L. II, V
LE GRAND-TESTÂMËNT. 139
Allé s'en est, et je demeure Pauvre de sens et de scayoir.
Triste, failly, plus noir que meure.
Je n'ay ne cens, rente, n'avoir ;
et, pour comble,
Des miens le moindre, je dy voir (i), De me désadvouer s'avance) Oublyans naturel devoir, Par faute d'ung peu de chevanee.
Ils n'ont pas payé ses folies cependant, ni ses repues franches, ni ses amours. Les amours! C'est bien malgré lui qu'il leur a dit adieu ; mais la tristesse et la faim l'écartent des amoureux sentiers :
Bien est-il vray que j'ay aymé Et que aimeroye voulentiers ; Mais triste cueur, ventre affamé Me oste des amoureux sentiers.
Il les laisse aux heureux,
Car de la panse vient la danse.
Pas plus que les anciens, il ne comprend l'amour affamé. Alors avec un redoublement d'amertume inspiré du sentiment de sa folie passée et de sa misère présente,, et de ce qu'elles ont d'irréparable, il s'écrie d'une voix déchirante :
Hé Dieu ! se j'eusse estudié Au temps de ma jeunesse folle,
(1) Vrai.
Et à bonnes mœurs dédié, J'eusse maison et couche molle ! Mais quoy? Je fuyoye Tescolle, Comme faict le mauvays enfant...
En escrivant ceste parolle^ A peu que le cueur ne me fend.
y est bien là Texpiosion d'un cœur que le remords fait dater. li a interprété au gré de ses passions, et il VLen }eut mais à cette heure, la parole du Sage, c'est-à-dire le TEcclésiaste qui dit au jeune homme de s'éjouir^ mais codant un temps seulement et encore honnêtement :
Esjoys toy, mon filz, A ton adolescence ; mais Ailleurs sers bien d'ung autre mectz, Car jeunesse et adolescence — C'est son parler ne moins ne mais — Ne sont qu'abbus et ignorance.
^uis avec une image saisissante, celle d'une toile dont! isserand brûle, à l'aide d'une torche de paille, tous 1 ils qui passent, il peint la fuite et la dispersion de 3urs :
Mes jours s'en sont allez errant.
Comme, dit Job, d'une tou aille (1) Font les filetz, quant tisserant Tient en son poing ardente paille :
Car s'il y a un bout qui saille^ Soudaineoient il est ravis.
Si ne crains plus que rien m'assaille^ Car à la mort tout assouvys.
ja mort apaise tout : c'est la pensée de Luther dans le
cinnctière de Worms : Invideo quia quiescunt. Alors fonçant de plus en plus dans sa tristesse, d'un accent rappelle les regrets donnés par Hamlet au pauvre rick, il évoque les compagnons de sa jeunesse, et les t dans leurs destinées diverses :
Où sont les gratieux gallans Qae je suj^voie au temps jadis.
Si bien cbantans, si bien parlans.
Si plaisans en faitz et en dictz ?
Les aucuns sont mortz et roydiz;
^iz! ainsi Colin de Cayeulx et Montigny qu'il avait finir si lamentablement à Montfaucon.
D'eulx n'est-il plus rien maintenant.
Respit ils ayent en paradis, Et Dieu saulve le remenant (i) !
ait touchant et chrétien qui revient souvent chez Te poète.
Et les aucuns sont devenuz Dieu mercy ! grans seigneurs et maistres (2) ; Les autres mendient tous nudz, Et pain ne voyent qu'aux fenestres !
Quelle révélation sur la misère du pauvre Villon ! un ^Tait pareil n'a pu venir qu'à un meurt-de-faim.
(4) Le reste.
(2) Comme Ythier, devenu maître de la Chambre aux Deniers de
dharles de France, duc de Normandie, Nicolas de Louviers, l'ancien
fcraconnier, le même sans doute qui fut fait conseiller à la Chambre des
Comptes par Louis XI,Denys Hesselin enfin , Elu de Paris et maître
d*hôtel du roi.
Les autres sont entrés en cloistres De Célestins et de Chartreux, Bottés, housez, com pescheurs d'oystres (1).
Ce n'étaient pas les plus malheureux, à ses yeux, comme on le voit plus loin par la description appétissante quMl fait de leur régime.
Ou grands seigneurs et maîtres, ou misérables, ou religieux, voilà donc ce qu'étaient devenus les gratieux gailans du temps jadis. Que de mélancolie dans la contemplation de cette diversité de sort entre des compagnons de jeunesse et d'étude ! Villon s'y plonge avec une sorte d'amère volupté, et continuant son propos :
Aux grans maistres Dieu doint bien faire, Vivans en paix et en recoy.
En eulx il n'y a que refaire,
certes, ils n'ont qu'à se tenir où ils sont; aussi, dit-il.
