‹ François Villon, sa vie et ses œuvresChapitre 4 sur 23 · V.„ ,.vy · texte numérisé non relu

V.„ ,.vy

Dans son Congié, écrit de même en strophes de douze vers, et composé par lui à la veille de partir pour Paris, où il voulait aller se perfectionner dans son art, Adam de la Halle fait aussi ses adieux à sa ville, mais sans se proposer autre chose que d'exprimer à celte occasion les sentiments affectueux qu'il éprouve pour les uns, ainsi que le mépris qu'il garde aux autres. Il débute par des regrets sur le temps perdu :

Mais le tans que j*ai perdu pleur, Las ! dont j'ai despendu le fleur Au siècle qui m*a amusé.

Villon aussi plus tard pleurera l'emploi qu'il a fait de sa jeunesse, mais avec des accents que leur amertume rendra plus pathétiques.

Si Adam de la Halle, quitte Arras, ce n'est pas seulement par le désir de voir Paris, c'est encore en haine de sa ville devenue un repaire de querelles , de haine et de trahisons ; et, sous l'émotion de ce sentiment, il apostrophe Arras en vers dont le mouvement rappelle, je ne crains pas de le dire, celui des invectives de Dante contre Florence :

Arras, Arras, ville de plait (1) Et de haine et de trait (2), Qui soliez être si nobile.

On va disant c'on vous refait ; Mais se Diex le bien ni ratrait (3), Je ne voi qui vous reconcile,

(i) O^jerelles.

(t) Trahison.

(3) Ramène. '

PRÉDÉCESSEURS DE VILLON. Il

On i aime trop crois et pile.

Chascuns fuberte (1), en ceste ville, Au point c'on estoit à le malt (â).

Adieu de fois plus de cent mille, Ailors vois oïr l'Evangile, Car chi (3) fors mentir on ne fait.

Ai-yà besoin de relever ce trait d'un tour si vigoureux et si noble à la fois : Ailleurs je vais ouïr r Évangile ? Fuis il prend congé des amours qui Ta valent arraché à l** étude, mais qui le lui ont rendu au centuple ; car à leur service il a appris bien des choses, et, entre autres, la courtoisie :

Adieu amours, très douche vie, Li plus joieuse et li plus lie (4) Qui puist estre fors Paradis, Vous m'aves bien fait en partie; Se vous ra'ostates de clergie (5), Je l'ai par vous ores repris.

Car j'ai en vous le voloir pris Que je racate los et pris (6), Que par vous perdu je n'ai mie ; Ains ai en vos serviche apris, Car j'estoie nus et despris, Avant, de toute eourtésie (7).

(^) Triche.

(%] Et isela aujourd'hui commo on mai dernier.

C%) Ici.

(4) Riante.

l^) Étude.

CB) Rachète louange et estime,

1*7) Mais j*ai à votre service apprÎBi

Car j'étais nu et dépourvu,

AuparATani, de tonte courtoitie,

ii FRANÇOIS VILLON,

Qui pense-t-on qu'il désigne par ses amours? Sa femme, c'est plaisir de le dire, sa femme, à laquelle il adresse ces vers charmants où Télévation le dispute à la tendresse :

Bêle très douche amie chière,

Je ne puis faire belle cbière (1),

Car plus dolans de vous me part (3),

Que de rien qu« je laisse arrière.

De mon cuer seres trésorière^

Et li cors ira d* autre part

Aprendre et querre engien et art

De miex valoir, si ores part

Que miex vaurrai, mieudres vous ière (3).

Il nomme ensuite successivement tous ceux de qui il a eu à se louer, avant tous Symon Esturion,

Le meilleur et le plus vaillant D*Arras, et tout le plus loial Compagnon liet (4) et libéral^ Sans mesdit, sans fiel et sans mal, Biaus parlier, honneste et riant.

puis Baude et Robert le Normand, qui Pont nourri W enfance et dont la porte lui fut toujours ouverte,

Leur huis m'ont été bien ouvert,

(4 ) Mine.

[t] Car plut dolent de vous je m'éloigne.

(3| Et mon corps ira d'autre part

Apprendre et quérir habileté et art

De mieux valoir; vous aurez votre part , A ce que mieux je vaudrai ; il voui en \x% mîwx. (4) Agréable*.

PRÉDÉCESSEURS DE VILLON. tà

Jakemon Âncois,

Que j'ai trouvé, au besoin, père,

Pierre Pouchins, Haniel Rabert Nasart, Gilleô et Jehaft Joie, qui brillaient autrefois dans les fêtes d'Arras,

Encore mè sanle il (1) que je voie Que li airs arde et reflamboie De vos festes et de vos gieu.

Et il termine par cette fière et vigoureuse apostrophe à l'adresse de ses détracteurs : il les fera mentir eux et leurs prédictions inspirées par le vin, il les forcera de Testimer, et il sera plein d* honneur et de vie lorsqu'ils seront couchés dans l'oubli :

A tous ceus d'Arras, en le fin , Preii congié, pour que mains fin Ne me cuidènt de cuer, vers eus (2) ; Hais il i a maint faus devin Qui ont parlé de men couvin (3), Dont je ferai chascun hontex« Car je ne serai liiie tex (4) Qu'ils m*ont jagié à leur osteus (K)i Quant ils parloient après vin ; Ains cueillerai cuer despiteus (6),

(4) Encore me sembla-t«iU

|2) Pour que maints amis sincères

Ne doutent de mon cœur à leur égard.

(3) Ma résolution.

(4) Pas tel.

(5) Dans leurs maisons.

(6| Mais Jo teissirid Mi «omin pleins de dépit.

ti FRANÇOIS VILLON,

Et serai fort et vertueux

Et drois, quant ils gerront souvin (1).

Nous ne retrouverons pas cette noblesse et cette fierté de sentiments chez Villon; sa vie ne les lui permettait pas. Ce sera par d'autres qualités qu'il nous intéressera. Je ne serais pas étonné, d'ailleurs, que les adieux des trois trouvères d'Arras lui eussent été connus ; et plus d'une forme de style qui lui est commune avec eux m'inclinerait à le croire.

Les deux pièces de Jean de Meung, connues sous le nom de Testament et de Codicille^ n'ont réellement de cette forme que le titre. Le premier est une revue satirique des vices des religieux et des femmes à l'époque où Jean de Meung écrivait, accompagnée de réflexions sur la fin de l'homme ainsi que sur les différents devoirs de la vie, et terminée par une prière assez touchante à Dieu et à la Vierge. Le second est une courte exhortation à la charité, dont les motifs sont tirés de la crainte du jugement qui nous attend après la mort : le tout, sauf la prière, d'un style lourd et prosaïque qui ne rappelle en rien la verve du continuateur du Roman de la Rose.

Citerons-nous la pièce piquante, mais fort irrévérente, composée par Rutebeuf, sous le titre de Testament de l'Ane? Un prêtre avait un âne,

Mais teil asne ne vit mais faom,

qui le servait depuis vingt ans. L'animal meurt, et son

Et serai vaillant et plein de force St droit, quand lit gtront couchés à In r9nT«n«,

PRÉDÉCESSEURS DE VILLON. ts

mattré, ne pouvant se résoudre à le laisser écorcher, Tenseuelit en terre sainte. Dénoncé pour ce fait, il est appelé devant son évêque qui lui demande raison d*un pareil scandale. 11 se voit déjà menacé de j^ prison, lorsqu'il est sauvé par la révélation qu'il fafl; à propos d'un legs laissé^ dit-il , à Monseigneur par le dévot animal ,

Pour qu'il soit d*enfer délivres.

On trouve dans les poésies de Charles d'Orléans une ballade en forme de testament allégorique, dans laquelle ce prince , après la mort de sa maîtresse , lègue son esprit aii dieu (T Amours^ dans la chapelle duquel il veut qu'il soit richement enterré ; il y lègue, en outre, aux vrais amants les biens qu'il tenait de ce dieu. Charles d'Orléans, avec sa grâce un peu mignarde, se montre bien tel qu'il est dans ce badina ge quintessencié.

Une œuvre qui se rapproche davantage de celle de Villon et dont on pourrait croire que ce dernier s'est inspiré, au moins pour quelques détails, c'est le testament suivi d'adieux qui termine les Fortunes et Adversités de Jehan Régnier, seigneur de Guerchy (l). Ce Jehan Régnier, bailli d'Auxerre, au service de Philippe le Bon, dac de Bourgogne, avait, au milieu des guerres de ce dernier avec Charles VII, été fait prisonnier. Jeté dans une prison de Beauvais, pour occuper et charmer les heures de sa captivité, il eut l'idée de chanter ses For-tunes et ses Adversités^ comme il s'exprime, et le fit

(4) Ces poésies, composées en 4 431» ne furent, il parait, imprimées qu'en 4526 à Paris, chez Jean de la Garde.

dans une suite de pièces de toute mesure et de toute forme, comme ballades, lais, virelais, chansons et trio* lets; tantôt il y déplore avec ses infortunes celles de la France ; tantôt il y invoque pour sa délivrance le secours des saints, et particulièrement celui de saint Léonard , patron des prisonniers. Cependant, d'autre part, il faisait faire des démarches dans ce but. Comme elles ne réussissaient pas assez vite à son gré, il tomba dans le découragement, et, dans cette dispositfon d'esprit, au récit de ses malheurs il joignit son testament également en vers. Au début il commence par rappeler l'obligation où est tout bon chrétien de faire son testament,

Quand vient à son trespassement,

obligation qu'il s'applique, quoiqu'il n'ait, dit-il, rien à donner. Puis après avoir prié Dieu de l'assister dans cet acte suprême, après lui avoir remis son àme qu'il lui recommande ainsi qu'à Notre-Dame et à saint Michel fAnge, il appelle à son aide les patriarches, les prophètes, les apôtres, les évangélistes^ les confesseurs et les martyrs, enfln tous les saints du paradis, sans oublier les saintes.

Les sainctes ne vueil oublier,

Qu'on s'imagine les litanies en rimes.

11 proteste qu'il veut moririr en ta foy de Dieu,

Qui pour moi souffrist passion ;

puis par une idée toute chrétienne et des plus touchantes.

PRÊDÈCESSBUaa DE VILLON. 17

idée que Villon mettra en œuvre aussi > mate k sa nia ^ nière, il crie merci à tout le monde,

A tout le monde mercy crie ;

Si je me suis abandonné

A faire mal ne villenie,

Pour Dieu qu'il me fut pardonné.

De là il passe à ses dernières volontés relativement à sa sépulture :

Aux Jacobins élis la terre En laquelle vueil estre mis, Pour ce qu'aux Jacobins d'Auxerre Gisent plusieurs de mes amys ;

Trait touchant malgré son expression prosaïque.

Il assiste d^ avance en imagination à ses funérailles dont il ordonne les oloindres délails :

Ung drap blanc étendu sera Sur ma chasse, en souvenance Que nul homme n'emportera Autre chose de sa chevance,

Quatre vers d'une simplicité vraiment énergique ; suit un détail dont la fraîcheur toute rustique ressort au milieu des autres détails funèbres^

Mais sus le drap je vueil chappeaulx (1) Desquelz il sera tout couvert. Et qu'ils soyerit jolys et beaux Et de belle herbe toute verd.

(1) Couronnes de fleurs.

Ce n'est pas tout.

Encore vouldroye bien avoir Des menestriers trois ou quatre, Qui de corner feissent devoir Devant le corps pour gens esbattre.

Singulière fantaisie de faire mener un convoi comme une noce par des ménétriers I Â 'propos de quoi il fait cette réflexion philosophique :

Que vault le plourer ne le braire Qu'on fait après ung trespassé?

La mort on ne saurait retraire, Puisque le corps si est passé.

Un autre détail où éclate Taffection de Jehan Régnier pour la campagne et ses habitants, c'est celui qui suit :

Item au Monstier je vueil estre Porté par quatre laboureurs, Qui des vignes seront tins màistres.

Car de tels gens suis amoureux, En signe que du grant labour De ce monde en l'autre vais; C'est un voyage sans retour, Dieu doint qu'il ne nous soit mauvais.

Il veut d'ailleurs qu'ils soient payés de leur peine ain». si que les ménétriers,

Item les laboureurs auront Chascuns cinq sols d'argent contant ; Les ménétriers qui corneront Si en auront chascun autant.

PRËDÉCESSEUAS DE VILLON. 29

Il prescrit la forme de messe qu'il désire que Ton chante pour lui.

Il désigne aussi par leur nom ses exécuteurs testamentaires ; si je me meurs, ajoute-t-il,

Si je me meurs, ils s'en yront S*il leur plaist, mes amys prier, Et mon testament leur diront Afin qu'ils me vueiUent ayder.

Villon aussi, dans le Grand-Testament^ ordonne à Ta»

vance et règle ses funérailles, et, comme je l'ai déjà dit,

®^ pourrait croire, à plus d'un détail commun, que ce

dernier lui a servi de modèle. Seulement Técolier de la

Cité a relevé tout cela d'un style dont seul il a le secret.

Ses dernières volontés exprimées, Jehan Régnier n'en ^ pas fini ; il veut encore prendre congé de tous ceux ?^'il a connus; le nombre des personnes auxquelles il ^dresse ses adieux est interminable. C'est d'abord le duc de Bourgogne son maître et la duchesse ; puis ce ^^nt successivement les chevaliers, la cour et toute la no- "l^sse ; puis les dames et les demoiselles, et les mar- ^^andes et les bourgeoises. Toutes, leur dit-il, avec une bonhomie qui n'est pas sans charme,

Toutes vous ay trouvés bonnes et belles, Doulces, plaisans, gracieuses et courtoises ; Adieu vous dy, se mourir me convient.

-^t cet adieu revient à la fin de chaque strophe avec la ré- %ularîté d'un refrain.

ao FRANÇOIS VILLON,

Cest encore la cité d'Aucerre,

Adieu, adieu poure cité d'Aucerre, De moi longtemps avez été servie.

Ce sont les prélats et tous les gens d'église, les réguliers comme les séculiers quUl énumère les uns après les autres, selon leur rang.

C'est sa femme qu'à cette heure suprême il appelle du nom de sœur, et à laquelle il fait des adieux d'une simplicité touchante :

Adieu, ma seur, et ma chiere compaigne,

Or entefidez ce que je vous mande,

Je vous supply, pour Dieu qu*il vous souviengne

De nos enfants, je vous les recommande,

Autre chose, certes ne vous demande.

Priez pour moi, se le cas y advient.

Adieu vous dy, se mouiir me convient.

Ce sont encore, car Jehan Régnier ignore totalement l'art de s'arrêter à point, ce sont encore les gens auprès desquels il se conseillait ; puis tous les marchands et les différents corps de métier, sans oublier ses chers laboureurs,

Aussi fais-je à ceulx du labourage, A cette foys jai de vous tous mestier,

et ses parents, et ses amis, et ses voisins et ses voisines, et tous les habitants

Qui sont d'Aucerre et dedans Vézelay*

PRËDËCESSISURS DE VILLON. 31

C'est enfin, je le répète, une litanie interminable d'adieux naïfs, dont le tour monotone détruit tout Teffet.

