ON
C'est un étrange repentir d'ailleurs que celui de la belle Heaulmière, si nous en jugeons par la leçon qu'elle égaille à ses écolières, et que Villon fait enregistrer par son clerc Fremyn :
Or y pensez, belle Gantière, Qui m'escolière(l) soûliez (2) estre, Et vous Blanche, la Savatièie,.
Or est-il temps de vous congnoistre.
« Prenez à dextre et à senestre (3) ; N*espargnez homme, je vous prie :
Car vieilles n'ont ne cours ny estre (4), Ne que monnoye qu'on descrie.
Et vous la gente Saulcissière ; Qui de dancer estes adextre, Guillcmettela Tapissière, Ne mesprenez vers vostre maistrc (5); Tous vous fauldra clorre fenestre, Quand deviendrez vieille, flétrie.
Plus ne servirez qu'ung viel prebstrc.
Ne que monnoye qu'on descrie.
Jehanneton la Chaperonnière, Gardez qu'amy ne vous cmpestre (6); Katherine Tesperonnière, N'envoyez plus les hommes paistre, Car qui belle n'est ne perpètre (7) Leur bonne grâce, mais leur rie (8).
^1) Mon écolière.
(2) Aviez coutume,
(3) A droite et à gauche,
(4) État, existence.
(5) L'Amour,
(6) Enjeole.
(7) Ne rencontre pas.
(8) Moquerie.
Laiddc vieillesse amour n'impètre (1), Ne que monnoyc qu'on descrie.
ENVOI
Filles, veuillez vous entremettre D'escouter pourquoi pleure et crie :
C'est que ne puis remède y mettre, Ne que monnoye qu'on descrie.
Bonne ou mauvaise, il ne s'en enf)barrasse pas, voilà la leçon quMl a recueillie de la bouche de celle dont la beauté triompha jadis :
Cette leron ici leur baille, La belle et bonne de jadis; Bien dit ou mal, vaille que vaille, .
Enregistrer j'ay faict ces ditcz Par mon clerc Fremyn Festourdys, Aussi rassis comme puys estre . . .
Sil me desment je le mauldys; Selon le clerc est deu le maistre.
Sentence bouffonne tout à fait digne de notre poète et o ne peut plus dans ses habitudes. La vigoureuse Satire X d Régnier est tout entière en germe dans ces strophes d •Villon, qui lui-même avait pu s'inspirer du discours q Jean de Meung, dans le Roman de la Rose (2), pré à la Vieille^ et qui offre la théorie la plus complète ( là coquetterie ou de fart de tromper les hommes.
Cette leçon, si effrontée qu'elle soit, et à cause .de c& 7a même, a pourtant encore sa moralité, c'est de ne psts laisser d'illusion sur ces amours de passage. Seulome/i/
(1) N'obtient.
Villon» pour son compte, a eu tellement à se plaindre des femmes qu'il ne veut plus en entendre parler :
Si aperçoy le grand danger
Là où rhomme amoureux se boute.
C'est vainement qu'il s'objecte à lui-même que, s'il a raison pour celles qui
Rondement ayment toute gent, Et rient lorsque bourse pleure,
il a tort pour les autres, qu'il y a des femmes d'honneur, et qu'à celles-là un honnête homme peut s'attacher :
Mais en femmes d'honneur et nom Franc homme, se Dieu me sequeurc, Se doit employer ; ailleurs, non;
il répond par 'une boutade : les folles femmes aussi ont commencé par être femmes de bien :
Honnestes si furent vrayement, Sans avoir reproches ne blasmes,
honnêtes, c'est-à-dire fidèles; — dans le monde de Villon il ne peut être question d'autres vertus pour une femme ; — mais elles n'ont pas persévéré :
Toutesfois, ceste amour se part :
Car celle qui n'en avoit qu'un, D'icelluy s'eslongneet despart.
Et ayme myeulx aymer chascun.
Il donne alors de leur chute une explication à leur dé-
charge, moitié plaisante, moitié sérieuse , et tout à fait dans son caractère :
Oui les meut à ce ? J'imagine, Sans l'honneur des dames blasmer, Que c*est nature féminine, Qui tout vivement veult aymer, Autre chose n'y fault rimer.
Quant au salaire de Tamour, il n'en connaît pas de plus certain que la trahison :
C'est le droit loyer qu'amours ont ; Toute foy y est violée (1) :
Quelque doux baiser, n'acoUée,
si doux que soient les embrassements.
De chiens, d'oyseaulx, d'armes, d'amours,
Chascun le dit à la voilée :
« Pour ung plaisir mille doulours. »
Pour Villon, c'est toujours l'homme qui est dupe en amour. 11 en avait fait les plus tristes expériences; et c'est du ton d'un homme qui n'en avait fait que de ce genre qu'énumérant, dans la double ballade qui continue le premier propos j quelques-unes des victimes les plus célèbres de l'amour, il s'écrie à chaque refrain.
Bien heureux est qui rien n'y a.
(1) Ce que Coquillart exprimera plus tard k son taur par ce vers
énergique :
D'amourB, ce n'est que trahison !
Le Blason des Armes ei des Demies.
LE 6RAND-TBSTAMENT. 469
dette ballade est d'ailleurs d^une effusion et d^une naïveté charmante ; c'est de Tabondance du cœur qu'il y
parle :
Pour ce, aymez tant que vouldrez^ Suyvez assemblées et festes»
En la fin ja mieulx n'en vauldrez, Et s'y n'y romprez que vos testes.
Folles amours font les gens bestes :
Salmon en idolatrya; Samson en perdit ses lunettes (l)...
Bien heureux est qui rien n'y a !
Orpheus le doux menestrier, Jouant de flustes et musettes^ En fut en danger du meurtrier Chien Cerberus à quatre testes; Et Narcissus^ le bel bonnestet^ En ung profond puys se noya»
Pour l'amour de ses amourettes...
Bien heureux est qui rien n'y a î
Sardana^ le preux chevalier^ Qui conquist le règne de Crêtes, En voult devenir moulier (2) Et filer entre pucellettes; David ly roy , aaige prophètes, Crainte de Dieu en oublya, Voyant laver cuisses bien faictes...
Bien heureux est qui rien n'y a !
Hérodes, pas ne sont sornettes, Sainct Jean Baptiste en décolla, Pour dances, saultz et chansonnette^,..
Bien heureux est qui rien n'y a!
(4) C*e8t-4i-dire ses yeux.
{i) Femme.
Il en sait quelque chose pour son compte :
De moy pauvre je vueil parler ; J*en fus batu comme à ru telles,
comuie toile à la rivière, et tout nu, il ne peut le cacher :
Tout nud, ja ne le^juiers celer;
détail qui semble indiquer un atroce guet-apens, dont Villon, dans cette circonstance, aurait été la victime. Or,
Qui me feit mascher ces groiselles.
Fors Katherine de Vauselles?
' Noé le tiers est qui fut là,
Noé, son heureux rival sans doute et le mandataire de Katherine en cette occasion, Noé /eJo/j/5 auquel, en souvenir de ces groiselles^ et pour se venger, il lègue plus loin
Un plein poing d'osiers frez cueillis En son jardin (1),
pour en recevoir unze vingt coups des mains de maisire Henry, c'est-à-dire du bourreau. Serviteur, dit-il à de pareilles noces :
Mitaines à ces nopces telles...
Bien heureux est qui rien n^y a.