Si s'en fait bon taire tout coy.
Mais aux pauvres qui n'ont de quoy Comme moy. Dieu doint patience.
Que de fautes cette résignation sans fiel ne doit-elle pas faire pardonner, surtout de la part d'un homme qui a été si malheureux 1 Quant aux autres, ajoute-t-il, c'est-àdire à ceux qui sont entrés dans les cloîtres,
(4) Jehan le Cornu, par exemple, le même, bien probablement, que celui que Félibien désigne dans son Histoire de Paris^ comme vicaire du Cardinal d'Estouleville, pour le prieuré de Saint-Martin-des-Champs, et encore frère Baulde, sur le patron de qui Rabelais taillera un jour la joyeuse figure de frère Jehan des Entommeures.
LE afiAND-TESTAMËNT. 443
ne fault qui ne quoy.
Car assez ont pain et pitance.
Certes le pauvre Villon avait plus que sa charge de mî- ^re ; et cependant je doute qu'il eût consenti à réchauffer contre une vie de bien-être, si sa liberté avait dû la payer. Il était de la race de ces bohèmes dont Régnier
semble nous avoir dit le secret dans ces vers de sa
deuxième satire :
Puis les gueux en gueusant trouvent maintes délices, Un repos qui s* égaie en quelque oisiveté.
Fontaine a raconté leur histoire dans celle du loup ne veut pas du régime auquel le chien son interlocudoit son embonpoint, s'il faut l'acheter de sa V^^^xté.
C^ependant, à ces mots de pain et de pitance^ Timagi- ^B.t.îon du pauvre jeûneur se monte et se donne carrière ^^ïxs rénumération des mets qui pouvaient couvrir alors \atable d*un réfectoire de moines :
Bons vins ont souvent embrochez (1), Saulces, brouetz et gros poissons, Tartres, flans, œufz friz et pochez.
Perduz, et en toutes façons;
et il ajoute ce trait plaisant :
Pas ne ressemblent les maçons^ Que servir fault à si grand'peine ;
(1) Eu perce.
Us ne Yealent nalz eschtitço^.
Car de verser chascun se peine. '^"^ ^
Gela est de la maKce toute pure ; il s* en aperçoit et s'en excuse ; il offre niême satisfaction à ceux dont il a ri, sauf toutefois qu'il ne retranche rien de ce qu'il a écrit :
En cest incident me suys mys, Qui de rien ne sert à mon faict.
Je ne suys juge, ne commis, Pour punir, n absouldre mefiaict.
De tous suys le plus imparfaict.
Loué soit le doulx Jésus-Christ !
Que par moy leur soit saiisfaict !
Ce que j'ay escript est escript.
Mais, dit-il, laissons les naoines à leur place ; si d'ailleursi^ il s'est échappé sur eux, c'est à la pauvreté qu'il faat Tat^^ tribuer : "^^^/
Laissons le monstîer où il est ; Parlons de chose plus plaisante.
Ceste matière à tous ne plaist :
Ennuyeuse est et déplaisante.
Pauvreté chagrine et dolente, •
Tousjours despiteuse et rebelle Dit quelque parolle cuysante ; S' elle n'ose, si le pense elle.
Puis il revient mélancoliquement à lui-même :
Pauvre je suys de ma jeunesse, De pauvre et de. petite extrace.
Mon père n*eut oncq grand'richesse, Ne son ayeul nommé Erace.
Pauvreté tous nous suyt et trace.
Et il achève cette description qu'il fait de la persévérance héréditaire de la pauvreté dans sa famille par ce trait expressif:
Sur les tumbeauk de mes ancestres, Les âmes desquelz Dieu embrasse^ On n'y voit couronnes ne sceptres.
11 nous fait assister alors aux réflexions à Taide desquelles il tâche de se consoler de sa misère :
kêiDe-
esse,
De pouvreté me guermentant (1),
Souventes foys me dit le cueur :
<( Homme, ne te doulouse tant (2),
« Et ne demaine telle douleur,
« Se tu n'as tant que Jacques Cueur.
€ Myeulx vault vivre soubz gros bureaux (3),
« Pauvre, qu'avoir esté Seigneur,
« Et pourrir soubz riches tumbeaulx ! »
Qu'avoir esté Seigneur... que dys?
Seigneur, hélas ! ne l' est-il mais (4) !
Il f>
*^ut remarquer l'effet de cette répétition. Villon use z souvent de cette figure et toujours avec succès.
Selon les auctentiques dictz, Son lieu ne congnoistras jamais.
5^t la traduction du fameux verset du psaume o6 : El '^isivi, et ecce non erat, et non est inventm locus . Villon en fait Tapplication à Jacques Cœur qui,
^^ J Me plaignant.