Je ne serais pas étonné que Yillon eût connu une autre petite pièce de ce genre qui a pour titre le Testament de Jenin de Lesche qui s'en va au mont Saint-Michel ; car, bien que je n'en puisse donner la preuve, en Tabsence de toute date, j'incline à la croire antérieure à l'œuvre de Villon. C'est le testament d'un jeune bourgeois de Paris, qui, dans la prévision des accidents du voyage, et de crainte de mourir intestat,

... pensant Que aussi tost meurt veau que vache,

croît devoir régler ses affaires avant de partir, et parti • culièrement ce qui concerne sa sépulture, qu'il veut à Saiat-Innocent, le cimetière alors à la mode.

Tout au plus près de ses amys.

C*est manifestement une parodie des testaments de l'épo-^ 9^6 où l'article de la sépulture et des funérailles occu- P^H toujours une place si importante, comme on peut '^ Voir dans les testaments des personnages de ce temps ?^i nous sont restés, entre autres dans celui de Louis d'Orléans, le frère de Charles VI, qui^e trouve à la fin d® la chronique de Juvénal des Ursins^ L'intention iro- ^^^ue du testateur est visible surtout dans les vers qui sui^

Quant au regard du luminaire.

Il ne m'en chault, si en a guère,

Car aussi bien ne verray goutte.

Item de sonner somme toute, Je croy que m'en passeray bien, Car aussi bien n'en orray rien.

Item je vueil à brief parler Que Ton ne chante nullement, Car croire pouvez fermement Que n'auray pas le cueur en joye.

Il termine en nommant pour son exécuteur le trippier Saini'InnocenU L'importance que Ton attachait au quinzième siècle à toutes ces choses, et les détails souvent minutieux où la plupart des testateurs entraient, pouvaient donner alors à celte parodie un sel et un piquant qu'elle n'a plus pour nous, qui n'y trouvons pas même la compensation du style. Quoi qu'il en soit, une chose qui ressort du caractère tout religieux des testaments à cette époque, c'est que celte forme était on ne peut plus populaire, et offrait un cadre tout prêt à l'inspiration de celui qui saurait s'en servir. Elle n'attendait en effet, pour produire une œuvre durable, qu'un poète qui sût y mettre sa vie, son esprit et son cœur ; ce poète à la fin se rencontra, ce fut Villon.

Voilà d'ailleurs, avant lui, tout ce que nous connaissons des essais qui furent tentés en vers dans la forme des adieux et du testament. On verra bientôt tout le parti que l'auteur du Grand-Testament tira de cette forme tout à la fois si populaire et si commode à l'inspiration, et ce qu'elle devint entre ses mains*

Une vie de Villon écrite d'après les témoignages con- *^Q3porains serait d'un grand secours pour l'intelligence ^^ ses œuvres. Malheureusement il ne reste aucun docu- '^^Ht de ce genre qui contienne sur lui des détails pré- ^'®^ et l'on en est réduit sur presque tous les points de ^^ Vie à ce qui se peut tirer de ses poésies, c'est-à-dire *^ r>lus souvent à de simples conjectures.

^esRepeues franches, composées par un de ses compa- S^Oîis ou disciples, ne font que développer quelques dé- ^*ï^ donnés par le poète lui-même sur son existence an- ^^îeureà la publication d\x Petit-Testament. Sur l'époque Postérieure et la vie plus avancée de Villon, sur le temps ^^ s'était déjà manifestée son activité poétique, nous Possédons seulement des détails qu'il faut accepter avec

une extrême réserve, et qui nous ont été transmis plus d'un demi-siècle après la mort du poète par Rabelais,

Jean de Calais, son exécuteur testamentaire et de qui, à ce titre, on aurait droit d'attendre quelque renseignement , Jean de Calais, l'éditeur présumé du Jardin de Plaisance^ ne nous a rien laissé sur Villon ; et il ne faut pas trop s'en étonner, si, comme l' affirme lui-même notre poète, il ne l'avait pas vu depuis trente ans au moment où lui Villon mettait la dernière main au Grand-Tesiament.

Un amant, dans un lai d'amour de ce même Jardin de Plaisance^ en parle, mais seulement pour rappeler sa pauvreté,

Aussi demeure poure comme Villon.

£loy Damerval, dans son livre de la Deablerie^ ne nous en apprend autre chose, sinon qu'il

Fist à Paris son Testament

et

A farcer se délectait,

à l'appui de quoi il cite le legs bouffon qu'il fait de ses lunettes aux Quinze-Vingts, dont Villon, suivant lui, aurait été le voisin*

L'auteur de Pierre FaifeUj qui l'avait peut-être connu^^étant d'Angers, si toutefois notre poète a fait ce voyage- Charles de Bordigné cite son nom en trois endroits é son poème ^t rappelle ses subtilles traficqueSf mais san donner aucun détail.

lierre Grognet, qui vivait à peu près à la taêtat époque, ne mentionne également que ses tours d^adresse.

C'est à quoi se réduisent les témoignages contemporaîms sur Villon.

Dans la préface mise en tête de Tédition qu'il en pu-> blîa sur l'invitation de François I", Marot donne une appréciation de l'œuvre du poète, mais nul détail sur sa vie. Le gentil Villon^ c'est tout ce qu'en dit Guillaume Crétin, rappelant sa requeste à Mgr de Bourbon. De sort^ qtf en dehors de ses œuvres, on n'a pas, je le re- \f d'autres pièces authentiques pour écrire sa vie ; car deux anecdotes rapportées par Rabelais (1), et dont l*une a été^reproduite plus tard par Brantôme (2), sont ^* Une origine quelque peu suspecte ; et ce que, de son ^ôté, Estienne Pasquier en raconte (S) est on ne peut plus vague et incomplet.

On ne s'est pas fait faute, pourtant, de raconter la vie ^^ Villon ; et depuis CoUetet, qui en a donné un récit dans Ses Yies des poètes français^ jusqu'à Prompsault, elle a ^té Tobjet de plusieurs notices beaucoup trop affirmatives, ^^ égard à l'insuffisance des recherches faites jusque-là P^r ceux qui s'en sont occupés. Pour moi, je me bornerai ®Ur presque tous les points à exposer purement et sim- ^*^ïïient mes conjectures, que je tirerai toutes du texte ^^^Hfîe de Villon, la seule source authentique qui soit ici à ^tre disposition.

Sur la foi de l'épitaphe en quatre vers qui se trouva

O) Pantagr. 1. iv, c. 43 et 67.

i^) Brantôme, f^ies des cap, estrang,, t. II, p. Î86.

(^) Recherches sur la France^ L. vi, cb. i. vm, 60.

dans le Codicille dont est suivi le Grand-Testmnent^ et où Villon s'exprime en ces termes quelque peu cyniques ;

Je suis François, dont ce me poise.

Né de Paris emprès Ponthoise (i), Qui d'une corde d'une toise Scaura mon col que mon cul poise,

on ne doutait pas qu'il ne fût né à Paris même, lorsque plus d'un siècle après, en 1599, dans le Traité de l'origine des Chevaliers^ Claude Fauchet publia de cette épitaphe une variante, en huit vers, qui donnait au poète un pays natal et un nom tout différents de ceux qu'on lui avait connus jusque-là :

Je suis Fi-ancois, dont ce me poise.

Nommé Corbueil en mon surnom, Natif d' Anvers emprès Ponthoise, Et du coomiun nommé Willon.

Or d'une corde d'une toise Scauroit mon col que mon cul poise, Se ne fut ung joly appeL Le jeu ne me sembloit point bel.

Fauchet disait avoir trouvé cette épitaphe dans un manuscrit de sa bibliothèque. Ce manuscrit, sur lequel il ne donne pas d'autres détails et qui ne s'est pas retrtuvé depuis, est, il faut le dire. Tunique source de cette variante qui ne se rencontre nulle part ailleurs. Quoi qu'il en soit, il résultait de cette découverte qu'à ses deux noms de François Villon notre poète joignait celui de Corbueil,

|4) On sent tout ce qu'a de plaisant ce renversement des rapports des deux Tiiles, qui fait de la grande Taccessoire de la pelite.

AVANT LE PETIT-TESTAMENT. âî

et qu'il était non plus de Paris, mais du village d*A.uver8. Comment expliquer cette contradiction des deux épitapbes, si toutes deux étaient authentiques? Suivant Prompsault pourtant, il ne serait pas impossible de les concilier. Toute la difficulté serait dans le sens du mot net iif qui à cette époque était, à ce qu'il prétend, synonyme d'originaire. C'est-à-dire que Villon, né à Paris, aurait pu très-bien être originaire d'Auvers par ses parents. Il n'y a qu'un inconvénient à l'admission de cette explication, c'est -que né et natif sont synonymes dans la langue du quinzième siècle, ainsi que l'établit le Trésor (1^ la langue française^ tant ancienne que moderne^ par *^^ïïnardRanconnety revu et augmenté par Jean Nicot{l). '' faut donc chercher une autre explication, et c'est le ^^rnier éditeur de Villon qui nous la donne. Ainsi qu'il '^ ï'emarque très-bien, on regardait comme originaires ^^ Paris, ou Parisiens, ceux qui étaient nés dans le ^lisis ; et Auvers étant dans le diocèse et la généralité ^ Paris (2), Villon se pouvait dire Parisien, tout en ^V^nt vu le jour à Auvers. Cela suffit pour expliquer ^^tnment Clément Marot l'appelle le meilleur poète pa- ^^^ien, et a pu intituler l'édition qu'il en a donnée : Les ^^uvres de François Villon, poète de Paris (S). C'est que

(<) Paris, 1606.

(î) Voir le livre de M. Chéruel sur les Institutions de la Franeà, ^xix mots Pagif Pagus et Parisis.

(3) Un savant corrcspoodant du roinistëre de rinstraction publique et

^es Cultes pour les travaux historiques, M. Grimod, curé de risle-Adam,

'voisin d' Au vers par conséquent, à qui je suis heureux de témoigner ici

ma gratitude pour Tempressement avec lequel il a mis à ma disposition

ses lumières et ses recherches sur la question qui nous occupe. M- Grimod

sa réputation d*écolier et de poète était intimement liée avec son séjour à Paris, si bien que toute sa personnalité n'a de valeur qu'autant qu'il a vécu à Paris. Gela n'expliquerait pas moins le legs qu'il fait à. Turgis» dans le Grand'Testament^ de son droit d'eschevin qu'il a, ditil, cQmme enfont de Paris^ bL toutefois ce legs est sérieux et ne rentre pas dans la série nombreuse de ces legs de fantaisie que le poète distribue avec une générosité toute comique. On pourrait dire enfm que né à Âuvers, mais transporté dès son bas âge à Paris, il s'était habitué à considérer conmie son berceau la ville où il avait été élevé. Cette explication est beaucoup moins subtile et plus vraisemblable que celle de La Monnoye, qui imagine que sa mère l'ayant conçu à Paris accoucha de lui à Âuvers. Mais si le poète est réellement Tauteur du huitain déeouvert par Fauchet, si, comme on doit l'admettre, il l'a fait au commencement de 1457, comment plus tard a-t-il pu dire, en 1 &61 , que Jean de Calais ne connaissait pan son nom? Nous ferons à cette objection la réponse qu'y fait Nagel : cette assertion même du poète ne peut-elle pas nous faire croire que, soit par égard pour sa famille, qu'il n'a nommée nulle part ailleurs, soit parce que le

confirme par un document précieux cette explication du bibliophile Jacob. « Il est certain, m'écrit-il, qu'il était reçu de se dire enfant de Paris, « toutes les fois qu'on était né dans les environs; et cet usage remonte au « &ii^ sièole. n y a plus, cette manière de parler s'appliquait aux éta- « blissements; ainsi le pape Innocent II, écrivant à Suger, le qualifie abbé « du vénérable monastère de Saint -Denys, situé à Paris, quod in • homrt btaii Dyonisii martyris, Parisiis situm est. » M* Tabbé Grimod ajoute, il est vrai, que Pontoise et Auvers appartenaient au Yexin français» mais il fait remarquer aussi que l'Oise seule les séparait du P«ri6i«.

buitain aurait paru trop pâle et trop plat à côté de la plaisanterie piquante du quatrain, il n'a pas donné de publicité à son huitain, et a eu ainsi des raisons de penser qu'il n'était venu à la connaissance de personne ?

Rien d'ailleurs dans ses œuvres n'indique une enfance passée aux champs, absolument rien ; au contraire, tout y trahit le nourrisson de la Cité et de ses ruisseaux. Et comment croire, si ses premières impressions eussent été champêtres, que le souvenir n'en fût jamais venu le rafraîchir, ne fût-ce qu'un moment , au milieu des fanges de Paris et des ordures de sa vie? Mais non, nul souffle de ce genre dans toute son œuvre ; nulle part l'enfant d'Auvers ne s'y montre; et plus tard exilé, ce n'est pas à ces bords, voisins de ceux qui ont si bien inspiré Matburin Régnier (1), qu'allaient tous ses regrets, mais bien à rabreuvoir. Popin et à la fontaine Maubuay.

Ce n'est pas seulement le lieu de sa naissance, c'est eoQore son nom que l'épitaphe rapportée par Fauchet met en doute. Jusqu'à la publication de cette variante^ ou ne connaissait à notre poète d'autre nom que celui de François Yillon ; elle lui en donne un de plus, celui deCorbueil. Lequel des deux était son nom de famille? Grande question et par suite grande dispute entre les érudits, les uns, comme Ménage (2) et La Monnoye (â) , te-

IM Et là-dedang ces champs que la rivière d'Oise

Sur des arènes d*or en ses bords se dégoise, Séjour jadis si doux à ce roy qui deux, fois Donna Sidon on proie à ses peuples françois,

RÉOKIER, Sat, XY.

l*) I^ict. étymol. au mot guille, (3j Notes sur la Croix du Maine.

nant pour le nom de Corbueil, sans autre raison que Taffirmation de Fauchet (l), qui prétend que le poète aurait reçu le surnom de Willon pour les tromperies qiCil fit en sa vie y Willon, dans la vieille langue où le G et le W se prononçaient de même, ne faisant qu'un seul et même mot avec Guillon qui signifie trompeur; les autres, comme du Cerceau (2), Prosper Marchand (3) et Daunou (4), tenant pour le nom de Villon , dont le poète se nomme constamment dans ses œuvres, que lui donnent ses contemporains et sous lequel il a été connu pendant plus de cent cinquante ans (5).

Une autre objection de du Cerceau contre T authenticité de la variante de Fauchet, c'est, outre sa nouveauté relative et l'incertitude de sa provenance, l'entrelacement de rimes masculines et féminines qu'elle présente, entrelacement, dit-il, dont l'emploi régulier est bien postérieur non-seulement à Villon, mais même à Marot. Comme si, de ce que cet entrelacement n'était pas de règle, il suivait nécessairement qu'il ne fut ni connu ni pratiqué du temps de Villon ; tandis qu'on le retrouve dans plusieurs de ses ballades et notamment dans la requeste à Monseigneur de Bourbon.