Et cependant, quoi qu'il dise, son expérience, comme c'a été de tout temps, ne servira de rien aux autres. Que de vérité triste dans cette réflexion, et que de grâce dans la façon dont il Texprime I
Mais que ce jeune bachelier Laissas! ces jeunes bachelettes, Non, et le deust-on vif brusler, Comme ung chevaucheur d'escovettes (1), • Plus doulces luy sont que civettes ; Mais toutes fois fol s'y fia :
Soyent blanches, soyent brunettes, Bien heureux est qui rien n*y a.
Mais au nom de Katherine de Vauselles, toutes les blessures de son cœur se sont rouvertes, et il semble que le sang en découle de nouveau dans ces vers tout palpitants de douleur :
Si celle que jadis servoye De si bon- cueur et loyaument, , Dont tant de maulx et griefz j'avoye,
Et soufffoye tant de torment, Se dit m'eust, au commencement.
Sa vouienté, mais nenny, las !
J'eusse mys peine, seurement.
De moy retraire de ses laqs,
Qnoyque je luy voulsisse dire, Elle estoit preste d'escouter.
Sans m'accorder, ne contredire ; Qui plus est, souffroit m'acouter Joignant elle, près s'accouter (2) ; Et ainsi m'alloit amusant,
(1) Balais.
(2| Bien plus, elle me laissait m'installer auprès d'elle, saus refuser elle-même de s'approcher de moi. Ainsi Catulle, en face de Lesbie, s'enivrait de son regard et de son
sourire :
Ille mi par esse deo videtur,
Ille, si fas est, superare divos.
Qui sedens adversus identidem te
Spectat et audit Didce ridentem.
Et me souffroit tout racompter, Mais ce n'estoit qu'en m'abusant.
Il résîilte de ces plaintes d'un accent si naïf et si pénétrant que Katherine avait longtemps souffert Villon à ses pieds, et l'avait niême retenu par tous les manèges ordinaires de la coquetterie ; ce que pourraient peut-être confirmer encore les ballades et les rondeaux du Jardin de Plaisance que nous donnons en appendice à la fin de ce volume, et où nous croyons reconnaître le style de Villon. Ces pièces, si elles étaient réellement de lui, compléteraient l'histoire de cette passion malheureuse, dont nous n'avons ici que les derniers éclats, et nous permettraient d'en suivre toutes les phases.
Alors le souvenir de toutes les perfidies de l'infidèle lui revenant comme à flots, la colère succède aux larmes. Suivant un procédé qui lui est familier, il reprend le dernier mot du huitain qui précède :
Abusé m'a, et faict entendre
Toujours d*ung que ce fust uug aultre ;
et dans une explosion d'indignation pleine de verve et comique par son exagération, après avoir énuméré, à l'aide d'une foule d'images bouffonnes, toutes les couleurs grossières dont il a été dupe de la part de sa maîtresse, il ajoute tristement :
Ainsi m'ont amours abusé.
Etpourmcné de l'uys au pesle (1).
(1) De la porlc au poêle, c'test-à-dire du froid au chaud.
Je croj' qu*homme n*est si rusé, Fust fin comme argent de crepellc (i), Qui n'y laissast linge et drapelle, Mais qu'il (2) fust ainsi manyé.
Comme moi qui partout m'appelle L'amant remys et renyé,
^^t à la suite de sa disgrâce devenue publique et sous J ^oup de la risée générale, qu'il avait, on se le rappelle , ^^^it ses premiers Legs ou son Petit-Testament ^ et ^^Tiçix le projet de son premier départ de Paris.
Mais s'il a été renié pai: l'Amour, il le reniera à son tour ; • le déclare solennellement, et avec cette sorte de fureur ^t d'exagération qui ne révèle que trop une passion mal %iiérie. Un homme bien résolu fait moins de bruit; mais *^ pauvre Villon, qui avait conscience de sa faiblesse, ^vait besoin de se payer, en pareille circonstance, de ï^aroles et de protestations bruyantes :
Je renye Amours et despite ;
Je defiie à feu et à sang.
Mort par elles me précipite ,
Et ne leur en chault pas d'ung blanc.
Ma vielle ây mys sous le banc ;
Amans je ne suyvray jamais;
Se jadis je fuz de leur ranc,
Je déclaire que n'en suys mais.
Il s'arme en guerre contre l'amour et rallie à soi tous ceux qui seraient tentés d'aimer :
(1) Ou de coupelle, argent épuré.
(2) S'il était.
Car j'ay mis le plumail au vent; Or le snyve qui a attente ; De ce me tays dorénavant, Car poureoivre vueil mon entente.
11 est bien décidé k donner suite à sa résolution ; et pour preuve il n'en parlera pas davantage. Maintenant si on Taccuse de blasphémer l'amour, qu'on sache qu'un mourant a le droit de tout dire; car Villon ne veut pas que l'on oublie que c'est de son lit de mort qu'il dicte son Testament :
Et s' aucun m'interroge ou tente Comment d'amours ose mesdire, Ceste parolle les contente :
Qui meurt a ses lois de tout dire.
C'est son excuse, s'il en a besoin. Quel détail terrible qu( celui qui suit !
Je cognoys approcher ma soef,
la dernière, celle de l'agonie. Hélas, continue-t-il, jeu]^^]^
encore il est usé comme un vieillard ; il en a la voix et /g
ton, et n'obtient plus que le mépris des belles. Il y m^sst donc encore plus sensible qu'il ne disait tout à l'heur^; mais à une âme aussi mobile les contradictions /;e coûtent pas. A qui doit-il celte vieillesse prématurée? 4 Jacques Thibault,
Qui tant d'eau froide m'a fait boyre, En ung bas Heu, non pas en hault, Manger d'angoisse mainte poire, Enferré...
Ce souvenir ranime toute sa haine et lui arrache de nouveau contre Tévêque une malédiction :
Quand j'en ay mémoire, Je pry pour luy et reliqua, Que Dieu luy doint... et voire, et voire, Ce que je pense... et cetera.
On sent tout ce que renferme de rancune celte malédiction sourde et pleine de réticence. Les sentiments qu'il garde aux officiers de Jaques Thibault ne sont pas d'une nature plus douce :
Je les ayme tout d'ung tenant, Gomme Dieu faict le Lombart.
Gela est assez expressif.
Villon a déchargé son cœur : il nous a dit tour à tour sa rancune et sa reconnaissance, ses douleurs qui lui en ont plus appris que tous les livres, ses remords, ses regrets de la fuite de sa jeunesse et de l'emploi qu'il en a fait, les destinées diverses de ses compagnons de folie, sa misère, ses tentations de désespoir, la tristesse profonde de la condition' humaine, que ni la beauté ni la puissance ne peuvent défendre contre la mort, le deuil affreux qui suit la perte de la beauté chez les folles femmes, et, par-dessus tout, les trahisons et les tortures de l'amour. 11 ne lui reste plus qu'à distribuer en souvenir de lui des legs tour à tour comiques et sérieux, suivant le caractère des personnes auxquelles il les adresse. Avant de commencer toutefois, il proteste contre le titre de Testament qui a été donné sans son consentement à ses premiers Lays ou Legs. Il s'inquiète comiquement de la destination qu'ils
ont reçue et renvoie à ses hoirs^ pour les réclamer, ceux des légataires auxquels ces l^s ne seraient pas parvenus :'
Et s'sdnsi estoit qu*on iTeust pas Reçeu les lays que je commande, J'ordonne que, après mon trespas^ A mes hoirs on face demande.
Et qui sont-ilz? si le demande (i), Moreau, Provins, Robin, Turgis :
De moy, par dictez que leur mande, Ont eu jusqu'au lict où je gys.
Pour le révoquer ne le dy.
