Le tout itsLii précédé de considérations préliminaires sur la poésie avant Villon, ainsi que d'une notice sur la vie du poète, et suivi de A5 pièces extraites par lui du Jardin de Phi- Mnoe, et dont la plupart, à son jugement^ seraient de Villon. L'auteur de cette édition restée manuscrite mourut-il avant d'avoir pu la publier, ou bien ne jugea-t-il pas à propos dt la faire imprimer, après la publication de l'édition de 17&2, c*est ce qu'on ne saurait dire. Son travail toutefois ne fut pas perdu ^ et par des intermédiaires qu'on ignore arriva à la Bibliothèque de l'Arsenal, où il est connu sous le nom de Manuscrit de l'Arsenal (1).
(1) La Moûnoye passait aussi pour avoir écrit des notes sur Vil ioQ ; on doit en regretter vivement la perte.
Goujet, de son côté, dans sa Bibliothèque française, a peu près vers la même époque, consacrait à notre poète un article proportionné à son importance.
DESTINÉES DE L'OEUVRE DE VILLON. tM
La secotide moitié du xvin*' siècle ne fut pas aussi fa« vorable à la mémoire de Villon que la première moitié* La ferveur qu'avaient réveillée pour nos vi^ux auteurs les travaux des érudits d'alors, et qui avait, pour ainsi dire, éclaté dans les belles publications d'Urbain Coustelier, n'avait pas tardé à se refroidir ; et le goût comme les préoccupations de ce siècle n'étaient pas de nature à la ranimer. 11 n'est donc plus question de Villon» ou guère, à partir de 1750; et cet oubli, qui de nouveau pèse sur sa mémoire, se prolon9;e jusqu'au xix"" siècle, sous la Restauration.
M. Villemain, le premier, dans ses éloquentes leçons sur la littérature du moyen &ge, redit son nom» avec quelque éloge même, mais pour l'abaisser/ comme nous l'avons vu, devant celui de Ch. d'Orléans, le seul vraiment poète, à ses yeux, du xv* siècle»
A quelque temps de là cependant, M. Sainte-Beuve, que l'on retrouve partout et avec tant de plaisir là où il y a un jugement littéraire à rendre, M. Sainte-B^ve reconnaissait, quoique avec des réserves, que« Villon fttt novateur et chef d'école, »et avec sa sagacité habituelle signalait en lui c l'aïeul d'une nombreuse famille litté* c raire, dont on reconnaît encore, après des >siècles, la « postérité à une certaine physionomie gauloise et fran* « çaiôe(l). i
C'est le jugement par lequel M. Saint-Marc-Girardin (^2) termine une appréciation aussi juste que spiri-
(4) Tableau de la Littérature française au xvi* siècle. (%) Tableau 4e la marche et des proffrès de la LitUrat¥ir$ française au xvi« siècle.
tuelle du génie de notre poète : t Je ne me serais point, < dit réminent critique, arrêté sur Villon, si par son t ton de mélancolie gracieuse ou insouciante il ne me c semblait avoir un caractère à part dans notre littéra- « ture. et si par son tour d*esprit il ne représentait le • génie libre penseur de notre vieille France, tel quMI c esi dans les fabliaux et les romans des trouvères. »
M. Philarète Chasles marquait vivement, à la même époque, le caractère franc et indépendant de Tinspiration de Villon : • Ses mœurs, son style, ses vices, son
génie, tout chez lui est essentiellement populaire
T.es mots gaillards, répétés par le bas peuple,*les sermons comiques du prédicateur étaient ses seules inspirations; sa raillerie amère et sa poignante gatté lui appartenaient en propre ; nulle influence étrangère ne les avait modifiées ; » et il conclut en disant « qu'il mérite son antique réputation (1 ). »
Jusque-là pourtant, on n'avait qu'un Villon défiguré et mutilé. L'édition de PrompsauH parut, et le poète se vit rendre jusqu'à 450 vers, c'est-à-dire près du quart de son œuvre. Le bruit qui se fit autour de cette édition, qu'accueillirent les plus injustes attaques, fut tout au bénéfice de Villon. J'en vois une preuve dans la publication de deux articles écrits alors à propos de cette édition par deux écrivains bien différents. Le premier, qui parut dans le Journal des Savants (2), était du savant et judicieux Daunou. t Le nom de Villon, y est-il
(1 ) Tableau de la littérature française au xvi« siècle. {%) Septembre 1 832.