(4) Origine des chevaliers, ch. i.

Voir encore Bernier sur Rabelais. — Borel, Dict, des termes du vieux français, — Massieu, Hist, de la poésie française , — Meryesin, Id. (%) Lettre sur Tédit. de 4723.

(3) Dict. Hist., art. nilon.

(4) Journal des savants, septembre 4832.

(5) Pasquier, au contraire, ce que lui reproche Ménage, pense qu'on a i^xivillonnerQivillonnerieàQWWoti, « la postérité, dit-il, iî^cAfrcA^* «* sur la France, 1. 8, c, 60, ayant nommé un Villon celui qui eshon- «< tément se mesloitclu meslier de tromueui*. »

AVANT LE PETIT-TESTAMENT. i\

Pour moi, quoi qu*il en soit de Tauthentloité de la variante de Fauchet, et par suite du nom de Corbueil, je crois qu'il est possible d'affirmer que Villon n'était pas le nom de famille du poète, mais un nom d'emprunt. Cela du moins résulte à mes yeux de l'examen attentif du Petit et du Grand-Testament.

Notre poète, en effet, au commencement du Petit-Teslamenta après s'être nommé François Villon^ escoUier, ajoute quelques strophes plus loin,

Je laisse, de par Dieu, mon bruit A maistre Guillaume Villon, Qui en l'honneur de son nom bruit (1), Mes tentes et mon pavillon ;

en d'autres termes, je laisse à maistre Guillaume Vil^ Ion ma gloire ^ui brille pour honorer son nom» Ainsi écolier et maître portent le même nom. Or, le poète ne dit pas que sa gloire briile pour lui, mais pour son maître, sur le nom duquel elle doit rejaillir. D'où Ton peut conclure que le nom commun à tous deux avait passé du maître à l'écolier. 11 y a plus, au soixante-dixseptième huitain du Grand -Testament, le poète léguant sa librairie à Guillaume de Villon (il l'anoblit en cet en-

(1) Prompsault rapporle, mais a tort, le relatif ^t^e à maistre Guillaume Villon; ces vers n'auraient plus de sens ainsi. Qu'il faille rapporter le Ç^i^Tnon bruit, c*est ce quindique un passage du Petit-Testament, "' ^0,où le poète so nomme lui-mênie, le bien renommé Fillon. On peut ^O'r.eocore, à Tappui de cette explication, deux autres passages, un du ^^iit'Testamenty h. 4 4 , un du Grand-Testament^ h. 79, où, par l'entrecroisement de deux constructions, un régime intervient ainsi entre ?«»ujet et le relatif.

ii FRANÇOIS VILLON.

droit) dit qu'il a été pour lui plus qu'un père, et cela après avoir marqué plus haut, huitain 38, que son père était mort. Donc Guillaume de Villon n'était pas son véritable père. ILn'était pas davantage son oncle, comme on l'a avancé, ni son parent enfin à aucun degré (1) . Je l'infère du huitain 23 de ce même TestQmentf où il se plaint d'être renié des siens et des moindres, à cause de sa misère (2) : ce qui ne peut se concilier avec les nombreuses preuves de dévoûment dont il se reconnaît redevable envers Guillaume de Villon, si celui-ci a été son parent. Tout donc porte à croire que, en s'engageant dans la carrière littéraire, notre poète prit le nom de Villon, pour faire rejaillir sur le maître, auquePil l'empruntait, la gloire qu'il se proposait d'acquérir. Autrement, comment expliquer le passage du Grand-Testament où il dit que Jean de Galais, qu'il désigne pour son exécuteur testamentaire, ne l'a pas vu depuis trente ans, et ne sait comme il se nomme,

Qui ne me veit, de» ans a trente, Et ne sçait comment je me nomme.

Il avait donc changé de nom, et celui de Villon, dont il s'appelait alors, n'était donc pas celui sous lequel il avait été premièrement connu, ni, selon toute vraisemblance, son nom de famille. C'est la conclusion qui me paraît résulter du texte même de Villon, et dans laquelle je me rencontre d'ailleurs avec l'auteur d'un Essai critique publié ré-

(1) Du Cerceau, Lettre critique sur TéditioB de 47î3.

(2) Étvdesur la vie et les œuvres de F, Villon, p. 43g.

cemxnent en Allemagne sur la vie et les œuvres de notre poète (1); conclusion qu'il me paraît difficile d'écarter, autant du moins qu'on peut s'en rapporter à un poète qui a tout l'air souvent de se moquer aussi bien de ses lecteurs que de ses légataires.

Je me garderai bien du reste de conclure que parce qae Villon est un nom d'emprunt, Gorbueil a dû être nécessairement le nom de famille de notre poète. On se trompe beaucoup, ainsi que me le fait remarquer M. Vallet de Viriville, quand on s'imagine que, parmi le peuple au moyen âge, le nom de famille existait avec le caractère de fixité et d'invariabilité que lui a fait le Code moderne. La plupart du temps, les individus de cette classe n'avaient d'autre nom et d'autre désignation parmi leurs contenaporains que leur nom de baptême, comme Jacques, Jean ou Paul ; on y ajoutait sans doute un autre nom tiré soit du pays, soit de l'extérieur, soit du caractère, soit de la profession de l'individu, comme le Nor-tnandi le Cornu^ le Hutin^ le Bazanyer^ tous noms qui flottent à Torigine entre le nom propre et le sobriquet ; et c'est ce surnom, cognomen ou agnomenqm^ passant aux enfants, pouvait devenir un nom de famille, mais sans rien de fixe et de stable, chaque individu n'ayant pas de véritable état civil, et pouvant toujours recevoir de la fantaisie de ceux avec lesquels il vivait un surnom

01 François Villon, Versueh einer Kritischen Darstellung seines ^itui nach seinen Qedichten Von Dr. S. Nagel,

^c saisis avec empressement cette occasion de reconnaître que je doit 3 <% travail,, qui fait vraiment honneur à la sagacité de son auteur, plus ^ une indication dont j*ai fait mon profit.

SOUS lequel disparaissait le surnom ou nom de famille en germe quMl tenait de ses parents.

Le nom de baptême était donc alors le véritable nom de la personne, celui qui la désignait avant toute espèce de surnom, le seul enfin qui ne changeât jamais. Et d^ même qu'Erace était, au témoignage de Villon, le vrai nom de son bisaïeul, notre poète pourrait très-bien n'avoir pas reçu des siens de nom de famille ou de non — r: commun à toute sa parenté, et n'avoir porté à l'origini que le nom de François auquel serait venu se joindr d'abord celui de Corbueil, qu'il a pu recevoir aussi bie de ses compagnons que de sa famille, et ensuite celi de Villon qu'il aurait lui-même pris de son maître, coninr- — ^ autrefois à Rome, sous la République, les clients pn naient le nom de leur patron.

Nous avons la date précise de la naissance de Vill ^oi dàïisïe Grand-Teslament. Le poète, après l'avoir ouv^^rt par ces mots,

En Tan trentiesme de mon aage,

dit plus loin :

Et escript l'an soixante et ung.

Quant au siècle auquel il appartient, il le désigne au début du Petit-Testament :

Mil quatre cens...

AVANT LE PETIT-TESTAMENT. i5

Il est donc né dans le cours de Tan 1431 (1), Tannée même de la mort de Jeanne Darc, à qui plus lard il devait donner un souvenir. et des larmes, dans la ballade des Dames du temps jadis.

Quand il s'agit d^expliquer un homme, rien n'est infférent de tout ce qui peut se rattacher à ses origines ; is si cela est vrai du premier venu, à plus forte raison un poète, de toutes les natures la plus ouverte aux pre* ières impressions de Tenfance. Aussi, ne cédons-nous âs à une vaine curiosité, quand nous cherchons dans les c3i^?uvres de Villon des confidences sur ce que ses parents ml pu être, et sur l'éducation qu'il a dû recevoir au yer paternel.

Ces confidences ne sont pas nombreuses et surtout fort détaillées ; telles qu'elles sont cependant, elles nous en disant encore assez pour nous faire conjecturer le genre 'i'influence que notre poète reçut de sa famille. La pre- ■^ière chose qu'il nous en apprend, c'est qu'elle était de ^^ plus chétive condition ; la pauvreté y était héréditaire

(^) Nagel s'efforce de prouver longuement contre Prompsault et con-

'® le bibliophile Jacob que l'expression, en Van trentiesme de mon *^9e^ signifie que le poète n*avait pas, au moment où il écrivait, achevé ^^ trentième année, et que par conséquent il faut reporter la date de sa

f *îssanceà Tannée 4432. Mais il suffit que le poète fût né dans les der- ^*^ï*s mois de <431 pour qu'il se trouvât dans sa trentième année pen-

^*^t Vautomne de H61 ; et cela reconnu, l'assertion de Nagel ne repose P***s que sur des conjectures que rien ne fonde, au contraire. ., Prompsault, de son côté, reproche au président Hénault d'avoir placé ^^istence de Villon sous le règne de Charles V, mais Daunou a prouvé

^ la façon la plus péremptoire que Prompsault n'avait pas compris le *^^^îdent, en rapportant à Charles Y une phrase qui se rapporte et ne peut ^'apporter qu'à Charles d'Orléans.

de père en fils. Aussi Villon la connut-il dès sa jeunesse, et depuis, sans le quitter d*un seul jour, elle s'attacha comme une ombre à tous ses pas (1).

L'éducation de ses parents, de sa mère au moins, témoigne de rhumilité de leur condition. Lui-même nous donne un moyen de Tapprécier dans sa ballade à Notre- Damef où il fait parler ainsi la bonne femme :

Femme je suis povrette et ancienne, Ne riens ne scay, onoques lettres ne leuz.

Une autre chose qui résulte de cette ballade, c'est que la pauvre femme, qu'avec un accent tout filial il appelle sa. bonne mère^ était très-religieuse. Les vers qui précèdent immédiatement celte ballade nous la nK)ntrent, de plud„ profondément attachée à son fils et ayant eu pour lui, il en prend Dieu à témoin, douleur amère et mainte tristesse. Nui doute que ce caractère religieux de sa mère, joint à la profonde et vive tendresse qu'elle avait pour lui, n'ait laissé dans l'âme du fils des traces inefi*açablesB et qu'il n'ait dû à ces premières impressions ce qui rest— de meilleur en lui, ce qui plus tard put le racheter de ignominies, ou du moins y faire contrepoids.

Mais il s'y mêla de bonne heure un courant d*idé tout à fait opposé qu'il faut peut-être attribuer, sel

(\ ] Dans un rondeau anonyme que je lis dans le Jardin de Plaisance i et que je croirais volontiers de Villon, tant j'y retrouve sa marquLe l'auteur dit que son père est cordouennier; et de ce rondeau tout vî^ Ionique, joint à certain détail d'empeigne et de semelle qui figure ôcms le Grand-Testament i huilain 125, peut-être potirrait*on conclure q«J^ Villon sortait de l'échoppe d'un cordonnier.

Naçel, au père même du poète. Il le conjecture de l*envoi de la ballade des Contredits Franc-Gontier^ où après avoir célébré les délices de la vie molle et aisée de la ville en opposition aux plaisirs simples et peu coûteux de la campagne, Villon termine en ces termes :

Petit enfant j'ay oiiy recorder.

Qu'il n'est trésor que de vivre à son aise,

^ quelle boucbe a-t-il pu entendre ce dicton, dont to

^uvenir était resté dans son âme à côté des instructions

^«terttelies? N'y a*t-il pas là comme un écho de quel-

9<^e parole échappée à la misère impatiente et chagrine

^^ son père? Villon ne nous apprend d'ailleurs autre

^<^ de lui, au moins d'une façon expresse, sinon qu'il

N'eut oncq grand richesse,

^^ qu'il était mort à l'époque de la composition des premières pages du Grand-Testament.

Cette double influence du père et de la mère de Villon ^^ï* leur enfant semble à Nagel se retrouver presque à tou- ^s les pages de son œuvre ; elle donnerait, à l'en croire, ^^ clef de l'esprit tour à tour religieux et irrévérent, de * accent alternativement grave et moqueur dont cette ^Uvre est si singulièrement marquée, et qui fait passer ^ brusquement le lecteur par des impressions si diverses ^* Souvent si contrairesi On n'aurait pas de peine alors ^ Comprendre ce que cette image d'une vie aisée et sen- ®^^lle, évoquée journellement peut-être à leur pauvre foyer P^r les regrets du père de Villon, dut produire sur Tesprit

i% FIUNÇOB TILLOK.

d*un enfant entraîné an plaisir par on tempérament d feu, en même temps que par une imagination de poèt qu'irritaient encore les privations de la misère. Mais est il besoin de cette conjecture, d^ailleurs bien risquée, pou expliquer une contradiction et des penchants qui se re trouvent au fond du cœur de tant d'boounes? Quoi qu*i en soit, ce quMI y a de certain, c^est que, par une suit trop naturelle de sa pauvreté, Timage du bonheur se con fondait dans T&me du pauvre meurt-de-faim avec ceW d*une vie grossièrement voluptueuse. A côté, en effet des qualités rares et distinguées dont ses œuvres témoignent, Villon, de son aven même, ressentait on attrai violent pour les jouissances sensuelles dans toute l'étendu, du mot ; et cet attrait, joint à la faiblesse de volonté dont il convient tout le premitf , et à Tinfluence des mam vaises compagnies (1), joint à la pauvreté, ne devait ps tarder à le lancer sur la route (te Mont faucon et du cach« de Meung.

Cest avec de pareilles dispositions qu'il passa de Vm choppe paternelle aux bancs des écoles de TUniversiL • Cétait se trouver peu armé contre les épreuves auxquelL il allait avoir affaire, entre les misères du métier d'écolf « pauvre, et les séductions de tout genre du pays des écol^

Il lui eût fallu plus de courage et de fermeté qct* n'en avait pour être, entre ce double écueil, un écolie modèle. Et de fait, c'était un rude métier alors, conim^ en tout temps du reste, que celui d'étudiant pour les jeunes gens pauvres qui voulaient le faire coascienciec/-

(4) Voir k Débat du C9tewr et d9 earpt.

seraent. C'était, au milieu de privations de toute sorte et avec l'inquiétude perpétuelle du lendemain, le travail 'e plus pénible et le plus ingrat, l'étude par la méthode scholastique. Leur détresse allait souvent jusqu'à les réduire à mendier auprès des bourgeois leur subsistance de chaque jour. Ainsi le Dit des crieries de Paris nous montre ^es écoliers du collège des Bons-Enfants criant par les rues de la Cité, pour implorer du pain de la pitié publique :

Les Bons Enfants orrez crier;

Du pain; n'es vueil pas oublier (1)

Geux qui avaient leur vie assurée dans quelque collège , ^^rnme à celui de Navarre ou de Montaigu, n'étaient guère plus heureux; le jeûne quotidien, ou peu s'en faut, y faisait, avec un travail sans relâche , partie du régime ^n connaît le jeu de mots latin sur le collège de Montai- Su, si durement gouverné par le fameux Jean Stondonck :

Mons acutus, ingenium acutum, dentés acuti,

^ï'asme, qui avait étudié à Paris sous la férule de ce ^^de universitaire , nous a laissé , dans un de ses Col- ^^ques, un tableau saisissant de la vie meurtrière de ce Collège, où il n'avait gagné, suivant lui, que des infirmités pour le reste de ses jours. Le valétudinaire et délicat écrivain retrace, avec l'éloquence de la rancune, ^G régime famélique si peu en rapport avec les tâches ^ïicessantes de rétablissement et les veilles qui les pro- I *^iîgeaient ; il rappelle les nombreuses victimes qui y

(4) Barbazan et Méon.

avaient succombé. Il redit ce pain coupé d'une main si avare, qu'arrosait seule , même en hiver, l'eau glacée et malsaine d'un puits empesté ou la lie d'un vin gâté, cette abstinence de toute viande qui faisait des douze mois de l'année un éternel carême, ces grabats reposant à terre sur un sol de craie en poussière, et pour comble le fouet qui était la sanction et comme l'âme de cette discipline sans pitié (1).