Et y courust toute ma terre (2), De pitié ne suys refroidy Envers le bastard de la Barre,
Et* la preuve, c'est qu'aux trois gtuyons de farre o gerbes de paille qu'il lui a laissées jadis il joint aujoa^ d'hui ses vieilles nattei ou pantoufles tressées (3), cai^ ii entend bien ne défaire aucun de ses legs d'autrefois, e/ ne déshériter, détester^ comme il dit, aucun de ses sm^nciens légataires. Ce bâtard de la Barre n'est autre que E^érinet le beau fils et net ou le beau joueur, auquel il lè g^ tfe encore plus loin trois dés plombés et un jeu de cartes. G^/a dit, d'un ton moitié sérieux, moitié comique, il ajoute ;
Somme, plus ne diray qu'ung mot ; Car commencer vueil à tester :
(4) Si vous le demandez.
(2) Prononcez tarre à rancienoe façon parisienne.
(3) Je prends, avec Prompsault, 9K(;//^£ dans le sens de pantoufles; sens que semble confirmer ce vers d'un poème sur la Misère des clercs des Procureurs, donné par M. Adolphe Fabre, h la fin de ses Éluder Historiques sur les clercs de la Bazoche :
Où Monsieur esl muni de pantoufles de natte.
Devant mon clerc Frerayn qui m'ot (1 ), — S'il ne dort — je vueil protesler Que n'entends homme détester En ceste présente ordonnance,
c est--ât-dire, dans ceTestanfient. Il faut croire d'ailleurs qu XI n'était pas à ce monnient sur le territoire français, ou ^^ ^* se trouvait du moins sur la frontière, puisqu'il dit, au Sujet de cette ordonnance qu'il ne veut la manifester
Sinon au royaulme de France (2).
Aloi^s^ comme un homme qui n'a plus devant lui que ^^^Iques heures de vie et, comme si sa langue se liait î^ , s' adressant à Fremyn :
Je sens mon cueur qui s'affoiblist.
Et plus je ne puys papier (3).
Fremyn, siez toy près de mon lict (4) ; Que l'on ne me viengne espier !
(1) M'entend.
(2) Et, en effet, saint Genou ou saint Julien des Voventes, qui parait * avoir reçu peu de temps après sa sortie du cachot de Meung, était sur la frontière de Bretagne, qui ià faisait une pointe dans ie Poitou.
(3) Parler, bégayer.
(4) Ainsi dans le Testament d% Chevalier oultré à qui sa dame est trépassée y le chevalier, sa confession faite, appelle s(5n clerc pour lui dicter son Testament ;
Sus,t mon clero, il te fault penser :
Apporte moy encre et papier, Et escry ci mon ordonnance, Et pense tost de tadvancer Sans aucunement deslyer Ce que diray à ma plaisance»
L» Jardin de Plaisance.
t7S FRANÇOIS VILLON.
Preas tost encre, pUime et papiei* ; Ce que nomme escrys vistement, Puys fais-le partout copier.
Et vecy le comraancement. .
On sent tout ce que ces détairs ajoutent de vraisemblance et d'intérêt à l'œuvre de Villon.
Ictfff dit le texte, commance Villon à tester. En bon chrétien, il débute comme il a déjà fait dans le Petit- Testament, par une invocation à la Trinité :
Au nom de Dieu, père éternel, »
Et du Filz que Vierge paVit (1),
Dieu au père coéternel.
Ensemble et du Sainct-Esperit,
Qui saulva ce qu'Adam périt ;
Et du pery pare les Cieulx...
Qui bien ce croyt peu ne merit (2) :
Gens mortz furent faictz petiz Dieux.
Mortz estoient et corps et âmes.
Et en damnée perdition ;
Corps pourriz et âmes en flammes
De quelconque condition ; ,
Toutesfoys fais exception
Des patriarches et prophètes ;
Car, selon ma conception,
Oncques n'eurent grant chault aux fesses.
Voilà de ces mots qui, dans une matière et dans un début aussi grave, déconcertent les personnes les plus familiarisées avec les allures de Villon. Aussi ne sommes-nous pas étonnés que ces mots rapprochés des deux derniers
(1) ËDfanta.
(2) Mérite.
vers du huitain précédent aient pu faire naître des doutes sur la sincérité de ses convictions religieuses. Nous ne croyons pas toutefois, malgré le ton légèrement ironique et la trivialité inconvenante qu'on peut relever et déplorer dans ces vers, qu'il y ait là autre chose qu'une bouffonnerie indécente, et qu'il faille donner à la pensée de. Villon une portée irréligieuse.
Au milieu d'une foule d'autres passages dont l'accent religieux n'est pas équivoque, ces saillies bouffonnes ne prouvent pas plus contre la sincérité de sa foi que les mêmes saillies, à la suite des plaintes les plus touchantes, ne prouvaient contre la sincérité de ses douleurs et de l'amour qui les causait. C'est donc, selon nous, lefoUastrcy comme il s'appelle, plutôt que l'incrédule qui se donne ici carrière. Pour qui connaît Villon, il y a évidemment là, comme dans les Noéls Bourguignons, même ceux de La Monnoie, encore plus de gaîté, si grossière qu'elle soit, que de malice (1).
(4; Je trouve à ce propos, dans un charmant article de M. Sainte- Beuve, sur Y Esprit de malice au bon' vieux temps, des réflexions qui expliquent à ravir ce mélange de gaîté malicieuse et de foi sincère, dont on trouve encore des échantillons jusque dans les premières années du xviu® siècle : « Cet esprit du vieux temps, tel que je le conçois et tel que a je Taime, avant toutes les philosophies et les réformes, était quelque chose de très franc, de très naturel et d'assez compliqué. On se tromperait fort, si on le croyait toujours aussi simple qu'il le paraît, et de même si on l'estimaii toujours aussi malin qu'à la rigueur il pourrait être. L'esprit du bon vieux temps, avant qu'on l'eût éveillé et gâté, avant qu'on lui eût appris tout ce qu'il recelait..., cet esprit allait son train sans tant de façons, se conduisant comme un brave manant chez lui : il doute, il gausse, et croit, tout cela se mêle. Mais c'est parce que la foi, ce qu'on appelle la foi du charbonnier, s'y trouve avant et après tout, c'est pour cela que le reste a si bien ses coudées franches. » « On a remarqué dès longtemps, ajoute M. Sainte-Beuve, cette gatté
C'est à scHi corps défendant, il ne faut jamais l'oublier, que Villon est sérieux ; par goût il préférait rire. -Le malheur seul l'avait fait mélancolique ; et cette lutte du rire et de la tristesse dans une âme est peut-être, quand le contraste n'est pas comme ici trop fort, un des plus grands charmes de la poésie.
11 revient aussi vite au ton sérieux qu'il en était sorti :
Oa nom de Dieu, comme j'ay dit, Et de sa glorieuse Mère, Sans péché soit parfaict ce dict, Par moyplus maigre que chimère.
Villon a le secret de ces images saisissantes qui peignent d'un mot. Ne voit-on pas d'ici le profil fantastique, à force de maigreur, du pauvre jeûneur?
Si je n'ay eu fièvre effimère, Ce m'a faict divine Clémence (1 ) ;
Il faut remarquer ce brevet de santé qui semble avoir été, comme compensation, délivré par la nature à tous les bohèmes; la prison seule avait eu raison de celle de Villon.
« pajrticulière aux pays catholiques ; co sont des enfants qui, sur le giron « de leur mère, lui font toutes sortes de niches et prennent leurs « aises. » Et pour donner une idée de cette complaisance toute maternelle du catholicisme à Tendroit des gaités qui n'intéressent pas la foi , le spirituel critique termine par cette comparaison charmante de justesse et de familiarité : « N'avez-vous jamais remarqué dans la foule, un jour « de fête, ces bons grands chevaux de gardes municipaux entre les « jambes desquels se pressent les passants, filles et garçons, et qui oe « mettent le sabot sur personne. Tels sont les bons chevaux des gardes M du Pape en pays catholiques. »
Mais d'autre dueil et perte amère Jb m'en tays, et ainsi commence.