^^) Ne t'afflige tant.
^^) Sous la bure grossière.
^^) Il ne l'est plus.
tombé en 1 &5i de la prospérité la plus éclatante dans la disgr&ce la plus profonde, était allé mourir presque obscurément en 1&56 dans Tîle de Chio, étonnant tour à tour le monde de ses fortunes contraires. Certes, continue-t-il, il est loin d'avoir une haute origine :
Si ne SQys, bien le considère, * Filz d'ange portant dyadème D'étoille, ne d'autre sydère {^);
et il ajoute avec une mélancolie suprême :
Mon père est mort. Dieu en ayt l'âme ; Quand est du corps, il gyst soubz lame...
J'entends que ma mère mourra.
Et le sçait bien la pauvre femme, Et le filz pas ne demourra.
La mère et le fils suivront le père ; et de la famille il ~ ,jg restera pas vestige. On pourrait croire qu'il a épuisé ^ mélancolie dans ces vers; rien moins, jugez plutôt ;
Je congnoys que pauvres et riches,
Sages et folz, prebstres et laiz, /
Noble et vilain, larges et chiches,
Petitz et grans^ et beaulx et laidz, ,
Dames à rebrassez coUetz,
De quelconque condicion,
Portant atours et bourreletz,
Mort saisit sans exception.
Quel effet que celui de cette longue suspension due ici à l'inversion et terminée par ce vers saisissant !
(<) Astre.
• LE GKAND-TESTAMENT. \ 47
11 y a évidemment dans ces vers un souvenir de la T^etri se Macabre, de cette lugubre comédie où Ton voyait la- IMort accompagnée de ses ministres mettant en danse, l^ x*ebecà la main, tous les états et tous les âges, depuis l^ I^ape et l'Empereur jusqu'au dernier manant, depuis l^ vieillard courbé sous les années jusqu'à l'enfant au l^^ï^ceau. Représentée pour la première fois en 1424, à ^^rîs, dans le cimetière des Innocents, au milieu des horr^\xrs de la famine et de la peste, elle avait attiré pendant P*^vis de six mois à ses funèbres représentations une foule ^ ïxioitié folle de curiosité et d'épouvante. La peinture et ^^ sculpture avaient depuis reproduit à l'envi dans les ^^^elières, sur les murs des églises, dans les marchés et ^^ns les cloîtres les principales scènes de ce ballet d'étrange et formidable espèce. La poésie elle-même n'ai- *ait pas tarder à s'en inspirer; et Pieïre Michault, en attendant la grant danse Macabre des hommes et des fem- ^e5 , imprimée à Paris en i486, par Guyot Marchand, montrait déjà dans son poèn^ de la Dance des Aveugles le genre humain ballant tour à tour à la suite de l'Amour, ^e la Fortune et de la Mort. L'imagination du xv" siècle ^n France était obsédée , ainsi que d'un cauchemar, de ^ette idée née à la suite des calamités de toute sorte dont ie spectacle l'avait ébranlée. En la rendant à son tour Kians cet expressif et vigoureux raccourci, Villon se met- '^ait donc en rapport direct avec l'imagination de son 'temps, par une des peintures tout à la fois les plus popu- 1 aires et les plus saisissantes.
En sait-on une d'une vérité plus effrayante que celle ^ui suit :
Et meare Paris ou Hélène^ Quiconques meurt, c'est à douleur.
Celluy qui perd vent et alaine.
Son fiel se crève sur son cueur, Puys sent, Dieu scait, quelle sueur !
Et n'est qui de ses maux l'allège : Car enfans n'a frère ne sœur.
Qui lors voulsist estre son pleige (1).
Est-ce Villon, est-ce Pascal qui parle ici ? 11 n*y a rien au-dessus de cette simplicité terrible ; et ce style marche de pair avec les plus grands. Il reste encore toutefois au poète des couleurs pour achever la peinture du moribond:
La mort le faict frémir, pallir, Le nez courber, les veines tendre, Le col enfler, la chair mollir, Joinctes et nerfz croistre et estendre.
l/homme qui a fait cette description de l'agonie s'était penché plus d'une fois au chevet des mourants. De pareils détails ne s'inventent pas ; seulement, il n'y a que 1( génie pour les retracer avec cette vérité. Mais que de tendresse et de passion dans la pensée qui termine la strophe I et quel contraste fait, avec l'effrayante réalité de li
(4) RépoDdaDt. — Pierre Michault, dans la Dance des Aveugles^ fa s/ dire à Entendement quelque chose de plus triste eucore :
Les enfans ont douleur amère Et pleurent souvent, l'entens-tu, Après la mort de père et mère, Mais c'est quant ils ont trop vescu.