Jean d'Hantville , sous Philippe- Auguste , dans son curieux poème de VArchiihrenius^ avait déjà tracé de la misère des Ecoliers, et particulièrement de l'étudiant en Philosophie, une peinture (2) que devait reproduire plus d'un écolier du temps de Villon. Ce pauvre logicien,

(\\ Erasmi colloquia, ^l^e^Qfxyiof..

(2) Exhauritque gênas macies pallore

Et aura

Tnrbidus et crines digitorum verrit apertam

Pectine cœsariem

Penula tôt lassata malis propiusque senectœ Forfîce tonsa pilos

Admoto îmmurmurat igni Urceolas, quo pisa natant, quo caepe vagatur, Quo faba qno porras capiti tormenta inînantur, Qao rigidum pallescit oins, quo vîlior horti Jejunam exspectat quœvis farrago Miner vam.

Scabra ferrugîne strati

Contrafaitnr macies, quo vix depressior infra Area descendit

. . . . Et qnœ de more sopbisUis, Miror qua învidia fati, comitatur egestas.

Di mitêriU Scholasticonm^ c. 1, lO, 2^ 3, 4.

le héros de son 3* livre , aux joues pâles et creuses, qui laisse peigner sa chevelure au vent, se contentant quelquefois d'y passer les doigts, dont le manteau râpé et reprisé a subi tant d'injures, qui travaille au chant du pot de terre où cuisent les rares et durs légumes dont se compose son repas les jours où il dîne, qui , le soir enfin, bien avant dans la nuit, écorche sa maigre échine aux aspérités d'une couche étendue à la hauteur du sol , ces victimes de l'étude et de l'iniquité du destin, comme dit le poète, se perpétuaient de génération en génération dans le pays des Ecoles, y continuant comme à l'envi la tradition de misère, qui de tout temps et en tout lieu s'attache aux dévots de la science.

N'est-ce pas la misère des pauvres écoliers que Villon oppose tour à tour aux conditions les plus pénibles, dans sa ballade des Povres housseurs :

On parle des champs labourer.

De porter chaulme contre vent,

Et aussi de se marier

A femme qui tance souvent,

De moyne de povre couvent.

De gens qui vont souvent sur mer,

De ceulx qui vont les bleds semer,

Et de celluy qui l'asne maine;

Mais à très tout considérer,

Povres housseurs (1) ont assez peine.

(4) Prompsault et le bibliophile Jacob traduisent ce mot, l'un par porteur de houseaux^ Tautre par batteur de tapis; nous croyons que ce mot désigne ici les écoliers qui se couvraient, avec des housses ou des couvertures, la tête et les épaules, ainsi qu on le voit, dit M. Ghéruel (Dictionn, hist, des instit. de la France), par un règlement du collège de Navarre. Ainsi on appelait capeties ies écoliers de Moniaigu,

A petis enfants gouverner Dieu scait se c'est esbateraent î De gens d'armes doit-oa parler ?

De faire leur commandement 1 De servir Malchus (4) chauldement?

De servir dames et aymer?

De guerrier et bouhourder (2) ?

Et de jouster à la quintaine?

Mais à très tout considérer, Povres liousseurs ont assez peine.

Ce n'est que jeu de bled soyer (3), Et de prez faulcher vrayement, Ne d'orge battre, ne vanner; Ne de plaider en Parlement; A danger emprunter argent; A maignans (4) leurs poisles mener ; Et à charretiers desjeuner; Et de jeusner la quarantaine; Mais à très tout considérer, Povres housseurs ont assez peine.

Les élèves des collèges composaient la classe la plus honorable des écoliers, mais non la plus nombreuse. Pour beaucoup, le quartier des Écoles était nïoins le théâtre de l'étude que celui des bons tours et de la débauche. On sait quelle licence régnait, de temps immémorial, parmi cette jeunesse ramassée non-seulement de toutes les provinces de la France , mais encore de

du capuchon qu'ils portaient. Il existait en effet du temps de Villon des professions au moins aussi pénibles que celle de batteur de tapis, et nous ne voyons pas trop pourquoi Villon se serait plutôt apitoyé sur cette profession qui ne le touchait en rien, que sur une autre. (1 ) Un homme de guerre,

(2) Faire la guerre et jouter.

(3) Scier.

(4) Chaudronniers ambulants.

tous les coins de l'Europe. Jacques de Vitry, qui vivait

deux siècles' avant Villon, a fait de la corruption duquar-

tîer des Ecoles et des périls presque insurmontables qu'y

courait la pudeur des jeunes gens, un tableau dont bien

des traits subsistaient encore à l'époque de notre poète

et semblent aujourd'hui presque invraisemblables. Il

semblait que chaque nation y fût représentée par un

vioe. Ainsi, dans les injures que les Ecoliers se jetaient

ii^utuellement, les Anglais étaient accusés d'ivrognerie, les

Français de jactance , les Allemands de brutalité et

d* obscénité dans les propos, les Lombards d'avarice, les

flamands enfin, pour ne pas prolonger outre mesure

^^tte énumération, de gourmandise et de mollesse. Mais

'^ grande et commune lèpre du Pays latin, c'était la dé-

'^^Uche. A la porte de chaque école faisait face la porte

^ Unetaverneoud'un mauvais lieu, souvent même des deux

* ï ^ fois ; écoles aussi d ans leur genre, où les professeurs de

^^teespèce ne manquaient pas, et doublement tentantes

^^r le voisinage comme par le contraste de leurs enseigne-

nts. Qu'était-ce quand, pour comble de scandale, le

-me toit couvrait à la fois une école et un mauvais lieu

'^■tume le rapporte encore Jacques de Vitry (1), et lors-

/J'-^^ la voix du maître et de ses élèves argumentant à

^tage supérieur se croisait avec celle des femmes per-

j- ( -^ ) Id una autem et eadem domo scholaB erant superius, prostibula inferlus.

. t:> arte superiori magistri legebant, in inferiori rreretrices officia turpitadi-

» *^ ^xercebant. Ex una parte meretrices inter se et cum lenonibus litiga-

^^ t ; ex alia parte disputantes et contentiose agentes clerici proclamabant. Jacobusde Vitriaco, H^5^ Occident, De statu Paris. Civitatis. * ^^^oir DubouUay, t. II, p. 686, Diss. 8, et le savant travail de M. Val- ^e Viriville sur les Ecoles en France, au moyen âge.

dues qui se querellaient à l'étage inférieur ? Ce n'est pas tout ; récolier mettait-il le pied dans la rue, il n'avait pas fait deux pas que le vice en chair et en os le prenait au collet et l'entraînait de force dans ses bouges. Le jeune homme résistait-il ? 11 se voyait hué et poursuivi des imputations les plus infâmes (1). Aussi n'y avait-il guère de milieu entre la débauche et la passion de l'étude. L'une et l'autre avaient leurs héros, dont elles ne souffraient pas le partage. II fallait choisir entre les grossières et abrutissantes jouissances du rez-de-chaussée et les sublimes voluptés de l'étage supérieur. Ces austères voluptés avaient d'ailleurs aussi leur charme et leur entraînement irrésistible pour quiconque savait se mettre le cœur et l'âme à leur hauteur ; et ce n'était qu'avec un souverain dégoût, à peine tempéré de pitié, que ceux qui en étaient capables voyaient la dégradation des autres. Sans doute, chez quelques-uns de ces vaillants écoliers, chez ceux, par exemple, que Jean de Salisbury, de retour à Paris, retrouvait après douze ans d'absence ergotant au pied des mêmes chaires sur les mêmes questions (2) , sans doute, la passion de l'étude n'était trop souvent qu'une ridicule fureur qui se consumait en subtilités sans portée ; mais chez d'autres aussi, c'était une véritable fla.mme sacrée qui s'allumait à de grandes et généreuses idées, d'où l'Avenir devait sortir. Jean d'Hantville, dans son poème, où l'on trouve comme la contre-partie du tableau

{\) Jacques de Vitry, ibid. Le début du sixième chapitre du livre II de Pantagruel ne montre pas que l'aspect du quartier latin eût beaucoup changé depuis Jacques de Vitry.

(2) Joannes Saresberiensis Metalogicus, c. x.

présenté par Jacques de Vitry, nous a donné le secret de la constance héroïque de ces ascètes de la Logique, au nailieu de leur affreuse indigence. Aux pointes de la faim qui les déchirait, à l'humiliation de leur misérable équipage, à la fatigue des veilles où ils se brûlaient les yeux, ne cédant au sommeil que lorsque le matin leur arrachait la plume des doigts et clouait sur leur livre leur front alourdi (1), à cette sublime misère, dont de tout temps la foule se détourne avec horreur, il oppose, dans des vers encore tout brûlants de la fièvre généreuse qui consumait ses héros, l«s soupirs et les gémissements de la pensée essayant douloureusement son vol, les élans de l'âme vers la vérité, les divins ravissements et l'extase sans nom où la jette la contemplation des hauteurs de la science et le mystère des cieux entrevu (2), et enfin, compensation suprême, le songe de gloire dont les plus

(4) Talibus insudans olei librique luoerna

Tabidus illanguet, toti impertisse Minervae

Sednlus ardet amor, dum strato Phœbus ab axe

Antipodum surgat.

Tenui tune primum spargit ocellos

Nube qoies somni, calamumque et cetera Iaxis

Instrumenta rapit digitis, déclive libelle

Snscipiente caput.

De miser, Scholast, c. 9, d« Sopore scholastici studio fatigati.

(2) Suspiria tjactim

Projicit, et gemitus efflat vultumque cruentat

Unguîbus, ambustis coulis, totusque furore

Ëffiuit, ingenii tandem studiique ruente

Flumine cogit iter, et liber in ardua figit

Intuitum totumque jubet sibi cedere cœlum.

Ibid. c. 8, D0 studio nocturno,

M. Demogeot, dans sa rapide et spirituelle Histoire de la Littéra"

^ure française, a traduit avec une rare élégance quelques fragments de

^ curieux poème.

hardis couronnaient quelquefois, comme d'une étoileposthume, leur urne funéraire (1 ).

TçUes étaient les deux voies qui s'ouvraient devant Villon à son arrivée dans le pays des Ecoles. On pense si, avec les dispositions qu'il apportait, il était chanceux qu'il prît la plus rude. Il eut, j'imagine, bientôt fait son choix, et ce fut pour la vie. Avec l'aide des graiieuxgflUans^

Si bien chantans, si bien parlans, Si plaisans en faictz et en dictz (2),

qui l'avaient accueilli dans les lieux d'honneur dont nous avons parlé, il y prit vite tous ses degrés, et se trouva rapidement passé maître dans ce qu'il appelle lui-même les tours (T école. A l'exemple de ces gentils estudians^ qu'Eloy Damerval nous représente étudiant au beau glic ou aux cartes, de préférence

aux livres de Moyse De Job, d*Hesfher ne de Judich,

ou bien encore allant voir les l^achelettes^

Pour passer temps^ pour eux esbattre (3),

(1) . , Ortum lux illa Joannis

Sumatin occasu, sol ille a funeriâ uma Surgat, inexstincto semper spectabilis igné.

Sub fati tenebris me noctescente , diesoat

Hic liber, et famea veterum féliciter annos

^Equet, in œternum populis dilectus et ultra. Ibid. 1. ix.

(2) Grand-Testament^ huit. 29. Les mêmes que les blandi comités, qui al tendaient Perse à peine dépouillé de la prétexte de Tenfance, et arrêté à l'entrée du carrefour de la vie, pour lui faire les honneurs du brillant et dangereux quartier de Suburre.

(3) La DeableriCy 1. 11, ch. 87.

j/'aissa à d'autres l'étude et les bonnes mœurs, se préparant ainsi pour la suite les regrets, dont la plus importante partie du Grand-Testament n'est que la navrante expres- ^ion^ et qui dans l'âge mûr lui fendaient le cœur. Il fuyait l'école, nous dit-il ,

Comme faict le mauvays enfant (4).

IN'est-ce pas son histoire q^ue Rutebeuf (2), un de ses ancêtres intellectuels à plus d'un titre, a retracée dans ' innage de ce « fils de pauvre paysan venu à Paris pour * ctppvendre et pour acquérir honneur, et, au lieu de ' Cela, regardant par chascune rue la belle muzarde, *■ en place de haire vêtant haubert, et buvant tmit qu'il ' sentête ? » Ainsi qu'il s'en accuse amèrement, mais trop , il interprétait à sa façon, c'est-à-dire au gré de ses iions, la parole du Sage, qui dit au jeune homme de réjouir, mais de mettre une borne à ses amusements, difficile sur le choix de ses plaisirs, il descendait de J^^Urenjour celte voie si glissante qui du simple pen- ^'^a.iit mène à l'habitude désespérée ; et il n'allait bien- ^^ ^ plus avoir la force de disputer à ses passions et à leurs ^^ites fatales le gouvernement de sa vie (3).

^^ ) Grand-Testament, h. 26.

i ^^y Le dit de V Université de Paris. .

^ '^i L'édition de Jehan Trepperel donne de notre poète, à la 2® page de I

^ ^^^^uvres, un portrait qui correspond assez à l'idée que nous pouvons ' ^ ^ en faire à cette époque de sa vie : c'est un jeune homme à l'air ^, ^^^«nard et déluré, aux longs cheveux; il est coiffé d'un bicoquet ou ^ ï^cau, orné de deux plumes en forme de panache, qui retombent crâ- *^^nt en arrière. Il est vêtu d*un justaucorps et d'une courte tuniè larges revers qui s'ouvre par devant et s'arrête à la t-» ille que serre

 l'école de la pauvre et ting peu friande jeunesse quMl fréquentait (1), il s'habitua d /rianrfcr et àleschier, la conscience en repos, pourvu qu'il n'en coûtât rien, pas trop du moins, à personne ou à lui , ce qu'il donne naïvement comme une excuse atténuante ,

De ce je me puis revencher.