C'eût été une longue énunoération que celle de tous les maux qu'il avait soufferts ; la réserve du pauvre poète sur ce point est des plus touchantes. 11 faut remarquer aussi ses sentiments de reconnaissance envers la divine Clémence. De nos jours, les bohèmes trouvent plus beau de maudire et de montrer le poing au ciel.
Quoi de plus touchant et de plus religieux que les legs par où il ouvre son Testament !
Premier donne de ma pauvre tàme
La glorieuse Trinité,
Et la commande à Nostre Dame,
Chambre de la divinité,
Priant toute la Charité
Des dignes neuf ordres des cieulx,
Que par eulx soit ce don porté
Devant le Trosne précieux.
Cette âme portée devant le trône de Dieu par les neuf chœurs des Anges, c'est là tout un tableau plein de grâce et' de majesté. Je ne répondrais pas pourtant que l'incorrigible railleur n*ait trouvé très plaisant de donner une escorte aussi auguste à l'âme du fol lustre que nous connaissons. II a légué son âme à Dieu, il lègue son corps à la terre :
Item mon corps jordonne et laisse A nostre grand' mère la terre (4) :
(I) Est-ce en réminiscence de ce passage que.Rabelais dira plus tard : « Le doulx, le désiré, le dernier embrassenient de l'aime et grande- mère « la terre, lequel nous appelons sépulture. •
Pantagruel, 1. m, ch. 48.
Les vers n'y iroiiveront grand gresse, Trop luy a faict faim dure guerre.
Ce trait si simple mais si expressif vous arrache presque les larmes des yeux. Qui ne pardonnerait à tant de misère ! Qu'on délivre donc à la terre son corps sans retard :
Or luy soit délivré grand erre :
De terre vint, en terre tourne.
Toute chose, se par trop n'erre, Voulontiers en son lieu retourne.
Ces deux premiers legs de son âme et de son corps faits à Dieu et à fa terre, il assigne le troisième, sa librairie ou sa bibliothèque, à maistre Guillaume de Villon son maître qu'il place ici, comme dans le Petit-Testament^ à la tête de ses légataires. Avec quelle tendresse il parla de ce qu'il lui doit, et le supplie de ne plus s'entremettr pour lui ! Il était honteux à la fm d'avoir eu tant de foL recours à lui dans ses disgrâces :
Item et à mou plus que |)ère, Maistre Guillaume de Villon, Qui m'a esté plus doulx que mère D'enfant eslevé de maillon ({):
il avait pourtant, de son aveu même, la mère la plus dévouée :
Qui m'a mys lioi*s de maiut boillon (â), Et de cestuy pas ne s'esjoye ;
(i) Au maillot.
(2) Mauvais pas, pour houllon ou èouillo», l'eudroit de la rivière où l'eau forme un lourbillon.
LE GRAND -testament: 483
Si luy requiers à genoillon (i ), Qa*il m'en laisse toute la joye.
Qu'était-ce donc que cet homme à qui Villon avait su inspirer une pareille affection et dont il reconnaissait le dévoûment avec tant d'effusion? Nous n'avons rien trouvé dans les auteurs du temps qui nous renseignât sur son compte. Nous* croyons seulement, comme nous avons déjà essayé de le montrer plus haut, que des rapports de maître à élève peuvent seuls expliquer le dévoûment de Guillaume et la reconnaissance de François.
Je luy donne ma librairie Et le Rommant du Pet au Diable, Lequel maistre Guy Tablerie Grossoya, qu'est hom véritable :
Par cayers est soubz une table. Combien qu'il soit rudement faict, La matière est si très notable (2) Qu'elle amende tout le meffaict (3).
Villon, on ne doit pas s'en étonner, ne se refuse pas plus la plaisanterie avec son maître qu'il ne se la refusait tout à l'heure avec les choses de la religion. Le rire était devenu chez lui une maladie chronique. La mort seule, avec sa grande révélation, devait Ten guérir en le glaçant à tout jamais sur ses lèvres.
S'il en faut juger d'ailleurs par ce roman, en vers apparemment, la bibliothèque de Villon devait être aussi étrangement composée que la fantastique librairie^ dont
(4) A genoux.
(2) liitéiessante.
(3) Compense les défauts de la t'ormo.
Rabelais s'est amusé à dresser l64)urlesque catalogue. Ce roman, rangé si soigneusement par cahiers sous une table qu'il servait sans doute à caler, était-il de lui , et Guy Tablerie n'y avait-il eu d'autre part que celle de le transcrire ou d'en faire une grosse ? Cela semble résulter du texte de notre auteur, non cependant d'une façon évidente. En tout cas, si cet ouvrage était vraiment de Villon, à supposer que ce ne soit pas, comme le croit son dernier éditeur, un titre de livre imaginaire, il ne nous est pas parvenu. 11 y a du reste évidemment, dans ce titre trivial et burlesque, une intention satirique à l'adresse des romans allégoriques et quintessenciés dia XV' siècle. C'était une façon énergique, quoique un pe brutale, de dire leur fait aux fadeurs de la littérature d l'époque.
Mais nous voici arrivés au legs le plus touchant et 1 plus religieux du Grand-Testament, à la ballade que fi Villon^ comme dit naïvement le vieux titre, à la reqnesL de sa mère pour saluer Nostre-Dame :
hem donne à ma bonne mère^ Pour saluer nostre Maistresse, Qui pour moy eut douleur anière, Dieu le scait! et mainte tristesse.
Je ne sais rien de plus attendrissant, surtout chez un pareil homme, que ce souvenir du gémissement de sa mère^ selon l'admirable expression de l'Écriture, si ce n'est peut-être la plainte étoufl'ée et religieuse qui s'échappe de la fin de ce huitain :
LE GRANDTESTAMENT. 186
Autre chastel ou forteresse N'ay où retraire corps et arae, Quand sur nftoy court maie desiresse , Ne ma mère, la povre femme ! •
Ma bonne mère, la povre femme / H y a dans ces mots une tendresse et un accent filial qui montre tout ce que le cœur de Villon gardait encore d'excellent, en dépit des ignominies de sa vie. J'en dirai autant de ce nom nostre Maîtresse qu'il donne à Nostre-Dame, le seul refuge, dit-il, qui reste à lui et à sa mère dans leur détresse. Il y a là un ton de sincérité qui touche et persuade et fait plus que balancer les bouffonneries dont nous souffrions tout à l'heure. L'admirable ballade qui suit achève l'impression commencée en nous par ces vers :
Dame des Cieulx, régente terrienne, Emperière des infernaulx palux (1), Recevez moy vostre humble chrestienne, - Que comprinse soye entre vos esleuz, Ce nonobstant qu'oncques rien ne valuz.
Les biens de vous, madame et ma maistresse :
Sont trop plus grans que ne suis pécheresse; Sans lesquels biens ame ne peult mérir (2) , N'entrer es cieulx, je n'en suis menteresse : En ceste foy je vueil vivre et mourir.
A vostre Filz dictes que je suis sienne ; De lu y soyent mes péchez aboluz ; Qu'il me pardonne comme à l'Egyptienne, Ou comme il feit au clerc Theophilus (3),
(1) Étangs.
(2) Mériter.
(8) Rien n'était plus célèbre au moyen âge que la légende du prêtre Théophile. Guilhiume de Goinsi, au xiv« siècle, la fait figurer parmi les
1S6 FKANÇOIS VILLON.
