PRÉDÉCESSEURS DE VILLON
c'est là, pour Tinspiration, le cadre à la fois le plus
large et le plus commode, la forme la plus piquante et la
plus faite à souhait pour ainsi dire , celle qui lui permet
d'accorder avec Tunité la variété de tons la plus grande,
et la laisse le plus libre de ses allures. Si le poète, en
outre, a eu particulièrement à souffrir de la vie et des
hommes, que ce soit sa faute ou celle de son étoile, si
plus qu'un autre il a été humilié par la destinée, je
^'imagine rien de plus propre que ces novissima verba^
Que ces paroles suprêmes à attirer enfin l'intérêt sur sa
Personne, et à toucher en sa faveur les plus distraits et les
plus froids.
Cette idée, Yillon l'a eue et en a fait l'œuvre à laquelle ^1 a dû de passer à la postérité. Si, d'ailleurs, elle est venue à d'autres avant lui, personne au moins n'en a tiré ^^^illeur parti et ne l'a mise en œuvre avec plus de eénîe.
Il serait peut- être téméraire d'affirmer que les anciens
^ ont composé dans cette forme aucune œuvre de poésie ;
^^^is nous ne trouvons trace de rien de pareil dans toute
^ antiquité, à moins pourtant qu'on ne veuille y rattacher les
^^ieux si pathétiques de Daphnis dans la 1" idylle de Théo-
^^Ue, et l'admirable imitation que Virgile en a faite dans
^^ 10« églogue, ainsi que les adieux de l'Umbritius de
^livénal, et ceux que Rutitius Numatianus adresse à Rome
^li début de son poème. 11 faut descendre jusqu'au moyen
^ge pour trouver quelque chose qui y ressemble. La
(Première pièce de ce genre qui s'offre à nous, c'est le
testament (fAlixandref qui forme l'avant-dernier cha-
l^itre du roman de ce nom par Lambert li Tors et
4« FRANQOIg VILLON.
^le^andre (Je Bernay, Ce chapitre a pour titre : Ci dist si CQtn Alexandres départi ses tieres à ses pers^ et il gisait el' lit de mort. De son lit de mort, en effet, Alexai)dre distribue les royaumes et les terres qu'il a conquis à ses douze pairs , qui ne sont autres que ses çptnpagnons d'armes. Ainsi à Perdiecas il laisse :
La contrée de Grèce et les Sfacédones
et sa fexQmGf la Mie Raisonnes , qu'il devra épouser dès le lendemain. A quoi Perdiecas répond en s'inclinant vers le roi et en le baisant trois fois. Alexandre reprend :
fille est grosse et ençainte, d*enfuit sostient le fés,
et il lui recommande de la traiter à grant onnor. Si Ten;faut qu'elle porte est mâle, il devra succéder à Perdiecas, si c'est une fille, elle s'appellera Elisens et on la mariera.
Il donne ensuite :
A Tholomes, l'Egypte avec sa mère Olympias en mariage ;
A Philippe Aridée, l'Esclavonie ;
A Giincon, toute la Perse, etc. , et il ajoute : .
Que Dex vous en doinst joie et gart de traïson,
Que votre homme vers vous ne pensent mesprison (1),
Si coju, ont fait li i^iens qui m*ont donné poisoni
PRÉIMÈCBSSEDKS DE VILLON. 49
Clincon , à 'oes paroles , baise le menton du roi et pleure abondamment»
Liave qui ist des jous li cort sur le gieron (1).
Alexandre reprend en engageant Clincon à rester uni à Tholomes, et distribue successivement aux autres pairs le reste de ses royaumes. Quand il a fini, et, comme dit le poète, casé les douze pers^ il se fait apporter les diadèmes des rois qu'il a vaincus, s'en couronne et les fait disposer les uns à la suite des autres autour de lui, après uoi il rend Tâme. Cette scène, comme on le voit , ne anque pas, dans sa naïveté, de grandeur ni même de athétique.
Un siècle après, au treizième, nous rencontrons le C7cngié ou les adieux de Jean Bodel, Baude Fastoul et surtout d*Adam de la Halle, tous trois enfants de la ville <i*Arras. Jean Bodel et Baude Fastoul avaient tous deux composé leur poème à Toccasion d'une affreuse maladie, ^^ la lèpre dont, chacun à leur tour, ils avaient été frap- Pés. Forcés, par l'usage et les lois de l'époque, de quit- ^^ à la suite de cet affreux malheur leur ville, leurs parents et leurs amis, et de se séparer à tout jamais de '^ Société des autres, . ils exhalent, en ^'éloignant, leurs ^^Srets; et, dans une suite de strophes composées de uou2e vers, où ils s'adressent successivement à tous ceux 4^^ ils ont connus et leur disent tour à tour un mot d'adieux, ^*s essaient d'attendrir sur leur sort la pitié de leurs concitoyens, pour en obtenir un asile et des moyens d'existence*
H ) L'ean qui ooule de set Joues lui court sur le gixont