Sans argent, comme il était, il s'en faisait à dexlre et à senestre^ à droite et à gauche, demandant à l'escroquerie et au vol les frais de la vie qu'il menait avec ses compagnons. Or, à s'en rapporter aux Repeues franches, comme à certains passages du Grand-Testament^ ils menaient assez joyeuse vie, nourrissant par tous les moyens leur chair ^ au risque de payer un jour leur écot

une ceinture ; une longue rapière lui bat les mollets; c*est ce hranc d*a — cier qu'il laissera plus tard à maître Ythier, etqu*il avait, en attendante . mis en gage.

Dans l'édition de P. Levet, une des plus anciennes, le n^ 4445 de ^ Bibl. impér., il a une figure flétrie, un gros nez, une large bouche, longs cheveux, un chapeau dont les bords retombent piteusement ; u dague à la ceinture serre une (unique assez courte recouverte d'un mai teau. C'est Villon, tel que l'ont fait la débauche, la misère et la prison.

Toute l'histoire du poète est racontée, et de la façon la plus éloquei^ par ces deux portraits si dififérents l'un de l'autre.

(\) Friands, c'est l'épithète que Satan donne aux Ecoliers, dans, poème d'Eloy Damer val :

Brîef escolliers, j'entens leur cas, Sont mignons, tendres, délicats.

C'est le fait des estudyans, De tous bons morceaulz sont frians.

Si leur faut do tout essayer, Mais ilz ne veulent rien payer.

La DMhlerie^ 1. 11, ch. 87.

à Montfaacon. Qu'on ne s'inquiète donc pas d*oii lui venait l'argent ; c'était du ciel, à l'entendre (1), ni plus ni moins que la manne, à moins pourtant que ce ne fût quelquefois de son industrie personnelle. Tantôt par espièglerie^ tantôt par nécessité , et souvent par les deux à la fois, il vivait sur le public, et entretenait aux frais de ce même public la joyeuse bande dont il était le chef. Car avant de faire école en poésie, il l'avait faite en tours et en gentillesses de toutes façons, comme on disait alors, si bien que Tauteur des Repeues franches^ célébrant ses hauts faits en ce genre, a pu dire de lui :

C^estoit la mère nourricière De ceulx qui n'avoyent point d'argent.

A tromper devant et derrière Estoit ung homme diligent.

Le début de la Repeue de Villon et de ses compaignons nous le montre à l'œuvre :

Scaurions-nous trouver la manière De tromper quelqu'un g pour repaistre?

Qui le fera sera bon maistre !

Ainsi parloyent les compaignons Du bon maistre Francoys Villon, Qui n'avoient vaillant deux ongnons, Tentes, tapis, ne pavillons.

Il leur dit : « Ne nous soucions ; Car aujourdhuy, sans nul deffault, Pain, vin et viande, à grant foysons Aurez, avec du rost tout chault. »

Là-dessus, il leur dit à l'avance de lascher leurs pourpoints^ sûr qu'il est de son fait ;

Et les laissant de là les ponts, Quasi pleins de mélancolie,

il se met en campagne. 11 leur tient parole et leur rapporte encore de la marée par-dessus le marché. Il dîne cette fois, lui et ses compagnons, aux dépens de la marchande de poisson, de la tripière, du boulanger, du marchand de vin et du rôtisseur ; dans une autre circonstance, c'est aux dépens du tavernier que le souffreteux, un autre gallant de cette espèce, fait une repeue franclie; sur quoi l'auteur, en terminant, s'écrie d'un air de triomphe :

C'est bien disné quand on eschappe Sans desbourser pas ung denier, Et dire adieu au tavernier, En torchant son nez à la nappe.

Autre part, dans la Repeue faiete auprès de Montfaucon, les bons mots assaisonnent la chère :

Kt sans trouver la saison chère, Chascun d'eulx se resjouissoit, Disant bons mots, faisant grant chère :

Par ce point le temps se passoit.

Payer de paroles enfin, en guise de monnaie, c'est toute la morale des Repeues franches :

C'est bien trompé qui rien ne paye, Et qui peut vivre d'advantaige.

Sans desbourser or ne monnoye, En usant de Joyeux langaige.

* Il ne faut pourtant pas s'imaginer , dit du Cer-

' ceau, que les friponneries qu'on lui reproche eus-

' sent quelque chose de bien odieux. Si Ton en peut ju-

« grei* par quelques pièces qu'on a mises au bout de ses

* pcï^sies, sous le titre de Repues franches^ la plupart

* d^ ses friponneries se terminaient à quelques bons « toxjrsqui allaient à escamoter du pain à un boulanger, « d UE vin à un cabaretier, de la viande ^ un boucher, et « d^s tripes à une tripière, pour se réjouir aux dépens « d"* «fcutrui avec ses camarades : et, dans tout cela, il pa- « ra^ît plus d'espièglerie que de méchanceté. »

^^ Saint-Marc Girardin dit de même, et fort juste-

inen "t à ce propos : « Ne soyons pourtant pas trop sé-

€ vès j:*es. Les Repues franches ne sont autre chose que

* l ^^ m-t de vivre aux dépens d'autrui ; c'est ce qu'on ap- « p^lle aujourd'hui l'art de faire des dettes et de ne pas

payer.

« lô

Qui n'a ne or, n'argent, ne gaige, . Comment peut-il faire grant chère?

* "Voilà le problème que propose Villon , et c'est le

• '^^me que travaillent à résoudre les enfants de fa-

* ïï^ille du XIX'' siècle. Même solution aussi :

. Il faut qu'il vive dadvantaige, La façon en est coustumière.

* Ainsi , en fait de joyeuse vie , le fond des traditions

a ne change pas. A cette époque , faute de civilisation , t il n'y avait point encore ces maximes d'honneur et de •f délicatesse sociale qui nous apprennent à faire la dif- « férence entre ce qui est une bassesse et ce qui n'est « qu'une espièglerie. De nos jours, Villon aimerait en- « core la bonne chère et la joyeuseté, mais il serait « honnête homme. De son temps, le libertinage allant « jusqu'à l'escroquerie, il ne sut pas s'en préserver (1). » On aurait tort de croire d'ailleurs qu'il eût le premier, parmi les étudiants, découvert cette façon de vivre et de se faire des rentes. La tradition à cet égard existait ; il n'avait fait que continuer pour son compte et perfection-

ner tout au plus des us et coutumes qu'il avait trouvés établis parmi les étudiants pauvres.

De temps immémorial, nous apprend Duboullay, un grand nombre de ces derniers se mettaient au service des étudiants riches, et souvent brigands domestiques, latrunculi, prélevaient sur eux, dans les diverses commissions auxquelles ils étaient employés, une dîme fort semblable à celle que prélèvent encore, de nos jours, sur leurs maîtres certains domestiques infidèles (2). Estce dans des conditions de ce genre que Villon fit son

(4) Tableau de la marche et des progrès de la littérature française au xvi^ siècle.

(2) Tant s'en faut d'ailleurs que tous les étudiants de cette catégorie se livrassent à ces actes de fripoDuerie; un grand nombre aussi de leur côlé s'acquitlaient honnêtement de leur service ; et on en cite plus d'un qui à force de, travail, de sagesse et de talent se distinguèrent et parvinrent aux plus hautes dignités de TUniversilé et de l'Eglise. Ainsi Jean de Salisbury, qui fut plus tard évêque de Chartres, Jean Stondonck qui devint proviseur de Montaigu, Amyot et Pierre La Ramée, etc.

W^titissage du métier dans lequel il s'acquit une re- ''^Winaée au moins égale à celle de son talent î Nous ^ ftvons rien qui nous permette de l'affirmer. Toujours ^^t-^il qu'il finit par fonder sa cuisine ordinaire et celle ^^ Ses amis sur des tours d'adresse qui relevaient du ^^^Utenànt criminel, et qu'il devint bientôt le chef et le ^os d'une bande de compagnons aux dents longues, à main légère et aux jambes dégourdies, d'ailleurs sans ugés d'aucune sorte, dont il a dans ses deux testa- ^'^^'^onts consacré les noms avec ceux de quelques-unes leurs victimes. INoble monde où nous voyons figurer tjre tous Perrinet de la Barre le joueur, de si bonne rnpagnie, et le messager ordinaire de notre poète; ^--^ tiollet et Jehan le Loup, les chasseurs de canards des ^sës de la ville, la terreur des poulaillers ; le jeune ^ale qui oubliait l'arithmétique lorsqu'il avait de la onnaie à rendre, et que, pour le corriger de ses habies, il institue gouverneur de «on change ou de sa •^ ^nque ; Noé le Jolys, le compagnon de ses promenades ^^ïitimentales sous le balcon de Katherine de Vauselles, le témoin de ses bonnes fortunes ; Colin de Cayeulx Niontigny qui devaient finir entre ciel et terre à Mont- Ucon, et dont nous le voyons plus tard faire l'oraison ^^èbre ; Jacques et Jehan Raguyer, les deux francs-bu- \ ^^Urs de la Pomme de Pin, dont le guet de Paris de- \ ^^it un jour s'enrichir; maître Jehan Gotard, son procu- ^^Ur, leur digne rival qu'il a chanté dans une ballade ; *^obert Vallée le bazochien, Mairebœuf et son inséparable Nicolas de Louviers, l'Oreste et le Pylade de la bra- ^^t^nerie ; Frémyn enfin, son secrétaire, FremyriVestour--

dys^ comme il rappelle, sans compter toute une nichée de petits clergeons qui croissaient sous son aile, à l'ombre de ses exemples, comme Colin Laurens, Girard Gossoyn, Jehan Marceau, Guillaume Cotin et Thibaut de Vitry, bohèmes en herbe, qui promettaient, et dont il suivait paternellement de loin Téducation ; monde égayé par les yeux de la belle Heaulmière et de ses compagnes aussi ses écolières, Blanche la savatière^ la gente saulcisdère^ la belle gantière^ et Katherine Ceperonnièrey pour ne parler que de celles-là.

La ballade du Grand-Testament où Villon crie tnercy à chascun^ et l'introduction des Repeues franches font défiler en procession sous nos yeux ce monde étrange et équivoque, formé de compagnons

Qui aymoient bien besoigne faicie,

et que le Petit et le Grand-^Testament nous présentent en détail.

C'est, j'imagine, au milieu de ces joyeux gallants qu'il improvisait en forme de ballade et entonnait ses imprécations contre les taverîiiers qui leur brouillaient leur vin. Voit-on d'ici la figure du tavernier entendant trembler, aux éclats du refrain suivant répété en chœur par une troupe d'écoliers, toutes les vitres de la taverne de la Pomme de Pin, du Castel, ou de la Madeleine?

D'un jet de dart, d'une lance acérée,

D'un grant faussart(l), d'une grosse massue,

(!) Sorte de grand javelot.

D'une guiserroe (i) et d'une grande espée, D'un bracquemart (2)^ d'une hache esmolue, D'un long planchon (3) et d'une besaigiie (4), D'un fort espieu et d'une saqueboute (5), De mau-brigans, puist-il trouver tel route (6) Que tout le corps lui soit mis par môrceaulx, Le cueur fendu, deschirez les boyaulx, Le col couppé d'un branc assiérin, Et voise droit aux Stygiens caveaulx Le tavernier qui brouille nostre vin.

D'un arc turquoys, d'une flèche barbée, Soit le paillart sa venelle cousue, De feu grégeois sa carongne brullée.

Et par tempeste sa cervelle espandue ; A maugibet soit sa pel estendue, Et que briefment puist-il avoir dégoûte, Ou je requiers et supply que si boute Parmi le corps deux grans ardens barreaulx, Et qu'escorchié il soit de frais cousteaulx, Et puis boully en huille, le mastin ; Desrompu soit de quatre gros marteaulx Le tavernier qui brouille nostre vin.

D'un gros canon la teste escartelléc.

Et du tonnerre accablé en la rue Soit le sien corps, et sa char déchirée De grans mastins, et toute desrompue, De fors esclers puist-il perdre la vue, Naige, grésil toujours sur lui dégoûte, Et sur lui chée l'eaue de la pluie toute, Tant que jamais ne puist mener reviaux (7),

(1) Espèce de hallebarde..

V (2) Grosse épée courte.

\ (3) Pièce de bois, d*où le mot planche.

\ (4) Épée à deux tranchants.

(5) Lance armée d'un fer crochu.

'^ (6) Bande.

(7) Joie, ébattements.

lO

Son corps saisy enfilé de tous manlx Soit, et traisnc jusques à Teaue du Rin ; Desmembré soit à quatre-^ vingtz chevaulx Le tavernier qui brouille nostre vin.

ENVOI

Prince, je prj, mauldie soyent leurs museaulx, Et crever puist par force de velin Ces faux traistres mauvais et desloyaulx, Les taverniers qui brouillent nostre vin.

Notre poète, il parait, n'entendait pas raison laides-

sus (i).

Des inspirations plus généreuses succédaient parfois à ces chansons d'assez bas étage, il faut l'avouer, et y faisaient de temps en temps contrepoids. Ainsi, aux mênnes conipagnons il faisait répéter le patriotique et vigoureux refrain de la ballade de V Honneur français. Car, chosç assez étrange, surtout en ce siècle où le sentiment de la patrie était quelque chose de si nouveau, il y avait un Français dans ce vagabond qui n'avait ni feu ni lieu. C'était l'époque où le parti anglais écrasé en Normandie tentait en Guyenne des efforts désespérés. En 1452, ce parti avait ouvert les portes de Bordeaux au vieux Talbot qui commandait les Anglais depuis quarante ans. Grâce à l'appui des populations de la campagiie qui furent toujours en France ce qu'il y eut de plus patriotique^

(I ) C'est la première fois que cette ballade paraît tout entière ; on n'en connaissait jusqu'ici que le premier douzain; nous l'avons trouvée dans le manuscrit inscrit à ia Biblioth. impér. sous le nP 7679.

Voir à la fin du volume, Poésies de l'École de Villon, trois rondeaux ou trois chansons à boire qui pourraient bien être de notre poète.

AVANT Ll PBTrr^TBnUMBNT. n

Charles VU ti'aTatt pas taitléà purger ûû aouvtau le sol

^if ançais. Le parti de l'étranger néantûofns ne se résignait pas encore à la perte de ses espérances ; et c'était tous les 3our&de nouvelles coDapimtiong pour détruire l*ouvrage cle Jeanne Darck Eu l&54t on nv&it tu un personnage considérable du pays, le sire de Lesparre, à la tête d'une de ces criminelles tentatives. L'intégrité du sol de la patrie était à chaque instant remise en question ; tous les cœurs français étaient indignés et maudissaient les traîtres. Dans ces circonstances, Villon s'élevant à la hauteur du rôle de poète nattonal ae rendit rinterprète du seatimeAt public » et lança contre les ennenaîa de l'Honneur français» tant ceux du dedans que du dehors, ces virulentes invectives dont l'énergique ndfimin pourrait encore prêter des accents au patriotisme de nos jours :

Rencontré soit de bestes teu gacta&s,

Qae Jasoa vit qaorant la toison dW,

Ou transmtté d'faoaame «n boste sept aaiA,

Ainsi que fut Nabogodonosor ;

Ou bien ait perte aussi griefve et vilaine

Que les Troyens pour la prinse d'Heleine^

Ou avallé soit avec Tantaïus (1),

Ou plus que Job soit en griefve souffrance,

Tenant prison avecque Dédains^

Qui mal vouldroit au royaume de France 1

Quatre mois soit en ung vivier chantant, La teste au fons ainsi que le butor (S),

' ^^^ Kl tfaàde r«ia eoniM Taotaks. Tmêl»kUy ateâ ipM fMsaQit ^ ^^^ '® bibliophile Jacob, et non Penthak», q«i éMM fki

■5^u aquatique*

Ou an Grand Turc vendn argent eontani.