Car quant Tenfant est revestu • Des biens, il ne douroit un blanc Pour son père estre de mort franc.
peinture qu'on vient de voir, le cri de pitié par lequel le poète seaible demander grâce à la Mort pour la femme !
Corps féminin qui tant es tendre, PoUy, souef, si précieulx, Te fauldra-il ces maulx actendre ?
Ouy, ou tout vif aller es cieulx.
Sur cette idée à la fois triste et touchante , son imagination s'emporte en pleine rêverie ; et comme si, dans la brume idéale du temps passé, il voyait défiler devant lui le chœur charmant des Dames du temps jadis (1), il laisse tomber ces strophes d'une mélancolie pénétrante , et à l'éternelle élégie des fils d'Adam ajoute, sans s'en douter, un des plus beaux chants que la tristesse humaine ait jamais inspirés :
Dictes raoy où, n'en quel pays
Est Flora la belle Romaine,
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine;
Echo parlant, quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan.
Qui beauté eut trop plus qu'humaine?...
Mais où sont les neiges d'antan (2)?
(1) La même idée était venue à Charles d'Orléans ; mais, comme dit M. N isard, il la laissa échapper ;
Au vieil temps grant renom couroit De Chrysëis, d'Yseult et d'Hélène, Et maintes autres qu'on nommoic Parfaictes en beaulté haultaîne; Mais au derrain, en son domaine La mort les prist piteusement.
(î) De l'an passé, ante, annum.
Où est la très sage Héloïs 1 Pour qui fut meurdry et puis moyne Pierre Esbaillart à saint Denys.
Pour son amour eut cest cssoyne (i).
Semblablement où est la royne Qui commanda que Buridan Fut jette en ung sac en Seine?...
Mais où sont les neiges d*antan?
La royne Blanche comme ung lys, Qui chantoit à voix de sereine, Berthe au grand pied, Bietris, Allys, Harembourges qui tint le Mayne, Et Jehanne la bonne Lorraine Qu'Anglois bruslèrent à Rouen :
Où sont-ilz, Vierge souveraine?...
Mais où sont les neiges d'antan (â) ?
A la bonne heure, un des preoiiers, Villon a senti loi Ue
la poésie de cette touchante et sainte figure de Tarn ^l. m ur de la patrie ; un des premiers, il a versé sur la mémoire de la bonne Lorraine, comme il l'appelle, une larme pieu^^ e; la Postérité la lui a comptée. Il était né, on se le rappel le, Tannée même où la sublime jeune fille montait sui* le bûcher de Rouen. Les deux vers qu'il lui consacre sont pour nous une révélation des sentiments de la France de son temps à l'égard de l'héroïque martyre, des sent/ments du peuple au moins; car la bourgeoisie du teinp^, ' à en juger par le sentiment de Martial d'Auvergne, un de ses plus graves représentants, ne savait trop ce qu'elle devait penser de la condamnation de la Pucelle. Après
(1) Récompense.
(2) M. Nisard a remarqué que, dans cette charmante évocation que fait Villon de tant de beautés célèbres, presque toutes sont françaises)*
LE GKAND-TBSTAMENT. 454
avoir en effet rapporté la sent^ce rendue contre elle et sa mort douloureuse, l'auteur du poème des Vigiles de Charles VII ajoute, en parlant des Anglais, et ce quMl y a dé curieux, après avoir plaint la pauvre jevine fille ,
Si firent mal ou autrement.
Il s*en fault à Dieu rapporter, Qui de telz cas peut seulement Lassus congnoistre et discuter.
11 n était pas bien sûr apparemment que Jeanne ne fût pas une sorcière. Le peuple lui, du premier coup, l'avait nommée la bonne Lorraine et reconnue, sans marchander, pour sa libératrice.
Il faut remarquer aussi ce souvenir donné par le poète à la mémoire d'Héloïse et d'Abélard ; il le devait tout à la fois et à l'amante incomparable du pays des Ecoles et au héros de l'enseignement libre. Le nom de Buridan, ancien étudiant et professeur célèbre de l'Université de Paris, rappelait encore une tradition bien populaire parmi les écoliers de Paris, celle des sinistres amours de la Tour de Nesle.
I/Envoi ramène comme un écho mélancolique et charmant le refrain de toute la ballade :
Prince n'enquerez de sepmaine, Ou elles sont, ne de cest an, Que ce refrain ne vous reraaine, Mais où sont les neiges d'antan?
Villon vient de faire voir le triomphe de la mort dans la Ballade des Dames dutemps jadis ; « suyvant le propos précédent, » il fait ressortir de nouveau ce triomphe dans
a Ballade des Seigneurs du temps jadh^ ou plutôt des )rinces morts de son temps; et on comprend tout ce fu^avait d'intérêt pour les contemporains cette revue des }rinces que la mort avait pris sous leurs yeux , et fait entrer our à tour dans ses lugubres chœurs. C'était toujours le ;ujet de la Danse Macabre alors si cher aux imaginaions :
Uui plus? où est le tiers Calixte,
Dernier décédé de ce nom,
Qui quatre ans tint le Papaliste (i) ?