Lequel par vous fat quitte et aWsokiz, Combien qu'il eut au diable faiot prooiesse : Préservez raoy, que point ne face ce (4) Vierge portant, sans rompure encourir (2), Le sacrement qu'on célèbre à la messe :
En ceste foy je vueil vivre et mourir.
11 semblerait résulter de certains vers de ce huitain que la mère de Villop avait élé, dans sa misère, tentée de désespoir. Elle cpntinue avec une naïveté qui n'a jamais été surpassée, ni même égalée :
Femme je suis povrette et ancienne, Ne riens ne scay^ oncques lettres ne leuz :
Au lùonstier voy, dont suis parroissienne, Paradis painct où sont harpes et luz^ Et ung enfer où damnez sont boulluz :
L'nng me faict paour, l'autre joye et liesse. La joye avoir fais-moy, haulte déesse, A qui pécheurs doivent tous recourir, Comblez de foy, sansfaincte ne paresse :
En ceste foy je vueil vivre et mourir.
«Cette dernière stance, dit M. Théophile Gautier dap— >^ « sa pittoresque étude sur François Villon, cette derniètrc « stance est délicieuse ; on dirait une de ces vieilles peii?- « tures sur fond d'or de Giotto ou de Cimabue. Le linéa- < ment est simple et naïf, un peu sec comme toutes les « choses primitives; les tons sont éclatants, sanscrudiié, « quoique les demi-teintes manquent en quelques en-
miracl'js de Noire-Dame. Rutebeuf, au xu^, en avait fait le sujel d'une moralité. Hloy Damerval l'a tiaitéo à son tour.
(4) limpécheîf-moi de jamais faire cela.
(2) Sans perdre voire intégrité.
LE GRANfKTfiSTAMENT. «87
droits ; c'est de la vraie poésie catholique, croyante et pénétrée, comme un plus grand poète ne saurait la faire maintenant. Parmi toutes ses sœurs les ballades, ou fantasques, ou libertines, ou ignobles, celle-ci s'épanouit pure et blanche comme un lis au cœur d'un bpurbier. Elle montre que Villon pouvait faire autre chose que ce qu'il a fait, s'il avait eu le bonheur de trouver un Alexandre, comme Diomèdes le pirate. « L'Envoi couronne dignement ce qui précède :
Vous portastes, Vierge, digne princesse, Jésus régnant qui n'a ne lin^ ne cesse.
Le Tout-Puissant, prenant nostre foiblessc, Laissa les cieulx, et nous vint secourir, Offrist à mort sa très chère jeunesse;
M.n vers ravissant de grâce pathétique !
Nostre Seigneur tel est, tel le confesse (I) : En ceste foy je vueil vivre et mourir (2).
(1) 11 faut remarquer que les lettres initiales des six premiers. vers de ' * -Envoi de cette ballade forment réunies le nom de Villon.
(21) Martial d'Auvergne, dans son poème des Très dévotes louenges ^e la glorieuse Vierge Marie^ met aussi sous nos yeux, de la laçon la î>lus naïve, les bonnes vieilles priant au pied de l'autel de la Vierge :
Je regarde ce8 poures femmelettes, Là au moustier, avec leurs ohandelettes, Vous supplier et prier humblement, Tout à genoux , sous les bras leurs heurettes. En vous disant leurs prières secrettes, ' Puis au lever faire un gémissement.
Et telle fois un grant embrasement, Comme déjà s*ils parloieut clèrement, A vous, Vierge, de leurs bonnes amplectcs.
La dévotion ne s'exprima jamais avec plus de naturel et de naïveté. Me tromperais-je? Mais il me semble qu'en parlant ici pour sa mère, Villon parle aussi pour son compte et s'associe de cœur à tous les sentiments de la pauyre bonne vieille.
Le legs qui suit nous transporte dans un ordre d'idées et de sentiments bien différent; c'est néanmoins encore un des legs sérieux et solennels, si je puis dire, du Grand- Testament. C'est la ballade à s'amye^ comme elle est intitulée, à la femme qui avait été pour lui si cruelle. Ici plus de tendresse, plus de respect même pour le souvenir d'un ancien amour; la colère seule surnage avec le mépris et l'injure ; c'est un désenchantement complet. Autrefois, dans le Petit-Testament^ il laissait à celle qui si durement t'avait chassé^
son cueur encbassé, Palle, piteux, mort et transi;
aujourd'hui, se raillant lui-même de son ancien legs, i ne lui laisse
ne cœur ne fove ;
aussi bien
Elle avmeroit mieulx autre chose, Bien qu'elle ayt assez de monnoye :
quoi donc?
Quoy ï une grand' bourse de soye, Pleine d'escuz, profonde et large ;
Mais pendu soit-il, que je soye (i), Qui lui lairra cscu ne large (â).
Elle ne lui est pi us rien désormais. Cependant, pour s'ac quitter
Envers amours plus qu'envers elle,
car à l'avenir il n'a pas plus de prétention que d'espoir sur son cœur, et, à l'en croire, mais il s'abuse lui-même, il ne voit plus désormais pour lui qu'à rire de tout ce qui la regarde :
Ne sçay s'a tous est si rebelle Qu'à moy : ce ne m'est grant émoy, Mais, par saincte Marie la belle (3), Je n'y voy que rire pour moy ;
cependant, disons-nous*, il lui envoie par Pernet de la Barre une ballade qui par un tour de force bizarre, assez cornwrun à cette époque,
se finist toute par K,
^t n'en est pas moins expressive :
Faulse beaulté qui tant me couste chei', Rude en efiPect, hypocrite doulceur ; Amour dure plus que fer à mascher, ' . Nommer que puis de ma deffaçon sœur, Cherme félon, la mort d'ung povre cueur, Orgueil musse (4) qui gens met au mourir,
C^) Quand ce serait moi.
t ^) Une large était uDe monnaie d'argent valant un dtMni-écu, et qui
*^ t-ait au revers l'empreinte d'une large ou d'un bouclier.
C^) Sainte Marie Madeleine..
^^) Dissimulé.
Yeulx sans pitié, ne venlt droict de rigueur, Sans empirer img povre secourir (I)?
La strict 3 justice ne lui ordonne-t-elle pas de secourir un pauvre amant, avant que son état soit désespéré !
Mieulx lu'eust valu avoir été chercher Ailleurs secours, c*eust esté mon bonheur :
Rien ne m*eust sceude ce faire hascher.
Rien n'eût pu jamais l'en faire repentir, au lieu que, continue-t-il, pour avoir été frapper à cette porte,
Ores j'en suis en fuyte et deshonneur.
C'est là une allusion assez significative à la disgrâce ^ dont le bruit Pavait rendu la fable de tout Paris, et à 1^ . suite de laquelle il avait voulu fuir à Angers. Il semble c^^, plus qu'il rapporte à la cruauté de sa maîtresse l'origme première de tous les malheurs de sa vie. Mais le icïnps saura bien le venger d'elle, et il enveloppe dans cette menace le plus frais compliment :
Ung temps viendra qui fera desseicher Jauinir, flestrir vostre espanie fleur.
J'en rirai bien, s'écrie-t-il alors avec une sorte de joie sauvage ; puis venant à songer qu'il sera victime lui-
(1) Tout à l'heure les six lettres initiales des six premiers vers de TEnvoi de la ballade à Notre-Dame formaient le nom de Villon, ici le nom de Francoys est forme par les huit lettres initiales des huit premiers \ers de ia ballade de Villon à s^amye. C'était une de ces subtilités si communes aux poètes de cette époque et qu'on ne relève que deux fois dans Villon.