Pour être mis au hamois corn ung tor (1) ; Ou trente ans soit comme la Magdelaine, Sans vestir drap de linge ne de laine ; Ou noyé soit comme fut Narcissus, Ou aux cheveux comme Absalon pendus, Ou comme fut Judas par despérancc ; Ou puist mourir comme Simon Hagus, Qui mal vouldroit au royaume de France !

D*Octoyien puisse venir le temps,

C'est qu'on luy coule au ventre son trésor,

le prix sans doute de la trahison ; ce qui prouve que cette ballade s'adresse moins aux Anglais qu*à leurs partisans.

Ou qu'il soit mis entre meules flotans.

En ung moulin comme fut saint Victor ; Ou transgloutis en la mer, sans haleine^ Pis que Jonas au corps de la baleine, Ou soit banny de la clarté Phœbus, Des biens Juno et du soûlas Vénus (S) ; Et du grand Dieu soit mauldit à outrance.

Ainsi que fut roy Sardanapalus, Oui mal vouldroit au royaume de France !

ENVOI

Prince, porté soit es désers Éolus (3), En la forest(4) oiî domine Glaucus,

(4) Taureau. PrompsauU, d'après le manuscrit, donne bug /or^ qix'il traduit par bt{ffle;tna\s c'est une faute de copiste, qui a écrit ^^^ pour ung, et for pour tor, c'est l'avis de M. A. Vîtu et le nôtre.

(5) Junon était la déesse des honneurs et des richetses; Véniis celle des plaisirs et de Famour.

(3) Lieux où règne Eole, dieu des vents.

(4) La mer dont Giaucus est roi.

Ou privé soit de paix et d'espérance :

Car digne n*est de possesser vertus,

Qui mal vouldroit au royaume de France !

On peut, penser si* ces explosions de patriotisme indi- , qui nous montrent Villon sous un aspect siinattçndu, trouvaient de l'écho dans le cœur de cette jeunesse des Eooles, chez qui le sentiment de l'Honneur français fut d^ tout temps une tradition impérissable. Malheureuse- Q^ent Villon ne savait pas mettre sa vie en harmonie avec 1» fierté de pareilles inspirations ; et la misère aidant, le n^aiavais garçon, le mauvais enfant^ comme il s'appelle, no reprenait chez lui que trop souvent le dessus.

Il continuait à fuir l'école et à y préférer les lieux et les compagnies où son honneur, sans parler de son pré- ^^ttt et de son avenir, allait de jour en jour se perdant d^va.ntage.

ï 1 est tout naturel qu'avec un pareil genre de vie il ^^t souvent affaire a.ux gens du roi. Une foule de passages ciu Petit-Testament ne laissent pas de doute à cet ^S^î^d. Celui entre autres où il réclame du guet et de son ^■^^f» s'il est mené auChâtelet, la chambre appelée les I ^'^oys lictz^ celui où il lègue à ses compagnons^

Enserrés sous trappe volière ,

\^ Qrâce de lageollière, et le huitain 115 du Grand- ^^lament où il rappelle qu'une certaine Denise Ta ^^t chicanner pour l'avoir maudite, montrent qu'il avait r^H connaissance et de bonne heure avec cette prison. \ îl semble aussi résulter du huitain 29 du Petit-

Testament qu'il avait également fait un séjour à la tille ; car la maison de la rue Saint- Anthoine^ qu*il lègu avec une rente sur la maison Gulllot Gneultry à Guil laume Cotin et à Thibault de Vitry, ne peut guère êtr^

autre chose dans l'endroit où il en parle. Ainsi il aura.î^,^f|

inauguré la liste des nombieux écrivains français qa.S^aj de siècle en siècle, depuis, virent se refermer sur etjBc^jjx à d'autres titres, il est vrai, les portes de cette prison.

A la façon d'uilleurs dont il parle du chevalier du gu.^et cl de ses archers, des sergents de la douzaine, Jacqix- es et Jean Raguyer et des onze vingts sergents, on ne \rcizaDit pas qu'il les redoutât i)eaucoup, ni qu'il leur en voixL-flBût bien fort ; il rit à leui"s dépens, voilà tout. Voyez 5> — ar exemple ce qu'il lègue à ces derniers :

Item aux onze vingtz sergens Donne, car leur faict est honneste, Kt sont bonnes et doulces gens, Denis Richier et Jehan Valjette, A chascun une grand' cornette Pour pendre à leurs chappeaulx de feautres, J*entens à ceulx de pied, holiecte (1) !

Car je n'ay que faire des autres.

Quant à Jacques et Jean Raguyer, les sergents de 1^ douzaine, ou les gardes du prévôt de Paris, il par^^^ d'après certains huitains (2) qu'ils ne détestaient pa& ^* vin du trou de la Pomme de Pin ; et Villon était hom à trinquer, sans cérémonie, avec eux.

(1) Bien probablement pour hohé^ le cri familier de l'enfant de Pai (Î)G.-T., h. 20. P.-T. 9*, 95.

S'il en fut quitte, pendant cette période de sa vie, pour une prison courte et facile, ce fut probablement à la puissante intercession de maître Guillaume de Villon, et à son procureur Fournier qu'il en fut redevable. Ce dernier, à son témoignage, lui avait sauvé maintes causes justes. Quant à. Guillaume de Villon qui l'avait rïi/s, comme il s'exprime, hors de maint boillon^ ce passage même autorise à croire que ce personnage n'était pas sans crédit. Il résulte du même endroit qu'il s'intéressait vivement i notre poète, probablement, ainsi que nous l'avons déjà avancé, comme un maître à son élève; et, par son intelligence, comme par l'ouverture et la franchise de son caractère, Villon dans sa jeunesse devait être fait pour inspirer de l'intérêt, quelque obstacle que pût d'ailleurs y apporter sa conduite. ■P^ornpsault, se fondant sur la nature des legs qui sont f^its à Guillaume de Villon dans le Petit et dans le ^'^ctnd' Testament, prétend que c'était un maître fripon ^ qui son savoir-faire aurait mérité le nom de Villon ^^ la part du peuple ; il l'aurait ainsi passé avec ses ta- *^nts en ce genre à notre poète; mais sans parler de ce ^^'il y a d'affectueux dans le ton dont François parle de ^^'îllaume, comment admettre que notre poète eût pu ^^^ttre en tête de sa requête au duc de Bourbon ^^ nom qui eût rappelé ses friponneries et celles de son '^^ître?

liaunou fait la même réflexion : « Comment, dit-il, si '^ lo nom de Villon avait eu le sens que lui donne Mé- * nage d'après Fauchet, comment le poète Taurait-il ^ accepté comme son seul nom propre et se serait-il tant

c de fois appliqué ce qui n'eût été qu'un sobriquet in- « jurieux ? •

Au milieu de cette vie désordonnée, il avait pourtant, il parait, attrapé un grade académique ; c'est du moins ce qu'il est permis de conjecturer de ce legs du Petit- Testament :

Item ma nomination,

Que j'ay de l'Université,

Laisse par résignation.

Pour forclorre (1) d'adversité, —

Paouvres clercz de ceste cité.

C'était une désignation à un bénéfice dont il n'avait mais joui ; il y avait été présenté à titre de clerc grad par l'Université de Paris, en vertu d'une décision prî parles Pères du concile de Baie, en 1438, adoptée puis par la Pragmatique Sanction de Bourges. Cette cision réservait aux universités les plus célèbres tiers des bénéfices pour les clercs gradués les plus d^ tingués qui suivraient leurs cours. Villon, si l'on p faire fonds sur son témoignage, avait été présenB. comme je visns de le dire, par l'Université de Pa: mais n'avait rien obtenu, probablement ainsi que 1 vanceLenglet, l'auteur du manuscrit de l'Arsenal, à ca tJM ^e de son immoralité notoire.

Maintenant quel était son grade universitaire, c'est ^^ qu'il n'est pas facile de décider. Il est certain, de &c^^ aveu même, qu'il n'était pas maître en théologie. Siiît^^' de là rigoureusement, comme l'avance Nagel, qu'il f^'

(1) Tirer.

maitre en quelque chose, et par conséquent maître ès-

arts? La conséquence n'est pas du tout évidente. Le titre

de maître qu'il a dans les Repeues franches ne doit pas

tirer davantage à conséquence; dans un pareil ouvrage,

ce titre ne peut être que comique, et ne doit signifier

autre chose, sinon qu'il était maître en bons tours. Quel-

cjue chose de plus concluant, pour moi, ce serait Te titre

de maître qui lui est donné en tête de la première édition

cie ses poésies, titre reproduit dans plusieurs autres édi-

t.îons. 11 semble qu'il y ait là quelque chose de plus offi-

c^îel; ce n'est pourtant pas encore une raison péremp-

toire. Ce titre se donnait alors à tous les gens de justice

et même aux derniers officiers de cet ordre, au bourreau

per exemple, ainsi qu'il se voit dans le Grand-Testament.

Colletet en infère qu'il fut homme de pratique et de chi-

^^ne; [il le conjecture encore de la circonstance qu'il

^vait un clerc qui écrivait sous lui, de l'adresse des Re^

P^ues franches qui est faite avant tout aux clercs, sergents

^^ procureurs, enfin de mainte autre pièce, et particu-

"èrement de la ballade de son appel et de la Requête

^^ Parlement qui, suivant lui, dénotent un homme fort

^i^n instruit dans le style du Palais et dans IHntel-

^^9^nce des affaires. Le poète en efl'et paraît assez rompu

^ ce style, et il ne serait pas impossible qu'écarté de

* enseignement par ses mœurs, il ait un instant cherché

^^iis le métier d'homme d'affaires de quoi subsister.

^'^ homme comme Villon a dû faire plus d'un métier.

^^nsi un legs qu'il fait au prince des Sots, dans le Grande

^^^iamentf nous le montre en rapport de familiarité

^^ec ce chef électif des Enfants sans souci :

Item donne au prince dcfs Sotz, Pour ung bon sot, MichauH dw Four, Qui à la fois dit d^ bons motz Et chante bien : Ma doulce Amour/ Avec ce, il aura le bonjour (i).

S'il n'était pas de cette confrérie joyeuse et bruyante, il en avait au moins fréquenté les membres; et tout nous porte à croire que dans sa jeunesse il avait dû souvent prendre part comme acteur aux représentations scéniques qufils donnaient au public.

Si l'on peut d'ailleurs juger de ses connaissances par le nombre des noms d'auteurs ou de personnages qu'il cite, ces connaissances font l'effet d'avoir été remplies de bien des lacunes. Les livres de la Bible, et particulièrement Job, David et Salomon, paraissent constituer toute son instruction théologique ; aucun nom de docteur ou de père de l'Église n'apparaît d'ans ses ouvrages, hors celui d'un seul, Jean de Pontlieu, qu'il invoque à l'appui de ses attaques contre les moines. L'antiquité classique paraît lui avoir été familière. Il avait feuilleté Aristote, au moins sa Logique, aux dépens de laquelle il s'égaie à la fin du Petit-Tesfameut, et dont l'étude, même avec les comments d'Averroès, lui eu avait moins appris que tous ses malheurs.

Une traduction de V Iliade, ou plutôt les récits de la guerre de Troie attribués h Darès le Phrygien et à Dictys de Crète, et bien connus des trouvères du moyen âge, lui avaient passé sous les yeux, ce semble, puisque quelque part en passant il critique la longueur d'un dis-

(1) G.-T., xcvu.

cours d'Hector (1). Une bonne partie des noms de la fable et de THistoire ancienne se retrouve dans ses vers et agrandit son horizon poétique, assez restreint d'ail- Jeurs. 11 cite Virgile, ( alon, Macrobe, Donat, Valère et Végèce. A s'en rapporter aux noms qu'il cite, il aurait pratiqué particulièrement, en fait d'auteurs modernes, le l'Oman de Berthe aux grands pieds, celui d'Auger le Danois, Rutebeuf, le Roman de In Rose^ Alain Chartier. La description de sa bibliothèque ou librairie^ comme il l'appelle, nous eût fourni sur ce point des renseignements précieux, mais il n'a pas jugé l\ propos de nous la laisser. Bref, l'état de ses connaissances nous fait assez l'effet de ^^ que cette librairie, s'il en a jamais possédé une, pouvait ^tre, c'est-à-dire d'une bibliothèque remplie de livres dépareillés. C'est bien là ce qu'on imagine qu'a dû recueil- '^ï'^ d'études aussi vagabondes que celles qu'il avoue lui* ^^ême, un esprit à la fois vif et paresseux, comprenant ^^ut au premier mot, mais incapable d'application sel'yeuse et suivie, au moins pour ce qui ne le touchait pas. Il résulte donc pour nous de l'ensemble des lectures *^<^Usé€S dans le Petit et le Grand-Testnmeni qu'il dut suivre des cours de grammaire, de littérature, d'histoire ^^ ^e philosophie, c'est-à-dire de tout ce que comprenait ^ t^aculté des Arts. Mais nous n'oserions affirmer qu'il ^^^ dépassé dans cette Faculté le grade de licencié, si ^^rrie il a été jusqu'à ce grade ; et ce qui me porte à en ^^ter, c'est Tamertume des regrets avec lesquels il dé- ^^^"Te de n'avoir pas étudié,

Au temps de sa jeunesse folle ;

amertume qui ne s'expliquerait pas si sa paresse ne l'avait pas empêché d'atteindre le grade de maître ès-arts avec les avantages qui l'accompagnaient.