Alphonse, le roy d'Aragon,
Le gracieux duc de Bourbon (â),
Et Artus le duc de Bretaigne^
Et Charles septifsme le Bon?...
Mais où est le preux Charlemaigne !
Charlemagne, le plus grand nom de l'Histoire et de la poésie au moyen âge.
s Je
D'en plus parler je me désiste, Ce n*est que toute abusion ; Il n*est qui contre mort résiste Ni qui treuve provision.
Encor fais une question :
Lancelot le roy de Bchaigne (3) Où est-il? Où est son tayon (4)?...
Mais où est le preux Charlemaigne ?
(1) La Papauté. — Celui-là njêrne qui des deniers de l'Église avait armé contre les Turcs, nouvellement vainqueurs de Constanlinople, une flotle composée de seize galères, dont il avait donné le commandement à Jacques Cœur, enfin échappé de prison.
(2) Celui sans doute h qui il a adressé sa spirituelle requête, en forme de ballade.
(3) Bohême.
(I) Aïenl, du latin ataims.
LE GRAND-rESTAMENT. 453
ENVOI
OÙ est Guesclin le bon Breton ?
C'était alors en France le nom le plus populaire.
Où le comte Daulphin d'Auvergne (1), Et le bon feu duc d*Alençon (2)?
Mais où est le preux Charlemaigne (3)?
(1) Probablement Béraud III, le dernier dauphin d'Auvergne.
(2) Sans doute Jean I" du nom, dit le Sage, resté sur le champ de bataille d'Azincourt.
(î) Régnier de Guerchy, dans ses Fortunes et Adversités^ s'était demandé avant Villon :
Où est Artus, où est Hector de Troye, Où sont les prenx qui crièrent Monjoye?
Où Charlemaigne et sa grant seigneurie?
Où est Paris qui en amours eut joye, Où est Hélène la belle simple et quoye ?
Alexandre et sa. chevalerie, Vespasien qui conquesta Pavie,
Où sont-ils tous?- Leur puissance est faillie.
Dans la Farce de laPippée, d'un auteur incoonu, mais contemporain de Villon, Bruyt d'Amours, un des personnages regrettant le bon temps demande aussi successivement :
Où est la beauté de Jason D'Assalon
Où est le cueur très noble et hault De Dido qui tant réclama Enée et qui tant fort Tama ?
Et Billys la douce et la clère.
Qui tant ama Cadmus son frère ?
Mais cette froide évocation de personnages, ou classiques ou morts depuis des siècles, est loin d'avoir l'intérêt de celle que fait Villon de princes presque tous contemporains, et qui avaient défilé tour à tour sur
Villon reprend enfin une troisième fois la même idée, tant il en est pénétré, mais cette fois par une fantaisie d'artiste, en vieil langage français^ comme dit le titre.
Car ou soit ly sainctz Apostoles (1), D'aulbes vestuz, d'amys coefiEez, Qui ne ceiiict fors saintes estolles,
Aussi bien meurt filz que servans ; De ceste vie sont bouffez [t) :
Autant en emporte ly vens.
Ce refrain est aussi expressif que celui de la Ballade des Dames du temps jadis était gracieux.
Voire ou soit de Constantinobles L'emperier aux poings dorez.
Ce souvenir donné par le poète à la chute toute récente de l'empire grec et de son dernier empereur mort
la scène du xv^ siècle. Il seirible d'ailleurs que celte idée mélancolique fût dans l'air du temps de Villon. Ainsi , dans le Chevalier Délibéré, Olivier de La Marche, un poète et un historiep de ce temps-là, passe en revue, dans 28 stances successives, les J^rinces et les Seigneurs morts de son temps ; et dans Y Exemple du Mirouer d'entendement par la mort, après avoir raconté la mort de quantité de dames d'un haut rang et d'une naissance distinguée, il demande ce que chacune de ces dames est devenue. A Villon seul, il étail réservé de faire de ce lieu commun une des plus belles inspirations de la poésie française.
Menot enfin, le célèbre prédicateur, né vers 1450, a imité, dans un de ses sermons, les deux ballades de Villon : « Où est le roy Louis, na- " guères si redoublé? Et Charles qui, dans Ih fleur de sa jeunesse, fai- « sait trembler l'Italie? Hélas! la terre a déjà pourri son cadavre. Où « sont toutes ces demoiselles dont on a tant parlé? N'avez-vous pas le » Roman de la. Rose et Mélusine, et tant d'autres beautés célèbre:^/ o
(4) Ou, si l'on veut, que ce soit le Saint-Père.