LE GRAND-TESTAMENT. m
^^^^^edu vengeur qu'il se promet, il reprend avec tris-
Mais nenny : lors^ ce seroit donc foleur, Vieil je seray, vous laide et sans couleur.
Or beuvez fort, tant que ru peult courir,
•^^t que la rivière coule, c'est-à-dire tant que vous êtes *^Une ; mais, ajoute-t-il, en terminant, dans l'Envoi,
Mais tout franc cueur doit, por Nostre Seigneur, Sans empirer, ung povre secourir (i).
Le legs suivant à maistre Yihier^ composé d'un lay
^ Il plu4«0t d'un rondeau que ce dernier devra mettre en
^hant est, sous forme indirecte, le dernier cri, le Depro-
lundis suprême, pour me servir ici d'une saisissante ex-
(Pression de Villon lui-même, de cet ancien amour qui
^ vait eu sur toute sa vie un retentissement si douloureux :
Item à maistre Yf hier Marchant, Auquel mon branc laissay jadis, Donne, mais qu'il le mette en chant, Ce lay contenant des vers dix, Avecques ung l)e Profundis Pour ses anciennes amours, Desquelles le nom je ne dis :
Car il me herrait à tou^jours.
11 ne rit plus ici, car il est visible que sous le couvert d' Ythier Villon parle pour son compte :
(1) Au-dessus du second huitain de celle ballade, l'édilion de 1489 (le uo 4414 de la Bibl. Impér.) donne un portrait de femme : longue taille, ffobe retombant à grands et larges plis; coiffure gracieuse : c'est un mouchoir rejeté en arrière et flottant ; cheveux tressés et nattés à trois rangs sur le front ; figure assez jeune.
I9t FRANÇOIS VILLON.
Mort^ jappelle de ta rigueur, Oui iD*as ina maistres^e ravie.
Et n'es pas encore assouvie, Se tu ne me tiens en langueur.
Depuis n'euz force ne vigueur ; Mais que te nuysoit elle on vie.
Mort?
Deux estions, et n'avions qu'ung cueur.
S'il est mort, force est que dévie, " Voire, ou que je vive sans vie^ (iomme les images par cnenr.
Mort (4)!
Quel effet saisissant cfue celui de cette apostrophe à la mort, qui se dresse, on l'a dit (2), comme un spectre, à la fin de chaque stance de ce rondeau l et que de douleur dans ce dernier éclat d'un amour fini ! Villon seul à cette époque était capable, dans l'expression de la passion, de ce naturel qui vous prend aux entrailles, et de cette admirable précision.
Alors commence une suite de legs, la plupart grotes* ques et satiriques, où Villon donne pleine carrière à son
(1) Dans le poème des Quatre Dames é'XWm Gharlier, la première -, d.Tme, donf l'amant a été laé, s'éciie :
Mort, dure mort, Dieu te manldie, Et comment es* tu 8i hardie, Que nos deux cueurs à Testourdie As despartyt
La ballade 59 de Ch. d^Orléans sur la mort de la duchesse d*OrléaDs renferme également une apostrophe h la mort, mais qui n'a pas rénergie de celle de Vilion.
(3) La Satire en France au moyen âge, par C. Lenient.
humeur caustique et bouffonne. 6es legs sont le pendant ou plutôt le complément de ceux du Petit-Testament. Malheyreusement ils perdent pour nous presque tout leur piquant par suite de robscurité qui recouvre la plupart des noms de ceux auxquels ils sont adressés. C'était ainsi déjà du temps de Marol qui, dans Tépître aux lecteurs dont il accompagne son édition de Villon, s'en exprime en ces termes: « Quant à l'industrie des lays qu'il feit en « ses Testaments^ pour suffisamment la congnoistre et « entendre, il fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et « avoir congneu les lieux, les choses et les hommes dont « il parle : la mémoire desquelz tant plus se passera, tant t moins se congnoistra icelle industrie de ses lays dictz. »
Mais ce qu'il y a de certain, c'est que tous ces legs sont autant de traits satiriques qu'il décoche à droite et à gauche, et sans crier gare, à tous ceux que le hasard et les circonstances ont pu mettre en rapport avec lui. C'est une véritable grêle; amis et ennemis, connaissances et étrangers, jusqu'aux passants, tout le monde.est atteint au vif; chaque trait, on le devine, emporte la pièce. H y vide son carquois, s'il ne faut pas plutôt dire sa hotte, lorsqu'on songe aux ordures qui se mêlent à tout cela et trop souvent salissent et déshonorent sa satire.
Un des côtés d'ailleurs les plus piquants de ces legs, et qui dut. avoir un succès de scandale pour ses contemporains, au moins pour ceux qui .étaient désintéressés, c'est le mélange malicieux que Villon a fait de ses divers légataires, mélange par suite duquel, à côté des mauvais sujets de sa connaissance et restés tels, devenus pires
même en dépit de Tâge, figure un certain nombre de
49i / FRANÇOIS VILLON.
personnages graves ouiiui l'étaient devenus. Et en effet un lieutenant criminel comme Martin Bellefaye, un conseiller à la Chambre des Comptes comme Nicolas de Louviers, un Élu et un pannetier du roi comme Denys Hesselin, un conseiller au Parlement comme Michel Jouvenel des Urains, un prieur de Saint-Martin-des-Champs comme Jehan le Cornu, un procureur comme Fournier, à quelque titre d'ailleurs qu'ils y eussent été mêlés, devaient trouver leurs noms singulièrement compromis en compagnie de ceux de Robin Troussecaille, Jean de Cayeulx, Ghollet, Jehan le Loup, Peruet de la Barre et Fremyn, pour ne parler que de ceux-là.
De quel air, par exemple, le prieur de Saint-Martindes-Champs devait-il accueillir le legs du jardin et de la masure sinistre que Villon lui laisse dans ces vers ?
Itetn à maistre Jehan Coi-nu Autres nouveaux lays je veui faire ;
il lai avait légué dans le Petit-Testament ^ par moitié avec maître Ythier, son branc d'acier tranchant :
Car il m'a tousjours subvenu À mon grand besoing et afifoire ; Pour ce^ le jardin lui trâ,n3fêre Que maistre Pierre Bourguignon Me renta,
c'est-à-dire lui céda contre une rente — une trente sai?^ doute exactement servie — à une condition toutefois, c'^t que Jehan le Cornu en fera
refaire L'iiuys et redrecier le pignon.
L*h08td est seiir» mais qu'on le cloue.
Poiu* enseigpe y mis ung hâve/,
c'est-à-dire un crochet. Ainsi, avec une bonne serrure, ce pourra être un logis sûr ; autrement à qui s'y établira,
Sanglante nuict et bas chevet.
Et cette menace mystérieuse, enveloppée dans cette im^ge terrible, fait frissonner.
Quelle contenance, de son côté , devait faire Denys Jlesselin^ à la lecture de ce legs, qui le dénonçait à tout Taris, comme l'émule de maître Jehan Gotard, de bachique mémoire ?
Item donne à sire Denvs Hesselin, Esleu de Paris, Quatorze muys de vin d'Aulnis, Prins chez Turgis (1), à mes perilz.
S'il en beuvoit, tant que periz En fuat son sens et sa raison^ Qu'on mette de l'eau es barrilz :
car, ajoutet-t-il gravement.
Vin perd maintes bonnes maisons.
(4) Uq cabaretier, le même que celui qu'il oargue plus loin ea ]p déliant de trouver son logis, et à qui jl donue ironiquement son droit d*é-
cbevin .
Item vienne Robert .Turgis ,
A moy, je lui payerai son vin.