Il ne nous dit pas où il avait fait ses études ; mais du souvenir qu'il avait gardé des angélus de la cloche de Sorbonne, près de laquelle le collège des Dix-huit avait été transféré du parvis Notre-Dame, ainsi que de la façon dont il parle des bourses de cet établissement où il aurait voulu voir ceux qu'il appelle ses pauvres clergeonSy ne pourrait-on conjecturer qu'il avait eu lui-même une bourse à ce collège? Aurait-il été aussi à celui de Navarre dont il rappelle les housses ou les couvertures imposées aux écoliers par un règlement de cet établi sèment? Quoi qu'il en soit, et Nagel est de cet avis, il ne semble pas avoir appartenu à un collège purement théologique, comme la Sorbonne, mais à un de ceux où les étudiants passaient par un cours de grammaire (rhétorique, poésie, lettres, histoire), avant d'arriver aux arts (philosophie; et à la théologie, le dernier et suprême but de toutes les études d'alors. J'ai d'ailleurs de la peine à croire qu'il ait pu, avec son caractère et ses goûts, se maintenir pendant tout le cours de ses études dans un collège quelconque, et qu'un jour ou l'autre il n'en ait pas repassé prématurément le seuil. En pareil cas, à partir de ce moment, il aurait suivi comme externe, à sa fantaisie, les cours des diverses écoles, courant de maître en maître, comme ces étudiants vagabonds, artiens pour la plupart, que Duboullay nous représente sous le nom de

martinets, faisant, par leur pétulance et leurs désordres

le désespoir des divers recteurs de T Université de Paris,

obligés à chaque instant de statuer contre eux. Il faudrait

croire toutefois si, comme nous le pensons, Guillaume de

Yillon a été «un de ses maîtres, que notre écolier se serait

plus particulièrement attaché à ce dernier qui , de son

côté, sMntéressant au talent et à la bonne humeur de son

élève, aurait patronné ses débuts, et dans la suite ne pou-

^vant se résoudre à abandonner son protégé, l'aurait tiré

mainte méchante affaire, ou, comme il le dit, mis hors

maint bâillon.

On doit penser si les amours avaient leur part dans ette existence vagabonde et sans frein ; aussi en avaient- Iles une grande. Seulement quelles amours et quelles femque celles avec lesquelles Villon gaspillait sa jeunesse, t, qu'il fait défiler devant nous dans ses rimes cyniques, epuis Macée qui eut sa ceincture juisqu'à Timmonde créature dont il ne rougit pas de devenir et de s'avouer chevalier, le jour où il eut bu toutes ses hontes 1 Quelnes figures pourtant , sinon plus pudiques , du moins on sans agrément, se détachent du milieu de ces femmes, ^ empruntent à sa poésie une sorte de charme ; ainsi «tte belle Heaulmière dont nous avons déjà parlé et ^nt il a redit avec tant de verve les beautés et les reets ; ainsi ses compagnes. Blanche, Katherine et Guilmette qui semblent avoir encore gardé quoique naïté, à en juger par les efforts qu'elle tente pour leur ire perdre ce qui pouvait leur en rester.

Hais nous touchons à un moment décisif de la vie du P^<3ète. Yillon, au milieu de cette existence de désordres

qai semblait son élément , venait de toucher à sa vingtcinquième année , lorsqu'une circonstance, dont le sou* venir lui fut longtemps douloureux , le força tout à coup de s'éloigner du thé&tre habituel de ses gentillesses. Une femme aux séductions de laquelle soA cœur s*é^ tait laissé prendre^ et que malgré sa légèreté il semble avoir aimée d'un amour constant, mais sans espoir, après ravoir longtemps joué et tenu à ses pieds, devint si dure à son égard , et , par ses mépris et les marques qu'elle lui en donna ^ le livra tellement à la risée publique que las de s'entendre appeler partout

L*amani remys et renié,

il ne vit pour lui d'autre rassource que de quitter Paris^. La plupart de ceux qui se sont occupés de Villon et Prompsault iui-ménie, par une confusion de dates que le Dit de la naissance Marie aurait pu loi faire évitw^ font ce départ postérieur à sa première condamnation à mort et Tattribuent à la sentence d'exil prononcée contre lui ta commutation de peine^ Lenglet l'attribue, lui, à une insulte faite par Villon à une femme de mauvaise vie, peut-être la Denise qu'il accuse de l'avoir £ait chicamter^ c'est-à-dire dénoncé aux tribunaux pour ravoir mauldi^ Le bibliophile. Jacob conjectora que le Petit-Testament fut composé dans la prison de TUniver^ site; cette opinion ne nous parait autorisée par aucOQ passage des œuvres de Villon. Et comment, en effirt, lui qui, dans son ûrund-Testammtf parle à ploffleurs reprises de sa priflM, aurai^il gardé ùli silence ai complet

sur cette captivité q-u'on lui. suppose avoir endurée lors

de la réduction de son Petit^Testam€nt?Msiis^qmi qu'on

a-it pu dire là-dessws, les passages du Petit- Testament^

où le poète parle de son éloignement de Paris, ne pcr-

i»ettent pas de douter que la cause n'ait été celle que

r^ous venons de dire, une disgrâce d'amour. C'est le sen-

-tiroent de du Cerceau. Il n'est pas question, d'ailleurs,

c3-e prison ni de condamnation à mort dans le PetihTes^

^^^menU L'œuvre de Villon est remplie d'un bout à 1 au-

i^m'e de l'expression de cet amour qui devait avoir sur sa

ie et sur son talent une si capitale influence. C'est par là

«j'il ouvre le Petit-Testament^ c'est par là qu'il termine

1 ^ Grande <lont une des plus belles parties nous retrace

\ ^s douleurs et les tristes expériences qu'il retira de

crotte passion. Il est en effet évident que l'amante de

\*3L perfidie de laquelle il se plaint, du huitain 55 au

tàuitain 62 du Grand -Testainenl, est la même que

celle qu'il accuse dans le Petit de lui avoii été

Talonne et dure, et de l'avoir si durement chassé. Il

^^ut en dire autant de la maîtresse à qui il envoie la bal-

^3de connue sous le nom de Ballade de Villon à s'amye.

^6tte femme qu'il nomme de sa deffaçon sœur^ cette

Faulse beaulté qui tant lui couste cher,

c^tlo Rose est incontestablement la même que celle qu'il ''^P^ésente dans le Petit-Testament

Consentant à sa deâ'açon.

^'^Xî toute vraisemblance, elle n'est encore autre, mal-

Item à m' amour à ma rose

l?ft^

ifférence des noms, que la Katherine de Vauselles ^

it battre comme à ru telles^ c'est-à-dire comme a rivière, en compagnie de Noé le Jolys, et qu'il à l'avant-dernier huitain de la double ballade, s allusions non douteuses au traitement qu'il en (1). Ce traitement ainsi désigné fait suite aux î du Petit-Testament^ où il se plaint, dans l'un, qui

Si durement Ta chassé ;

)pelle, dans l'autre,

CeUuy qui feit Tavant-garde Pour faire sur lui griefz exploitz.

ement se rapporte encore à ces deux vers si ^

Fs de la ballade finale du Grand-Testament et -^

que :

Car chassie fut comme un soullon De ses amours hayneusement.

nom de Katherine de Vauselles semble indiquer lonne de naissance noble; d'autre part, Villon.

xemple, pour concilier la différence des deux noms, il fau- — ^*^*

Ire celui de Rose dans un sens métaphorique ; et une variante ^^ ^®

i renferme ce nom, variante fournie par plusieurs éditions an- — '^'

tte interprétation.

dans le huitain qui précède la Ballade à s'amye, appelle cette maîtresse sa damoyselle.

Ma damoy selle au nez tortu.

Or, si corame cela est constant pour cette époque, ce

nom se donnait exclusivement aux femmes nobles, par

<^pposition à celui de bourgeoise, ce serait un indice de

plus que Rose et Katherine de Vauselles ne feraient

Q^' une seule et même femme.

On pourrait dire, il est vrai, que le nom de damoysetle ^^ns le passage cité n'est ni plus concluant ni plus sérieux ^^^ celui de princesse ou d'infante dans nos comédies. -^Ussî la présomption que nous en tirons n'a-t-elle de îorce que parce qu'elle s'ajoute à d'autres. Quelqu'un encore qui voudrait nous presser sur l'identité de Rose ^Vec Katherine de Vauselles pourrait nous demander si ^^ arnant qui aurait passé par le traitement dont Villon ^^ plaint dans la double ballade du Grand-Testament^ ^^l'ait le droit de dire, comme il fait dans ces vers du it'Testament :

Par elle meurs, les membres sains.

^Uoi l'on pourrait toutefois répondre qu'on ne tombe ^^ toujours malade pour avoir été battu, et que le cœur ^^ Villon avait été plus endommagé que le corps.

*^uoi qu'il en soit, ce qu'il y a de certain, c'est que les /^0\jrs de Villon et leur triste fin l'avaient rendu la fable

*^ Cité. 11 y avait laissé tout, linge et drapelle^ comme

8f FRANÇOIS VILLON,

il s'exprime, et jusqu'à son renom de joyeux gallant Partout on l'appelait, nous l'avons vu,

L'amant remys et renié,

et il ne pouvait paraître nulle part qu'un éclat de rire universel ne lui rappelât sa disgrâce et son humiliation. Il en était résulté qu'il n'osait plus se montrer, et se voyait forcé de dévorer son affront dans la solitude d'une retraite qui contrariait tous ses goûts et toutes ses habitudes. Le séjour de Paris lui était devenu insupportable ; il résolut de partir pour Angers.

Mais auparavant, il voulut faire ses adieux au monde qu'il quittait, et laisser de lui un souvenir, d'abord à celle qui était la cause de son départ, et que» par un reste d'espoir si naturel aux malheureux, il ne désespérait peut-être pas de toucher par l'expression de sa douleur si navrante et si résignée, ensuite à son maître Guillaume de Villon, auquel il devait tant, ainsi qu'au petit nombre d'amis qui lui étaient restés fidèles, enfia aux nombreux compagnons qui n'avaient pas épargn» sans doute les railleries à sa disgrâce, et sur lesquels fi était bien aise de prendre sa revanche. De là les Lays ow legs, comme il les appelle, et qui reçurent de son vivante mais sans son consentement, le nom de PetiuTesta^ ment (1), ainsi qu'il s'en plaint dans la première part^ du Grand-Testament :

|4 ) Le litre de Petit- Testament p&raît pour la première fois dansplus ancienne édition des œuvres de Villon publiée en 4 489. Ce po^» se trouve sous ce titre à côté du poème du même genre appelé par afc^ -■ logie Grand'TestafiMht»

Si me souvient bien, Dieu mercys, Que je feis, à mon partement.

Certains lays, Van cinquante-six, Qu'aucuns, sans mon consentement, Voulurent nommer Testament , Leur plaisir fut, et non le mien ; iVais quoy ? On dit communément Qu'un chascun est maître du sien.

I-si niarque de Torigine des Lays ou du Petit-Testa- ^^nt saute aux yeux dès le début, puisque le poète y ex- P'ique la disgrâce cruelle qui le chasse de Paris. Les ^^ Verses causes attribuées par les critiques à la conriposi- ^lon cle ce poème et au voyage qui devait la suivre sont ^^nc imaginaires et sans fondement.

Quant au nom de Laiz ou Lays donné au poème de ^iUon par l'auteur lui-même, il a évidemment le sens du ^^t legs^ ce que prouve, sans parler de sa forme, le nom ^^ Testament donné à ce poème par les contemporains. Mais pourquoi le poète témoigne-t-il de l'humeur que * ^^ ait changé ce nom de Lays en celui de Testa- '^ent ? Probablement parce que le mot de Lays lui convenait mieux avec son sens équivoque et pouvant désigner à la fois par une sorte de jeux de mots un testament ^' Une œuvre poétique.

Le Petit Testament se compose de 45 octaves ou hnitains qui se balancent chacun sur trois rimes croisées, dont 25 de legs, encadrés entre un préambule plein d*émotion et une sorte d'épilogue qui , de religieux qu'il promettait d'être, tourne brusquement au burlesque, par un de ces soubresauts beaucoup trop fréquents chez notre poète.

Il commence avec une gravité plaisante, qui dut fort réjouir les gallans auxquels il adressait la plus grande partie de ses legs :

Mil quatre cens cinquante et six, Je François Villon escollier, Considérant, de sens rassis, Le frain aux dents, franc au collier,

Qu'on doit ses œuvres conseiller, Comme Végèce le racompte, Saige Romain, grand conseiller.

Ou autrement on se mescompte.

A part l'autorité de Végèce, qu'on n'attendait guère eri cette affaire, ce début si ferme et si net est déjà d'un éerî vain. Ce qui suit annonce le peintre du Grànd-Testa-

En ce temps que j'ay dit devant, Sur le Noël, morte saison, Lorsque les loups vivent de vent, Et qu'on se tient en sa maison, Pour le frimas, près du tison.

Me vint ung vouloir de briser La très-amoureuse prison Qui souloit mon cueur desbriser.

est tout un tableau que ces deux ou trois détails ^ ^î ver d'une précision si pittoresque. Villon peint déjà ^ '^ri mot, comme les grands poètes.

ue de douleur franche et naïve dans ce qui vient en-

Je le feis en telle façon,

Voyant Celle devant mes yeulx.

Consentant à ma deflfaçon,

Sans que pieça elle en eust mieulx;

Dont je me deul et plains aux cieulic.

En requérant d'elle vengence

A tous les dieux victorieux,

Et du dieu d'amours allégence.

Et se je pense à ma faveur.

Ces doulx regrets et beaulx semblans

De très décep vante saveur

86 FBANÇOïS VILLON.

Me trespercent jusques aux flancs :

Bien ilz ont vers moy les piez blancs,

En d'autres termes, ces beaux semblants d'amour si doux et si trompeurs, l'objet de mes regrets à cette heure, reviennent de bien loin aujourd'hui pour moi, c'est-à-dire sont bien loin de moi,

Et me faillent au grant besoing.

Comparé au traitement qu'il vient de recevoir, le Passé, si insuffisant qu'il eût été pour lui , était encore du bonheur relativement. Quoi quMl voulût lui dire jadis, elle l'écoutait et le souffrait près d'elle (1 ), sans lui livrer, à la vérité, son âme ; elle le souffrait du moins. Aujourd'hui il est chassé hayneusement comme ung soûl- Ion, ainsi qu'il le dira en termes si poignants à la fin du Grand-Testameiit; car le regret de cet amour doit s'enfoncer comme un aiguillon dans ses flancs, et lui déchir,er le cœur de toutes ses pointes jusqu'à la fin de sa vie. Ce sont de véritables larmes que les vers qui suivent :

Le regard de Celle m'a prins Qui m'a été félonne et dure ; Sans ce qu'en riens aye mesprins, Veult et ordonne que j'endure La mort, et que plus je ne dure!

Si n'y vois secours que fouir !

Rompre veult la dure souldure.

Sans mes piteux regrets ouir !

(1) G.-T., h. Lvi.

LE PETIT-TESTAMENT. n

La dure souldure ! ce mot peint toute la force de cet amour, dont son cœur devait, toute sa vie, saigner.

Saint Augustin disait, rappelant une séparation de ce genre, antérieure à sa conversion, et d'ailleurs volontaire : « Je n'avais pu l'arracher de mon cœur, où elle « était si fortement attachée, sans le déchirer, et ma « plaie saignait sans ces£e (1). »

il se résout donc à partir en pays lointaing :

Pour obvier à ces dangiers, Mon inieulx est, ce croy, de partir, Adieu ! Je m'en voys à Angiers, Puisqu'el ne me veult impartir Sa grâce, ne me départir.

Par elle meurs les membres sains; Au fort je meurs amant martir, Du nombre des amoureux saints !

11 y a, dans ces derniers vers, un reste du jargon des G^^urs d'amour ; mais avec un autre et encore bien court, c* ^fit peut-être le seul endroit de Villon où l'on trouve ^^ ces fadeurs. Ce n'était pas là son défaut. Il reprend ^'^^^c plus de naturel :

Combien que le départ soit dur.