(%) Soufflés, emportés par le vent.
si courageusement montre, «avec ceux qu'il évoquait tout à rheure, que, pour observer le monde du fond du trou de la Pomme de Pin^ il n'en suivait pas moins du regard ce qui se passait à l'horizon, et qu'aucun des grands événements de son temps ne lui échappait : que ce fût la mort de Jeanne Darc ou la prise de Constantinople.
Où de France ly roy très nobles, Sur tous autres roys décorez, Qui, pour ly grand Dieux adorez, Bastit églises et convens ; S^en son temps il fut honnorez, Autant en emporte ly vens.
Il parle vraisemblablement de saint Louis. On pour-
''ait ici répondre à Villon que le vent pas plus que le temps
^'emporte la gloire des grands hommes. Je le trouve
plus vrai, lorsqu'après avoir énuméré les gens ddlfe princes,
Héraulx, trompettes, poursuyvans, " ajoute dans un langage trivial mais énergique :
Ont-ilz bien bouté (4) soubz le nez?
Autant en emporte ly vens.
" termine ainsi dans l'Envoi.
Princes à moi;t sont destinez Comme les plus pauvres vivans ; S'ils en sont CDursez (2) ou tenues (3), Autant en emporte ly vens.
^^) Mis.
*^) Courroucés.
^^) Ennuyés.
De ridée générale, dont il vient de faire cette triple exposition, il redescend maintenant et revient à sa personne. Si tant de grands personnages sont morts, il mourra donc aussi lui, pauvre diable :
Puisque papes, roys, filz de roys, Et conçeuz en ventre de roynes.
Sont enseveliz, mortz et froidz, En auUruy mains passent les resnes, Moy, pauvre mercerot de Renés, Mourray-je pas? Ouy, se Dieu plaist; Mais que j'aye faict mes estrenes, Honneste mort né me desplaist :
Pauvre Villon , la journée a fini pour lui peut-être, san qu'il ait fait ses étrennes; mais la Postérité Ta dédommagé. Je ne sais trop pourtant s'il eût été bien sensibl à cette compensation. Une chose qui le consolait davan-: tage, et l'insistance avec laquelle il y revient le prouv c'est la grande égalité de tous sous le couteau de la mor^ elle le venge de la prospérité insolente :
Ce monde n'est perpétuel,
Quoy que pense riche pillart;
Tous sommes soubz coutel mortel (4).
C'est la consolation, dit-il, du pauvre vieillard,
Lequel d'estre plaisant raillart
Eut le bruyt, lorsque jeune estoit; / /(J/>
mais les temps sont bien changés; et aujourd'hui, on le tiendrait
(1) La faux de la mort.
à fol et paillard, Se, vieil, à railler se mettoit.
Les espiègleries et les gentillesses ont perdu avec la jeunesse leur grâce et leur excuse. Quel parti lui reste-t-ii aujourd'hui, lui qui n'avait pas d'autre revenu? La réponse est navrante :
Or luy convient-il mendier, Car à ce force le contraint.
C'est la situation du vieux poète de Juvénal. Que faire? L'âge est passé pour lui de s'embarquer, de prendre le casque ou le boyau,
Sed defluit aetas Et pelagi patiens, et cassidis atque ligonis.
II en est réduit tous les jours à regretter la mort,
Regrette huy sa mort et hier^ Tristesse son cueur si estrainct (1) :
Souvent, se n*estoit Dieu, qu'il crainct.
Il feroit un horrible faict.
On ne peut mettre à nu le désespoir d'un cœur avec une
(4) Dans une situation exactement semblable^ un de ses successeurs en bohème, Roger de Collerye, disait à son tour :
Loing de santé, bien prochain de tristesse, Actûnct d'ennny^ exempté de liesse, Infortuné, plain de mélancolye, Et en qni est espérance abolye, Tel je me voy et me trouve en vieillesse.
Rondeau 89.
naïveté plus déchirante. Que d'amertume encore dans ce qui suit I
Car s*en jeunesse il fut plaisant, Ores (1) plus rien ne dit qui plaise.
Toujours vieil synge est desplaisant, Moue ne faict qui ne desplaise.
Il réprouvait pour son compte.
S'il se taist, affin qu'il complaise, Il est tenu pour fol recreu (2) ; S'il parle, on luy dit qu'il se taise.
Pour comble, eût-il pu ajouter avec le grand satirique romain, il se déplaît à lui-même,
Taedia tune subeunt animes, tune seque suamque Terpsichoren odit facunda et nuda senectus.