Mais quoy? s'il trouve mon logis
Plus fort sera que le devin.
Le droit Iny donne d'eschevin i Que j'ay comme enfant de Paris.
H y a d'ailleurs bien du choix à faire dans cette longue revue satirique et bouffonne du vieux Paris. Quatre ou cinq morceaux toutefois, tant par la vivacité des peintures que par les révélations qu'ils nous offrent sur cet étrange moTide, se distinguent entre tous et forment; comme les plans principaux de ce tableau si varié. Ce sont les passages où il s'égaie tour à tour aux dépens de Frères mendiants, des Ecoliers de 10* année et des conK mères de Paris, sans parler des deux leçons éloquent^t: aux Enfans perdus^ et à ceulx de mauvaise vie^ q viennent immédiatement après.
C'est par les Frères mendiants, les directeurs alors à. mode, qu'il commence sa Vevue ; et le legs qu'il leur f". est un des plus satiriques, surtout par les réflexions d il l'accompagne :
Item aux Frères mendians, Aux Dévotes (1) et aux Béguines, Tant de Paris que d'Orléans, De grasses souppes Jacobines (2), Et flans leur fais oblation.
Marot plus tard ne poussera pas plus loin le persiflage, et Boileau, dans sa satire des femmes, empruntera à ce huitain son trait le plus piquant. Mais, reprend-il en.se corrigeant :
Si ne suis-je pas qui leur donne, Mais du tout en sont ce les mères,
(4) Les Filles-Dieu, selon PrompsauU^ communauté de filles repenties; les religieuses ou filles de Sainte Avoye, selon le bibliophile Jacob.
(2) Soupes faites avec du bon bouillon, selon Prompsault, ainsi qa'o& les fait aux Jacobins a^ec des œufs au lait et au sucre.
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et il ajoute narquoîsement, comme fera plus tard La Fontaine : •
Et puis Dieu ainsi les guerdonne (i), Pour qui souffrent peines ara ères.
Il faut qu'ilz vivent les beaulx pères.
Et mesmement ceulx de Paris.
Mal prend d'ailleurs à qui les attaque, témoin maître Jehan de Pontlieu qui , pour l'avoir fait, fut honteusement contraint à une rétractation publique :
Quoy que maistre Jehan de Pontlieu • En voulsit dire, et reliqua, Contrainct et, en publicque lieu, Honteusement s'en revocqua.
Maistre Jehan de Meung se moqua De leur façon, si feit Matthieu (2).
Mais on doit honorer ce qu'a Honnoré l'Église de Dieu.
Aussi, ajoute-t-il, en multipliant les protestations de respect et de soumission :
Si me submectz leur serviteur, En tout ce que puis faire et dire, A les honorer de bon cueur, Et servir, sans y contredire.
Mais tant de vénération ne cache qu'une perfidie; et tout à coup, sans avoir l'air d'y toucher, il laisse échapper ce trait, que tous les respects qui précèdent et que l'apparente négligence , avec laquelle il est lancé , ne servent qu'à enfoncer davantage :
(1) Récompense.
(S) Matthieu de Gand probablement, trouvère du xiii*> siècle, qui fit la guerre aux gens d'Eglise, et surtout aux ordres mendiants.
n FRANÇOIS VILLON.
L*hoinme bien fol est d'en meadlire, • Car soit à part ou en prescher, Ou ailleurs, il ne fault pas dire Si gens sont pour eux revencher.
Le Lutrin tout entier est en germe dans ce legs qu'il le fera que développer. •
Le père du Cerceau fait sans doute allusion à tout ce Dassage et à un §iutre que nous avons déjà vu (1), lorsqu'il dit, à propos de l'emploi des derniers jours de Villon : « Aussi, conserva-t-il toujours quelque chose du li- « bertinage de son humeur, tirant volontiers sur le pro- « chain, et plus volontiers encore sur les gens d'Eglise ; « mais pourtant avec quelque sorte de timidité, et reti- « rant au plutôt sa main en homme qui dit : ce n'est « pas moi. >
Certain frère Baulde :
Portant chère hardie et kra^Yilde,
c'est-à-dire de mine joyeuse et résolue, f[ui figure à soj^ tour après les beatilx-pères, et dont V.ilon a^chève ^^ "^ portrait, en disant que
C'est bien le hiablc (îe Vauvert,
ce frère à qui il lègue
Une sallade (2) et dei^x guysarmes (3),
i\) G.-T.,h. 3îel33.
(î) Casque sans heaume et ^aus crête, en forme «ie pot.
(3) Hache d'armes à deux tranchants.
LE GRAND-TISTAMENT. im,
ne scmble-t-il pas râïeul *de frère Jean des Entemmeares (1)?
1! y avait du tenaps de Villon une race d'écoliers, qu'on peut encore voir fleurir de nos jours, car elle est impérissable, qui, sous prétexte .de suivre. les Cours, s'éternisaient dans le quartier des Ecoles, prenant religieusement tous leurs degrés dans les tavernes et les rez-dechaussée, dont Jacques de Vitry nous a montré l'impur personnel. Jean de Salisbury, nous l'avons vu , retrouvait, après douze ans, au pied des chaires de l'étage supérieur les fanatiques de la Logique, ferraillant entre, eux, avec les arguments de l'Ecole, aussi impétueux qu'au premier jour. Chaque année retrouvait de même les écoliers de l'étage inférieur, invariablement fidèles à leur poste, partant toujours aussi ignorants, niais, en revanche, de plus en plus passés maîtres dans tous les tours d'école. Villon qui, pour avoir été leur chef, les connaissait à fond , s'égaye ici, de la façon la plus plaisante, sur le compte de ces
Licentiez soubs la cheminée,
comme les appelle Coquillart. Entre tous, il en nomme cinq , avec qui nous avons déjà fait connaissance, dans le Petit-Testament^ Colin Laurens, Girard Gossoyn, Jehan Marceau, Guillaume Colin et Thibault de Vitry. Ils s'étaient, il faut croire, attachés particulièrement à sa
(1) Nous pensons d'ailleurs, avec M. J. Quicheral, que ce frère Baulde est différent d'Henri Baude le poète. Aucun des traits par lesquels Villon désigne le frère ne se rapporte au poète.
im FRÂNÇ016 VILLON.
personne. Avant ses malheurs, il en était, comme disent les Repeues franches, la mère nourricière. Son départ et sa prison les avaient laissés comme orphelins , les trois premiers surtout ; et pendant cinq ans il les avait presque perdus de vue, lorsqu'à un voyage quMl fit après sa sortie de la [M'ison de Meung, il en eut des nouvelles. 11 a appris, dit-il , à ce voyage.
Que ses trois povres orphelins Sont creus et deviennent en aage, Et n'ont pas testes de belins (i), Et qu'e.nfans d'icy à Salins N'a mieulx jouans leur tour d'escoUe.
Là-dessus, il leur donne des conseils ironiques sur le maître et les leçons qu'ils doivent suivre :
Si vueil qu'ilz voysent (2) 4 Testude Où? chez maistre Pierre Richer.
Quelle espèce de professeur? Le doute est permis dac;^ un passage aussi ironique de ton. Le Donnait (3), dit-'J/ comme on dirait aujourd'hui le Burnouf,
Le Donnait est pour euix trop rude,
Ja ne les y vueil empescher.
Hz scauront — je Tayme plus cher (4) —
Ave salus, tibi decuSy
Sans plus grandes lettres* chercher.
Leur science devra s'en tenir là :•
(4j Moutons, imbéciles.
(2) Qu*ils aillent.
(3) La grammaire de Donat. •
(4) Je Faime mieux.
LE GKÂND-TBSTÂMËNT. ^«
Ceey estedidnt, et pais ho!