Si faut-il que je m'en esloingne.

Comme mon pauvre sens est dur!

Autre que moy est en quéloingne (2).

K. 1) Cor ubt adhaerebat concisum et vulneralum mihi erat, et trahebat

Con/ess,, I. vi, c. 15 Cî) Quenouille.

Autre que moi file à ses pieds ; il en ressent une rage de loup:

Oûc loup en forest de Bouloingne Ne fut plus altéré d'humeur.

C'est pour moi piteuse besoingne, Dieu en vueille ouïr ma clameur !

Puis il expose les motifs qui le poussent à écrire ses legs : son départ pour un pay.^ lointain , l'incertitude du retour et de la vie :

Et puisque départir me fault, Et du retour ne suis certain :

Je ne suis homme sans deffault, Ne qu'autre d'assier, ne d'estaing.

Vivre aux humains est incertain, Et après mort n'y a relaiz :

Je m'en voys en pays loingtaing, Si establiz ce présent laiz.

Alors avec la formule religieuse, et en quelque sorte sacramentelle qui ouvre tout testament chrétien, il procède à la distribution de ses legs :

Premièrement au nom du Père,

Du Fils et du Saint-Esperit,

Et de la glorieuse Mère

Par qui, grâce, riens ne périt,

Je laisse, de par Dieu, mon bruit,

A maistre Guillaume Villon,

Qui en l'honneur de son nom bruit.

Mes tentes et mon pavillon.

Ainsi les chevaliers avec leurs tentes et leurs pavillons léguaient au plus proche héritier de leur nom leurs ar-

moiries, leurs couleurs et leurs devises. Nous avons indiqué plus haut ce que devait être pour notre poète, selon toute probabilité, ce personnage qui , dans le Petit et le Grand-Testament, figure en tête des légataires que Ton y voit couchés. Celle place seule, qu'il lui donne entre tous, suffirait à nous confirmer ce que nous avons avancé sur son compte, à savoir qu'il avait été le maître et dans la suite le protecteur dévoué de Villon. Nous ne reviendrons donc pas là-dessus, si ce n'est pour faire remarquer le naturel reconnaissant de l'élève. De Guillaume de Villon, il passe à sa maîtresse :

Item à celle que j*ay dict,

Qui si durement m'a chassé,

Que j'en suis de joye interdict,

Et de tout plaisir déchassé,

Je laisse mon cueur enchâssé,

Palle, piteux, mort et transy :

Elle m'a ce mal pourchassé,

Mais Dieu luy en face mercy. "^^-^^^

t>ira-t-on que ce cœur enchâssé est d'un goût douteux? Q^ oi qu'il en soit, ce legs est touchant , surtout avec le Pai*cion qui l'accompagne.

IVlais, comme s'il était honteux de s'être laissé atten- ^^i^ et d'avoir mis son cœur à nu devant tous, Villon pa^^se brusquement à ses legs satiriques, et tout d'une ^^^l^ine, sans faire de pause comme dans le Grand-Tes^ ta»>ie/j^, fait défiler sous nos yeux la plus étrange procession de legs que puisse inventer la plus folle fantaisie. ^^ lègue ce qu'il a et même ce qu'il n'a pas ; ainsi il l^î^sse à maître Ythier son branc d'acier tranchant,

Qui est en gaige détenu,

avec son honneur, j'imagine,

Pour ung escot, sixsolz montant;

aux curés le décret qui articule,

Omnis utriusque sexus,

décret, porté par le quatrième concile de Latran, tenu en 1215, et qui réserve aux pasteurs le droit de confesser les fidèles de • leur paroisse, droit que leur disputaient depuis longtemps les religieux mendiants. A maître Robert Vallée ,

Paouvre clergeault au Parlement,

il baille ses brayes, T Art de mémoire et le prix de son haubert.

Pour achepter à ce poupart Une fenestre auprès St-Jacques ,

autrement une boutique d'écrivain, A son ami Jacques Cardon il laisse,

en beau pur don.

Ses gands et sa hucque de soye (1),

qu'il mettait probablement lorsqu'il se risquait dans le monde, et de plus, attention charitable,

(4) Camail à capuchon, que portaient les hommes au xv«siècli9.

Deux procès, que trop n'engresse ;

A René de Montigny, réservé à Monlfaucon , trois chiens, A Jehan Raguyer la somme

De cens frans prins sur tous ses biens , Mais quoy? je n'y comprens en riens Ce que je pourray acquérir :

une belle créance pour Jehan Raguyer ; A Jacques son frère,

Tabreuvoyr Popin Le trou de la Pomme de Pin (1),

^eux lieux d'honneur où Jacques apparemment tenait ses états, '

Le dos aux rains, au feu la plante,

^"> comme nous dirions aujourd'hui, le dos appuyé contre les fagots, et les pieds sur les chenets ; A. XI Loup et à Chollet

' ) L'écolier Limousin de Rabelais, au ch. 6 du livre II de Panta- 9^^Zj cite ce fameux cabaret parmi ceux que fréquentaient ses compagnoïi^ : « Puis cauponizoDs es-tabernes méritoires de la Pomme de

*^^ réputation de cette taverne, située près du pont Notre-Dame, subsislali; encore du temps de Matburin Régnier, témoin ces deux vers sur cerl^ijj JJÇ2 de pédant :

Où maints rubiz balez, tous rougissants de vin, Montraient nn hac itur à la Pomme de Pin.

Sat. X.

9î FRANÇOIS VILLON.

ung canal t Prins sous les murs, comme on souloit (1), Envers les fossez sur le tard ;

allusion non équivoque aux exploits nocturnes de ces deux rôdeurs ; plus

A chascun un grand tabard (2) De Cordelier jusqiies aux piedz,

pour cacher leur maraude,

Busche, charbon et poys au lart,

Et mes bonsaulx (3) sans avant-piedz.

Le Loup et Ghollet étaient difficiles, s'ils n'étaient pas contents de leur part.

Item je laisse par pitié A troys petits enfants tous nudz Nommez en ce présent traictié, Paouvres orphelins impourveuz, Tous deschaussez et despourveuz, Et desnuez comme le ver,

Premièrement Colin Laurens, Girard Gossoyn et Jehan Marceau, Desprins de biens et de parens, Qui n'ont vaillant Tance d'ung ceau, Chascun de mes biens ung faisceau, Ou quatre blancs s'ils Tayment mieulx.

et il ajoute d'un ton bonhomme et paternel,

(1) Selon leur habitude, (â) Manteau long, froc.

(3) Bottes sans semelles.

Ils raangeront maint bon morceau Les enfans, quand je seray vieulx.

Ces pauvres orphelins impourveuz faisaient partie, j'imagine, de cette jeunesse ung peu friande que l'auteur des Repeues franches appelle les Subjectz Francoys Villon. Ils composaient son école avec Guillaume Cotin et maistre Thibault de Vitry, ces

Deux paouvres clercs parlans latin, Paisibles enfans, sans estry (1), Humbles, bien chantans au lectry (2),

auxquels il laisse sa nomination de C Université^ c est-à-dire le droit au bénéfice quMl s'était vu refuser, ®*> en attendant, une rente

Sur la maison Guillot Gneuldry,

^"> en termes plus clairs, sur le pilori. La nature de ces '^5^ permet de deviner ce que devaient être ces pai- *'^/c5 enfants, et ces paouvres orphelins, pour lesquels ^ous le verrons témoigner encore tant de sollicitude dans le Grand-Testament (3).

Aux pigons, c'est-à-dire aux pigeons ou prisonniers,

Enserrez soubz trappe volière,

^1 lègue, Teffronté, son

Mirouer bel et ydoine,

(^) Querelle.

1^) Lutrin.

autrement ses beaux exemples ; et, est-ce irmiie ou fatuité de sa part?

La grâce de la geollière.

11 donne aux hospitaux — en bon chrétien il n'a garde de les oublier —

Ses châssis tissus d* araignée ;

détail expressif et plein de couleur qui nous fait pénétrer dans le galetas du bohème et, par ce qu'il suggère à l'imagination, vaut lui seul une longue description ; A son barbier

La rongneure de ses cheveulx ;

or notez qu'il était ras (1);

Au savetier ses souliers vieux, Et au fripier ses habits tieulz ,

c'est-à-dire tels

Que quant du tout je les délaisse.

Pour moins qu'ilz ne coustèrent neufz Charitablement je leur laisse Item aux quatre Mendians, Aux filles Dieu, et aux Beguynes, Savoureulx morceaulx et frians,

Chappons, pigons, grasses gelines,

Et abatre pain à deux mains,

Et puis prescher les Quinze Signes (2),

(4) Comme un navet qn*on râole et peUe.

G. -T., Rondeau qui suit le li. 165.

(8) Les Quinze Signes précurseurs du jugement dernier; texte inépuisable d'inspirations pour les prédicateurs de cette époque, et même pour les poètes et les peintres.

LE PETITT-ESTAMENT, 95

Aballre pain à deux mains, ce fut, toute sa vie, le rêve du pauvre Villon, qui , si souvent» ne voyait le pain (fu'aux fenêtres ( 1 ) • Quant à prêcher les quinze signes^ il y eût volontiers consenti aux mêmes conditions. Â Mairebeuf enfin et à Nicolas de Louviers il laisse

A chascun Tescaille d'un œuf,

OUI, mais

Plaine de frans et d'escus vieulx.

Comme il a passé brusquement, en commençant, du pathétique au bouffon, il passe avec aussi peu de cérémo- ^^^y en terminant , du burlesque au grave, pour y rêve- ^^^ aussitôt, sans plus de transition :

Finalement en escrivant, Ce soir, seullet, estant en bonne, Dictant ces laiz et descripvant, Je ouyz la cloche de Sorbonne, Qui tous jours à neuf heures sonne Le salut que l'Ange prédit; Gy suspendy et rais en bonne , Pour pryer comme le cueur dit.

^^tte cloche de Sorbonne venant doucement interrompï»^ avec ses Angélus la veille du poète et le solliciter ^ ^ prière, et par suite à la rêverie, c'était là une belle fin pour les Legs, et un beau pendant aux plaintes si touchantes du début. On sait les vers ravissants de grâce et

d'émotion inspirés à Dante par la cloche du soir, s'il est permis de rappeler ici un aussi grand nom. Mais Villon, en vrai enfant de Paris qu'il est, comme s'il ne se trouvait à l'aise que dans le rire et la malice, se moque tou le premier de son commencement de rêverie ; il la tra

vestit en jargon scholastique du temps, dont il nou donne en trois huitains un échantillon bouffon, heureu de s'égayer aux dépens de la Sorbonne et d'Aristote, donf^ l'étude, dit-il , rend le monde lunatique :

Cela fait, je me entre-oubliay.

Non pas par force de vin boire,

Lors je senty dame Mémoire Rescondre et mettre en son aulmoire Ses espèces collatérales, Oppinative, faulce et voire Et autres intellectualles.

C'est tout ce que nous citerons de cette parodie, d' leurs hardie pour l'époque, du genre allégorique et jargon scholastique, qui rappelle assez celui de l'écol Limousin de Rabelais.

Réveillé, ajoute -t-il , c'est-à-dire sorti de sa rêver

Je cuide finer mon propos ; Mais mon encre estoit gelé (1),

(1) L*auleur de Namouna termine par une boutade pareille le p chant de son poème :

Il fallait me lever pour prendre un dictionnaire, Et j'avais fait mon vers avant d'avoir cherché. Je me suis retourné, ma plume était par terre, J'avais marché dessus. — J'ai soufflé de colère Ma bougie et ma verve, et je me suis couché.

Et mon cierge estoit soufflé.

De feu je n'eusse peu finer.

Dans l'impossibilité de se procurer du feu , que faire?

Si m'endormy tout enmouflé (1) Et ne peuz autrement finer (2).

C'est par cette boutade qu'il prend congé de son lecteur/ Le huitain qui ternaine résume assez bien sa situation de fortune et met de plus sous nos yeux son portrait :

Faict au temps de la dicte date Par le bien renommé Villon, Qui ne mange figue ne date ; Sec et noir comme escouvillon (3) ; Il n*a tente ne pavillon Qu'il n'ayt laissé à ses amys, Et n'a plus qu^ung peu de billon, Qui sera tantost à fin mjs.

On n'a pas de peine à le croire, car s'il avait autant de façons que Panurge de trouver de l'argent à son besoing^ il en avait au moins deux fois autant de le dépenser.

(4) Ayec ses moufles ou pantoufles.

(2) Finir.

(3) Il faut croire qu'il avait bien maigri à la date du P^^tY-7V#^<{9n^»^,ou que l'hospitalité de l'abbé de Saint-Maixent, qui le recueillit après ses malheurs, lui fut bien favorable; car le portrait qu'eu donne Marot, en tète de l'édition qu'il en publia chez Galiot du Pré, est loin de répondre à celui que ces vers dous présentent.

iHTHB Ll PBTIT Et LB GRAND'-tBSTAliËNT.

Si Yiilon, ses legs terminés, se mit en route pour AngerSyComme il Tavait annoncé» il ne dut pas s'y fixer ; car à un an de là au plus, à s'en rapporter du moins au Dit de la naissance Marier qu'on s'accorde à lui attribuer et qui nous semble bien de lui^ nous le retrouvons en pri<^ son, et, selon toute probabilité, au Ch&telet. En dehors da la fantaisie du poète qui suffirait toujours à l'expliquer, quelle a pu être la cause de son retour à Paris? Le bruit peut-être de son aventure qui l'aurait précédé à Angers, colporté par les messagers de l'Université; peut-être la manque de ressources dont il aurait encore plus souffert dans un pays étranger pour lui ; peut-être aussi les deux & la fois. Quoi qu'il en soit, il paraîtrait, qu'aux environs de décembre 1&57 , il se serait porté ftveo une demi-

douzaine de compagnons, à un attentat hardi. J'en juge par l'aveu même qu'il fait de la justice de leur condamnation (t). Il est d'ailleurs impossible, en l'absence de tout autre renseignement, de bien préciser la nature de cet attentat. Tout ce qu'on peut présumer, c'est qu'il avait été commis dans les environs de Paris, le théâtre ordinaire des exploits de Villon et de ses compagnons en ce genre (2), Par suite de cette circonstance, Villon rentrait avec ses complices sous la juridiction du Prévôt de Paris, et il fut enfermé dans la prison du Châtelet. Il n'y trouva pas cette fois la salle des Troys liclz^ qu'il i'etenaità l'avance dans XQPetit-'Testament^owv sa comrnodité, et encore moins, j'imagine, ta, grâce de ta geol- ^£ére^ dont il faisait, quelques mois auparavant, un legs ^^o nique. Il fut mis à la question, et, de plus, condamné ^ t:iaort. Le prévôt de Paris était expéditif dans Texécu- *^^^ïi des arrêts ; Villon le savait, et le temps pressait ;'il ^ perdit pas la tête dans un moment aussi critique, et, inspirant de son danger même, à l'arrêt qui le renvoyait

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