Il n'a enfin plus grâce à rien. Ce qu'il y a de lamentable dans la vieillesse dépourvue de fortune et de considération, nul ne l'a mieux fait ressortir que Villon ; nul n'en avait fait une plus triste expérience. N'y a-t-il pas, dans les vers que nous venons de lire, une confidence pleine d'amertume sur le peu d'accueil que Villon, de retour à Paris, après sa délivrance du cachot de Meung, aurait reçu dans cette ville (3)? La plupart de ses anciens com-
(4) Désormais.
(2) Fatigué, hors d'usage.
(3) Je tire la conjecture de ce voyage de Villon à Paris, à cette époque, d'un passage du G, -T., qui me semble formel, en ce sens :
Itfm j*ay sçeu à ce voyage
LE GEAND-TESTÂMENT. 4^9
pagnons, les joyeux gallanSj étaient ou morts ou dispersés çà et là par la vie ; le peu qui en restait parmi les plus jeunes ne l'aurait, il faut croire, reçu qu'avec indifférence et froideur. Sa longue absence hors de Paris le leur avait rendu comme étranger : ce dont il semble se plaindre sous forme détournée dans ce vers de la Ba/lade des Proverbes, qui n'est, pour qui sait la lire, qu'une longue suite de confidences résumant les expériences du poète :
Tant s'eslongne*il qu'il n'en souvient.
Dépouillé de la verve et de la gaîté de sa jeunesse, il aurait essayé vainement d'en réveiller quelques étincelles et de reprendre au Pays latin, à l'aide de quelques gentillesses rétrospectives rappelées de son bon temps, Tasccndant qu'il leur avait dû autrefois. On l'aurait trouvé vieilli, baissé, en retard, ridicule enfin. Pour comble, la nouvelle génération ne le lui aurait pas dissimulé, et Paris, jadis le théâtre de ses exploits, n'aurait plus éclairé que sa honte et son déclin. C'est le chagrin, selon nous, que Villon en aurait ressenti qu'il exhalerait dans ces vers et qui l'aurait déterminé à échanger définitivement contre celui de la province le séjour d'une ville qui ne lui rappelait que des douleurs et n'avait plus pour lui que des mépris sans compensation.
Que mes trois povres orphelins Sont créas et deviennent en aage.
Ce voyage ne peut être évidemment qu*ua voyage à Paris, où vivaient les orphelins en question.
Mais la disgrâce des hommes que l*âge ne trouve ni mûrs, ni pourvus, est aussi celle des femmes que la vieillesse vient surprendre au milieu de leurs folies :
Aussi ces pauvres femmelettes, Qui vieilles sont et n'ont de quoy, Quand voyent jeunes pucellettes En démenez (1) et en requoy (2), Lors demandent à Dieu pourquoy Si tost nasquirent, n*à quel droit?
Sur quoi il ajoute avec une bonhomie malicieuse et o ne peut plus plaisante,
Nostre Seigneur s'en taist tout coy, Car^ au tanser, il le perdroit.
Mais écoutons-le prêtant sa poésie à la belle Heaulmiè jà parvenue à vieillesse pour pleurer sa jeunesse et beauté, et arrêtons-nous un instant devant cette exp sion de sanglots :
Advis m'est que joy regretter
La belle qui fut heaulmière,
Soy jeune fille souhaitter,
Et parler en ceste manière :
Ha vieillesse félonne et fière,
Pourquoy m'as si tost abattue? *
Qui me tient que je ne me fière
Et qu'à ce coup je ne me tue (3)?
(4) Ébats, du verbe démener : démener jeux.
(2) Délassement.
1(3) A la %t^ page d*uDe des plus aDciennes éditions de notre poète, imprimée à Parus Tan 4489, on trouve le portrait de la belle Heau\-
I^a vieillesse lui a ôté Tempire qu'elle exerçait sur tous ceux qui la voyaient :
Car alors n'était homme né Qui tout le sien ne m'eust donné, . Quoy qu'il en soit des repentailles.
Aujourd'hui les derniers truands la rebutent. Jadis elle s'est refusée à maint et maint; si c'eût été par sagesse! ^aîs non,.
Pour Tamouv d'iing garson rusé.
^^ î s'écrie-t-^Ie,
Par m'ame, je Tamoye bien !
Or ne me faisoit que rudesse, Et ne m'amoyt que pour le mien,
^^^ pour son argent, en d'autres termes.