Plus procéder je leur deffens.
Quant d'entendre le grand Credoy Trop fort il est pour telz enfans.
En même temps qu'une raillerie à F adresse de ces grands écoliers , est ce une critique du système d'instruction de ce temps-là ? Rien ne serait moins invraisemblable avec un homme dont la satire est la plupart du temps moitié bouffonne, moitié sérieuse.
Quelle affection il a pour eux ! De la moitié de son long tabard ou de son manteau , qu*il fend en deux, il veut leur acheter de quoi se régaler :
Mon lon^tabard en deux je fendz :
Si vueil que la moitié s'en vende, Pour leur en achepter des flans, • Car jeunesse est ung peu friande.
Leur éducation ne le préoccupe, pas moins. Coûte que coûte, il entend qu'on les forme aux bonnes mœurs ; et dans un portrait vivant il les peint tels qu'il les veut , avec des traits on ne peut plus réjouissants pour les contemporains qui connaissaient les personnages :
Chapperons auront enfermés,
Et les poulces soubz la ceinctui^e ;
Humbles à toute créature,
Disans : Hen? quoy? Il rCm est rien^
comme des gens qui n'ont pas l'air d'y toucher. On voit d'ici le geste qui accompagne ces paroles :
Si diront gens, par adventure :
Voycy enfans de lieu de bien !
lof PHANÇOIS VILLON.
Certes, des compagnons élevés à Técolé de Villon ! Guillaume Colin el Thibault de Vitry ses
pouvres clergeons, Beaulx eofans et droitz camine joocz ,
ont leur recommandation h part. Et d'abord, il ne veut pas qu'on les batte en punition de leurs espiègleries ; ils se rangeront avec le temps. Qu'on leur donne seulement trente ou quarante ans pour s'amender, pas moins par exemple, et on verra les honnêtes gons qu'ils feront :
Quoy que jeunes et esbatans Soyent, en riefi ne me desplaii; Dedans vingt, trente ou qitarante ans.
Bien autres seront, se Dieu plaist.
Il faict mal qui ne leur complaist, Car ce sont beaux enfans et gents ; Et qui les bat ou fiert (i) fol est ; Car enfans si deviennent gens.
Gq huitain qui commence par une raillerie finit par une plainte presque éloquente sur le régime barbare des écoles du moyen âge. Sans parler de la peinture qu'Erasme nous en a faite, on se rappelle ces tronçons d'osier sanglant dont, au rapport de Montaigne, le carrea des classes des écoles était de son temps encore encombré et qu'il aurait voulu voir remplacer par des jonchées de fleurs et de fouillées. On sait aussi que le revenu de la bourse du roi de France, qui était premier boursier du collège de Navarre, était affecté à l'achat des verges pour*
J) Frappe,
LE G«AM0.YËS^tA(lftl9T. M»
la dic'cipii4ie siHiotadtique (f). — Vilbit continue mdHté ironiquement^ moitié sérieusement :
Les boui'ses des Dix-et-huit clcics Aurent ; je m'y vueil empb^er.
Un homme de son crédit ne peut manquer de les leur faire obtenir. Us les méritent d'ailleurs par leur travail :
Pas ilz ne donnent comme lerz (2), Qui trois mois sont sans resveiller.
An fort triste est le sommeiller.
Qui faict aise jeune en jeunesse, Tant qu'enfin luy faille veiller, Quant reposer deust en vieillesse.
C'était son cas à lui; et il y a bien de Tamertume de sa part dans cette réflexion amenée par une raillerie. Etrange caractère, qui ne peut rien dire de sérieux sans rire, et qui d'autre part mouille presque toujours de larmes son rire le plus fou. En retour de ses bienfaits , il attend des prières de ses protégés :
Or prient pour leur bienfaicteur.
Ou qu'on leur tire les oreilles.
(1) Chéruei, Dict, kist, — Pierre Tempête, disciple de J. Standonck et après lui frincipal du collège de Montdigu, s*était fait, au râppori dts Rabelais, dans ce genre de punition une renommée de terreur consafcrée dans ce vers qui joue sur son nom :
Horrida Tetn pestas montera turbaNil. acutum.
Panlngi',, ]j, iv, c. 21,
(i) Loirs.
Si attaché d*aiUeurs qu*il leur soit, on aurait tort de croire quMl y a entre eux et lui des liens plus étroits que ceux d'élèves -à maître :
Aiicanes gens ont grand meryetlles.
Que tant suis enclin à ces deux ; Mais foy, que doy, festcs et veilles, .Oneques ne vey les mères d'eulx.
Aussi bien , quoiqu'il s'en défende de façon à l'insinuer, outre la contradiction de l'âge, on ne peut voir des enfants de Villon dans des écoliers à qui, dans le Pelit- Testament j il lègue une rente sur la maison Guillot Gneutry, c'est-à-dire, selon toute apparence, sur la maison du pilori, et sur la maison de la rue Saint-Antoine, autrement dit, sur la Bastille.
N'est-il pas permis, à ce propos, de regretter que Villon n'ait reproduit exclusivement du Pays latin que l'aspect le moins honorable, et qu'aucune des rues savantes et des chaires de la Montagne ne figure dans ses vers? N'avait-il donc jamais rencontré quelqu'un de ces étudiants opiniâtres qui vieillissaient sur la paille des Écoles, vivant d'arguments et de jeûnes, au fond de quelque grenier? N'y avait-il donc pas à son époque plus d'un écolier comme Jean Standonck qui, de jour, sonneur de cloches et marmiton de l'abbaye de Sainte-Geneviève, montait de nuit dans le clocher de l'église pour étudier, faute d'huile, au clair de lune? Pour moi, outre le nom de la Sorbonne et du collège des Dix-huit /fanreàs aimé à retrouver dans les huitains de Villon le nom de la Montagne et de la rue du Fouarreou desSept-Voies, et le pro-
jet
LE GBAND-tESTAMENT. 293
fil au moins de ces écoliers de logique, dont la naisère et le courage avaient si bien inspiré, deux siècles auparavant la muse bizarre et scholastique de Jean d'Hantville.
Villon s'est égayé aux dépens des beaux-pères et des Ecoliers de dixième année ; c'est au tour maintenant des faiseurs d'idylles et de bergeries à défrayer sa malice.
Les Conlrediclz Franc- Gon Lier qu'il lègue à Andry Courault sont une satire pleine de verve de la vie champêtre, ou plutôt du déluge de pièces pastorales dont la France était alors inondée. Une pièce de vers de Philippe de Vitry, mort évêque de Meaux en 1361, sur le bonheur de la vie rustique, avait éveillé une foule d'échos champêtres qui, depuis un siècle, et malgré les interruptions que les malheurs publics avaient pu y faire, allaient se répétant avec une fidélité monotone. La paix et la tranquillité des dernières années de Charles Y II, succédant aux guerres et aux troubles si prolongés de la première moitié de ce règne, avaient encore, en ramenant dans les villes et surtout dans les campagnes l'abondance et* la sécurité, multiplié ces peintures de la vie pastorale (1). Un bûcheron et sa femme, Franc-Gontieret Hélène, étaient les héros de l'idylle de Ph. de Vitry ; et la popularité qu'ils n'avaient pas tardé à acquérir avait fait de leurs noms l'emblème du bonheur de la vie rustique.
Cette pièce é lait d'ailleurs loin d'être sans mérite et ne manquait pas, surtout dans la première partie, d'un, certain charme naïf, comme on en va juger.
(4) Voir dans les Vigiles de Charles VII, de Martial d'Auvergne, la .leçon chantée par Laàour.
FlANÇOfS VILLON