ï^uis elle raconte l'histoire de toutes les filles du peuple, ^^te histoire que l'auteur des ïambes a résumée dans les ^^Xax vers énergiques gue l'on sait :
Jà ne me sçeut tant détrayner, Fouller aux piedz, que ne Taymasse, Et m'eust-il faict les rains trayner,
t)i^e : grande femme à ta longue taille, au riche corsage, vêtue d'une longue robe qui tombe à larges plis en forme de draperies. Elle a à la taille une ceinture ouvragée à deux anneaux, d*oii pend un trousseau de clefs ; elle est coiffée d'une espèce de turban, d'où retombe sur Tépaule gauche un long voile ; son col et le tour de ses joues sont enveloppés d'un mouchoir, ou plutôt des attaches de son turban ; figure hommasse, figure de son âge d'ailleurs et de son déclin. Il faut dire que ce portrait se retrouve dans plusieurs autres poèmes de la même époque, désignant d'autres femmes.
c'est-à-dire , charrier des fagots comme une bète de somme, au premier mot de tendresse elle oubliait tout :
Si me disoit que le baisasse (1), Et que fous mes maulx oubliasse ; Le glouton de mal entaché M'embrassoit, j'en suys bien plus grasse !
Alors, avec un cri où tout son cœur éclate avec son désespoir :
Que m'en reste-il? honte et péché !
Elle reprend d'une voix sourde et accablée, car on l'entend, pour finir de nouveau par des éelats qui vont jusqu'au rugissement, et qui sont la plus terrible leçon que le lendemain des folles amours ait jamais donnée :
Or, il est mort, passé trente ans, Et je remains (2) vieille et chenue.
Quand je pense, las! au bon temps!
Quelle fus, quelle de^ enue !
Quand me regarde toute nue.
Et je me voy si très changée, l^auvre, seiche, maigre, raéhue, Je suis presque toute enragée.
Elle évoque alors sa beauté d^autrefois, et à sa parole il nous semble voir resplendir dans ses voiles d'or la fraîche et riante imagedelajeuniesse :
Qu'est devenu ce front poly.
Ces cheveulx blonds, sourcilz voultyz (3),
(1) Après cela il me disait
(2) Je reste.
(3) Arqués.
Grand «ntr œil, le regard joly Dont prenoye les. plus subtilz, Ce beau nez droit, grand ne petiz.
Ces petites joinctes oreilles, Menton fourchu, cler Vistraictis (i), Et ces belles lèvres vermeilles f2) ?
Nous nous contenterons du buste de ce portrait que Yillon fait en pied. Horace a dit du poète tragique que, comme «un magicien, il transportait son auditeur tantôt à Thèbes, tantôt à Athènes. A ce compte, quel magicien que YillcMi qui, d'une stance à l'autre, nous fait passer, en un olin d'œil, de la jeunesse à la vieillesse, et encore tout éblouis de Téclat de la première , nous met face à face des rides de la seconde. Le coup de sifflet du machiniste ne fait pas succéder plus rapidement, dans une féerie, un paysage d'hiver à un paysage de printemps :
Le front ridé, les cheveulx gris,
Les sourcilz cheuz, les yeulx estainctz
Qui faisoient regars et ris.
Dont maintz marcbans furent attainctz ;
Nez courbé de beaulté loingtains,
Oreilles pendans et moussues;
(1) Visage au teint clair et frais, et mignon.
(2) Je retrouve, dans une description de ce genre de Garin, l'auteur d'un vieux fabliau, des expressions toutes semblables :
Bouche petite ot et venneUles, Et les liefvres furent pareiUes, Gorge polie, menton voutis, Et si ot les sorcis traitis^ Le front plain et resplendoiant, Et le col blanc et reploîant, Blondes cheveus et bien soîans^ Loisans con^ or et ondoians.
46i FRANÇOIS VILLON.
Ije vis pally, mort et destainctz, Menton foncé, lèvres peaussuesl
Quelle peinture I et quel contraste avec la précédente ! Elle ajoute avec un soupir ce vers dont on pourrait faire Tépitaphe même de la beauté :
C'est (inhumaine beaulté l'yssues !
On nous excusera de ne pas lasuivre plus loin daps cette peinture d'une réalité sans pitié ; mais Yillon ne recule devant rien ; et force nous est de le laisser aller seul.
Le tableau qui termine ces plaintes est d'une vérité de couleur comparable à tout ce qu'il y a de plus pittoresque et de plus vivant en ce genre dans l'école flamande. On suit de l'œil le maigre filet de fumée qui s'échappe di pauvre feu de chenevottes auquel se chauffent, par uw après-midi d'automne, la belle Heaulmière et ses coi pagnes :
Ainsi le bon temps regretons Entre nous^ pauvres vieilles sottes, Assises bas, à croppetons (1), Tout en ung tas comme pelottes, A petit feu de chenevottes, Tost allumées, tost estainctes.
Et jadis fusmes si mignottes ! .. .
Ainsi en prend à maintz et maintes.
(1) Ne semble-t*il pas que Mathurin Régnier, dans sa satire xi^ se soit inspiré de ce tableau ?
Quand au ilambet du feu, trois vieilles rechignées Vinrent à pas contez comme des airignées ; Chacune sur le cul au foyer s*accropit, Et semblaient, se plaignant, marmoter par despit.
Je